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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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Ce fut un dieu, oui un dieu, grand Memmius,

Qui le premier trouva ce mode de vie

Qu'on appelle aujourd'hui sagesse, et qui par sa science

Arracha la vie à de telles tempêtes et profondes ténèbres,

Pour l'établir dans un tel calme, et une si claire lumière.

[Lucrèce De la Nature V, 8]

 

152. Voilà de bien pompeuses et belles paroles ; mais un léger accident mit l'intelligence de leur auteur dans un état pire que celui du moindre berger, malgré ce dieu précepteur253 et cette sagesse divine. D'une semblable impudence est cette promesse que l'on trouve dans le livre de Démocrite : « Je vais tout dire », le sot titre qu'Aristote nous décerne comme « dieux mortels », et le jugement de Chrysippe disant que Dion était aussi vertueux que Dieu lui-même. Et mon cher Sénèque reconnaît, dit-il, que Dieu lui a fourni de quoi vivre, mais que c'est de lui-même qu'il tire le bien-vivre, conformément à ce que dit cet autre auteur : « Nous avons raison de glorifier notre vertu ; nous ne pourrions le faire si nous la tenions d'un dieu et non de nous-mêmes » [Cicéron De natura deorum III, 36]

153. Et ceci, encore de Sénèque : « Le sage a un courage semblable à celui de Dieu, mais sur fond d'humaine faiblesse, et par là il lui est supérieur. » [Sénèque, Épitres, ou Lettres à Lucilius LIII] Rien d'aussi banal que des traits d'une telle sottise254. Il n'en est pas un parmi nous qui s'offense autant de se voir comparé à Dieu que de se voir ravalé au rang des autres animaux : c'est que nous sommes plus soucieux de notre intérêt que de celui de notre créateur.

154. Mais il faut fouler aux pied cette sotte vanité et secouer vivement et courageusement les fondements ridicules sur lesquels s'édifient ces idées fausses. Tant qu'il sera persuadé de disposer de quelque moyen et de quelque force par lui-même, jamais l'homme ne reconnaîtra ce qu'il doit à son maître : il fera toujours de ses œufs des poules, comme on dit ; il faudrait aller jusqu'à le mettre tout nu en chemise. Voyons donc quelque exemple notable de sa philosophie.

155. Posidonios255, tourmenté par une si douloureuse maladie qu'elle lui faisait se tordre les bras et grincer des dents, pensait bien faire la nique à la douleur en s'exclamant : « Tu as beau faire, je ne dirai pas que tu es un mal. » Il ressent les mêmes souffrances que mon laquais, mais il se fait fort de tenir au moins sa langue selon les lois de son école256. « Inutile de faire le fier en paroles et succomber en fait. » [Cicéron Tusculanes II, 13]

156. Archésilas257 souffrait de la goutte. Carnéade étant venu le voir et s'en retournant tout chagrin, il le rappela pour lui montrer ses pieds et sa poitrine : « Il n'est rien venu depuis le bas jusque là-haut », lui dit-il. Cet homme-là a une attitude un peu meilleure : il sent son mal et voudrait en être débarrassé. Mais son courage n'en est pas abattu ni affaibli. Le précédent, lui, se cramponne à sa raideur, plus verbale, je le crains, que réelle. Quant à Denys d'Héraclée258, souffrant de brûlures cuisantes aux yeux, il fut contraint d'abandonner ces stoïques résolutions.

157. Mais à supposer que la science fasse en effet ce qu'on prétend : émousser et atténuer la dureté des infortunes qui nous poursuivent, que fait-elle, sinon ce que fait beaucoup plus radicalement et plus évidemment l'ignorance ? Le philosophe Pyrrhon, exposé sur les mers aux dangers d'une forte tempête, ne trouva pas de meilleur exemple à donner à ceux qui étaient avec lui que d'imiter le sang-froid d'un porc qui voyageait avec eux, et ne manifestait aucun effroi259. Au-delà de ses préceptes, la philosophie nous renvoie aux exemples de l'athlète et du muletier, chez qui on observe généralement beaucoup moins de sensibilité à la mort, à la douleur et autres maux, et bien plus de fermeté que la science n'en fournit jamais à celui qui n'est pas né avec ces qualités ou ne s'y est pas préparé lui-même spontanément.

