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Les Essais - Livre II
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132. Chez les Italiens, la beauté est grosse et massive ; chez les Espagnols, sèche et maigre. Chez nous, elle est blanche pour l'un et brune pour l'autre. Pour celui-ci elle est molle et délicate, et pour cet autre, forte et vigoureuse. Tel y demande mignardise et douceur, tel autre fierté et majesté. De même que pour Platon la sphère est la plus belle figure, pour les Épicuriens, c'est plutôt la pyramide ou le carré : ils ne peuvent ravaler un dieu à la forme d'une boule.

133. Mais quoi qu'il en soit, Nature ne nous a pas privilégiés en cela plus que sur autre chose dans ses lois communes. Et si nous y regardons de près, nous verrons que s'il y a quelques animaux moins favorisés que nous sur le chapitre de la beauté, il y en a un grand nombre d'autres qui le sont plus. « En beauté, nous sommes dépassés par beaucoup d'animaux.» [Cicéron, De natura deorum 1, 10] Et même par des animaux terrestres — nos compatriotes. Car pour ce qui est des animaux marins, si on laisse de côté la forme du corps, qui ne peut se comparer, tellement elle est différente, nous leur cédons beaucoup pour la couleur, l'éclat, le poli, la souplesse. Et nous ne le cédons pas moins aux animaux des airs. Quant à cette prérogative que constitue notre stature droite, regardant vers le ciel son origine, et que font valoir les poètes,

Alors que les animaux, face baissée, regardent vers la terre,

Dieu a relevé le front de l'homme, et lui ordonne

De contempler le ciel et d'élever son regard vers les astres.

[Ovide Les Métamorphoses I, 84]

... elle est vraiment trop poétique, car il y a plusieurs bestioles qui ont le regard tout à fait dirigé vers le ciel ; et le cou des chameaux et des autruches, je le trouve encore plus relevé et plus droit que le nôtre !

134. Quels sont les animaux qui n'ont pas la face tournée vers le haut, dirigée vers l'avant, qui ne regardent pas en face d'eux, comme nous, et qui ne découvrent pas, dans leur posture ordinaire, une aussi grande partie du ciel et de la terre que l'homme ? Et quelles sont les qualités de notre constitution corporelle évoquées par Platon ou Cicéron qui ne peuvent être aussi attribuées à mille sortes d'animaux ?

135. Ceux qui nous ressemblent le plus, ce sont les plus laids et les plus méprisables de tous : car en ce qui concerne l'apparence du visage, ce sont les singes, les magots :

Combien nous ressemble le singe, le plus laid de tous les animaux ! [Ennius, in Cicéron, De natura deorum, I, 35]] Pour ce qui est de l'intérieur et des parties vitales, c'est le porc [si l'on en croit les médecins243]. Certes, quand j'imagine l'homme tout nu (et même s'il s'agit du sexe qui semble le mieux doté sur le plan de la beauté), ses tares, ses servitudes naturelles et ses imperfections, je trouve que nous avons eu plus de raisons de nous couvrir qu'aucun autre animal. Nous avons des excuses pour avoir fait des emprunts à ceux que la nature avait mieux favorisés que nous, et de nous être parés de ce qui faisait leur beauté244, de nous être cachés sous leurs dépouilles de laine, de plume ou de soie.

136. Remarquons d'ailleurs que nous sommes le seul animal dont la nudité245 offense ses semblables, et le seul qui doit se cacher de ceux de son espèce pour satisfaire ses besoins naturels. C'est aussi un aspect digne de considération que ceux qui sont les maîtres en la matière prescrivent comme remède aux passions amoureuses la vue entière et libre du corps convoité, et prétendent que pour refroidir l'affection, il n'est besoin que de voir librement ce que l'on aime.

Qui découvre au grand jour les secrètes parties

Du corps de l'être aimé, sent sa passion s'éteindre

Au milieu des transports...

[Ovide Remèdes à l'amour v. 429]

 

137. Et encore que cette recette puisse après tout s'expliquer par une humeur un peu délicate et dégoûtée, voilà un signe étonnant de notre imperfection : l'habitude et la connaissance nous détournent les uns des autres. Ce n'est pas tant la pudeur que l'habileté et la sagesse qui rendent nos dames tellement portées à nous refuser l'entrée de leurs cabinets de toilette avant d'être parées et maquillées pour se montrer en public,

Nos Vénus le savent bien et cachent avec soin

Les coulisses de leur vie aux hommes

Qu'elles veulent retenir et enchaîner.

[Lucrèce De la Nature IV, vv. 1185-1187]

alors que chez beaucoup d'animaux, il n'est rien que nous n'aimions, et qui ne plaise à nos sens : de leurs excrétions et sécrétions elles-mêmes, nous tirons non seulement des mets délicats pour nos repas, mais nos plus riches ornements et nos meilleurs parfums.