158. Qu'est-ce donc qui fait que l'on incise et entaille plus facilement que les nôtres les membres délicats d'un enfant — ou ceux d'un cheval — si ce n'est qu'ils ne s'y attendent pas ? Combien en est-il que la seule force de l'imagination a rendus malades ? Nous voyons couramment des gens se faire saigner, purger, et prendre des médicaments pour guérir des maux imaginaires. Quand les vraies maladies nous font défaut, la science nous prête les siennes : ce mauvais teint est signe de quelque fluxion catarrheuse ; la saison chaude vous menace de ses fièvres ; cette coupure dans la ligne de vie de votre main gauche vous avertit de quelque importante et imminente indisposition. Et pour finir, l'imagination s'adresse ouvertement à la santé elle-même : l'allégresse et la vigueur de la jeunesse ne peuvent demeurer en l'état : il faut leur enlever du sang et de la force, de peur qu'elles ne se tournent contre vous-même. Comparez la vie d'un homme soumis à de telles imaginations à celle d'un laboureur se laissant conduire par ses tendances naturelles, mesurant les choses seulement en fonction du présent, sans science et sans se faire de souci à l'avance, qui n'a du mal que lorsqu'il en ressent vraiment, alors que l'autre a souvent une pierre dans l'âme avant de l'avoir dans les reins ! Comme s'il n'était pas bien assez temps de supporter le mal quand il est là, il l'anticipe en esprit, et court au devant de lui.

159. Ce que je dis à propos de la médecine n'est qu'un exemple, et peut s'appliquer à n'importe quelle science. C'est de là que vient cette conception des anciens philosophes, pour qui la reconnaissance de la faiblesse de notre jugement constituait le souverain bien. Mon ignorance m'offre autant d'occasions d'espérance que de crainte, et comme je n'ai d'autre règle pour ma santé que celles que je tire des exemples pris chez les autres, et de ce que je vois se produire dans les mêmes conditions, je vois qu'il en est de toutes sortes, et je fais miens les rapprochements qui me sont les plus favorables. J'accueille à bras ouverts une santé que je veux libre, pleine et entière, et j'aiguise mon appétit pour mieux en jouir, d'autant plus qu'elle m'est désormais moins ordinaire et plus rare. Je me garde bien de troubler son repos et sa douceur en adoptant volontairement un nouveau mode de vie : les animaux nous montrent suffisamment combien l'agitation de l'esprit nous apporte de maladies.

160. Quand on nous dit que les gens du Brésil ne mouraient que de vieillesse du fait de la tranquillité et de la douceur de leur climat, je crois plutôt que ce qui est en cause c'est la tranquillité et la sérénité de leur âme, exempte de toute émotion, pensée ou occupation contraignante ou déplaisante : ce sont des gens qui passaient leur vie dans une admirable simplicité et ignorance, sans culture, sans lois, sans roi, sans quelque religion que ce soit.

161. Et d'où vient ce que l'expérience nous montre, que les hommes les plus grossiers et les plus lourdauds sont les meilleurs et les plus recherchés en matière d'exploits amoureux ? Et que l'amour d'un muletier est souvent mieux accepté que celui d'un galant homme, sinon que chez ce dernier l'agitation de l'âme trouble sa force physique, la brise, l'épuise, comme elle se trouble et s'épuise ordinairement elle-même ? Qu'est-ce qui la dérange, qui la pousse le plus souvent à la folie, sinon sa promptitude, son acuité, son agilité, sa force propre, pour tout dire ? De quoi est faite la plus subtile folie sinon de la plus subtile sagesse ? De même que des grandes amitiés naissent les grandes inimitiés et des santés vigoureuses les maladies mortelles, ainsi des mouvements particulièrement vifs de notre esprit naissent les plus extraordinaires folies, et les plus excentriques : il n'y a qu'un demi-tour de clé à donner pour passer de l'une à l'autre.

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