138. Ce que j'ai dit là ne concerne que notre façon d'être ordinaires, et n'est pas sacrilège au point de vouloir y inclure jusqu'à ces divines, surnaturelles et extraordinaires beautés qu'on voit parfois briller parmi nous, comme des astres sous un voile corporel et terrestre.

139. Au demeurant, et de notre propre aveu, la part que nous accordons aux animaux dans les faveurs de la nature est bien avantageuse pour eux. Nous nous attribuons des biens imaginaires et chimériques, des biens futurs mais absents, dont l'esprit humain ne peut être certain ; ou encore, des biens que nous nous attribuons faussement, par défaut de jugement, comme la raison, la science et l'honneur. Et nous leur laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables : la paix, le repos, la sécurité, l'innocence, la santé... La santé ! Le plus beau et le plus riche présent que la nature puisse nous faire. Au point que chez les philosophes, même stoïciens, on va jusqu'à dire qu'Héraclite et Phérécyde, s'ils avaient pu échanger leur sagesse contre la santé, et se délivrer par ce marché, l'un de l'hydropisie, l'autre de la maladie de peau qui les tourmentaient, ils l'auraient fait volontiers.

140. Et par là ils donnent encore plus de valeur à la sagesse, en la mettant en balance avec la santé, qu'ils ne le font dans cette autre opinion qui leur est prêtée, à savoir que si Circé avait présenté à Ulysse deux breuvages, l'un pour faire d'un sage un fou, et l'autre un fou d'un sage, Ulysse aurait plutôt dû accepter celui qui l'eût fait devenir fou que de consentir à ce que Circé puisse changer son apparence humaine en celle d'un animal. Ils disent que la sagesse elle-même aurait parlé à Ulysse de cette façon : « Quitte-moi, abandonne-moi là plutôt que de me loger sous les traits et le corps d'un âne. » Quoi ! Cette grande et divine science, les philosophes la quittent donc pour ce voile corporel et terrestre ? Ce n'est donc plus par la raison, par le jugement et par l'âme que nous l'emportons sur les animaux : c'est par notre beauté, notre joli teint, la belle disposition de nos membres ; et pour cette beauté-là, il nous faut renoncer à notre intelligence, à notre sagesse, et à tout le reste...

141. Soit. J'accepte cet aveu franc et naïf. Ils ont certes reconnu que ces facultés dont nous faisons tellement de cas ne sont que vaine imagination. Quand bien même les animaux auraient toute la vertu, la science, la sagesse et les capacités des Stoïciens, ce ne seraient toujours que des animaux, et ils ne seraient pas comparables à un homme misérable, méchant, insensé. Car enfin : tout ce qui n'est pas comme nous n'est rien qui vaille ; et Dieu lui-même, pour qu'on le reconnaisse, doit nous ressembler, comme il sera dit plus loin. On voit par là que ce n'est pas par un raisonnement fondé, mais par une sotte fierté et par opiniâtreté que nous nous préférons aux autres animaux et que nous nous isolons de leur condition et de leur compagnie.

142. Mais pour en revenir à mon propos, je dirai que nous avons pour notre part l'inconstance, l'irrésolution, l'incertitude, le chagrin, la superstition, l'inquiétude des choses à venir, et même après notre vie, l'ambition, la cupidité, la jalousie, la haine, les désirs débridés, insensés et indomptables, la guerre, le mensonge, la déloyauté, le dénigrement et la curiosité. Certes, nous l'avons payée très cher, cette belle raison dont nous nous glorifions, cette capacité de juger et de connaître, si nous l'avons achetée au prix de ce nombre infini de passions avec lesquelles nous sommes sans cesse aux prises. A moins de faire valoir, comme le faisait Socrate246, ce notable avantage que nous avons sur les animaux, à savoir que là où la nature leur a prescrit certaines saisons et certaines limites pour la volupté amoureuse, elle nous a au contraire laissés libres de nous y livrer à toute heure et en toute occasion. « Le vin est rarement bon pour les malades, et il leur nuit le plus souvent ; aussi mieux vaudrait-il ne pas leur en donner du tout, plutôt que leur faire courir un danger manifeste dans l'espoir d'une guérison douteuse. De même, cette vivacité de pensée, cette perspicacité, cette ingéniosité que nous nommons « raison », puisqu'elle est nuisible à beaucoup et utile à si peu, peut-être serait-il préférable pour le genre humain qu'elle ne lui eût pas été accordée plutôt que de l'avoir reçue si libéralement et si largement». [Cicéron, De natura deorum III, 27]

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