Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
91. Les animaux agissent encore de bien d'autres façons qui dépassent de loin nos possibilités : nous ne pouvons pas les imiter, car ce sont des choses que nous sommes même incapables d'imaginer. Ainsi certains affirment que lors de la dernière grande bataille navale qu'Antoine perdit contre Auguste, sa galère de commandement fut stoppée au milieu de sa course par ce petit poisson que les latins nomment « remora », à cause de la particularité qu'il a d'arrêter n'importe quel navire auquel il s'attache. Et l'empereur Caligula, croisant avec une grande flotte le long des côtes de la Roumélie, sa galère et elle seule, fut arrêtée net par ce même poisson ; il le fit attraper, et fut fort dépité de constater qu'un si petit animal pouvait s'opposer à la mer, aux vents, et à la force de tous ses avirons, alors qu'il était simplement attaché par la tête215 à sa galère (car c'est un poisson à coquille). Et il s'étonna encore plus, non sans raison, de constater que ramené dans le bateau, il avait perdu cette force qu'il manifestait au dehors.
92. Un citoyen de la ville de Cyzique216 acquit jadis une réputation de grand savant217 pour avoir étudié le comportement du hérisson. Celui-ci fait à sa tanière des ouvertures en divers endroits, exposés à divers vents. Et quand il prévoit quel vent il va faire, il bouche le trou de ce côté-là. En observant cela, le citoyen en question apportait en ville des prédictions sur le vent qui allait souffler !
93. Le caméléon prend la couleur du lieu où il se trouve ; mais le poulpe, lui, prend la couleur qui lui plaît, selon les circonstances, pour se dissimuler de ce qu'il craint, ou attraper ce qu'il cherche. Chez le caméléon ce changement est passif, mais chez le poulpe, il est actif. Nous connaissons nous-mêmes quelques changements de couleur : la frayeur, la colère, la honte ou d'autres sentiments, altèrent le teint de notre visage. Mais c'est un effet subi, comme dans le cas du caméléon. Si la jaunisse peut nous rendre jaunes, nous ne pouvons pas faire cela volontairement. Ces effets, que nous constatons chez les animaux, et qui sont bien plus grands que pour nous, montrent bien qu'il y a en eux quelque faculté supérieure qui nous est cachée. Et il en est de même, vraisemblablement, de plusieurs autres aspects de leurs capacités dont aucun signe ne parvient jusqu'à nous.
94. Parmi toutes les prédictions faites jadis, les plus anciennes et les plus sûres étaient celles qui se tiraient du vol des oiseaux. Nous n'avons rien de semblable ni d'aussi étonnant. Cette règle, cet ordre dans lequel se fait le battement de leurs ailes, et dont on tire des enseignements sur les choses qui vont advenir, il faut bien que cela soit mené d'excellente façon pour avoir un si noble effet ; car c'est parler pour ne rien dire que d'attribuer cet effet remarquable à quelque disposition naturelle, sans évoquer l'intelligence, le consentement et le raisonnement de l'animal qui le produit. Ainsi la torpille est-elle capable, non seulement d'engourdir les membres qui la touchent, mais au travers des filets formant la seine218, de transmettre cette pesanteur et cet engourdissement aux mains de ceux qui les remuent et les manient. On dit même encore que si on verse de l'eau sur elle, son effet remonte à travers l'eau jusqu'à la main, et vient endormir le sens du toucher. Cette force est étonnante, mais elle n'est pas inutile à la torpille. Elle la ressent et l'utilise : pour attraper la proie qu'elle convoite, elle se cache sous le limon, afin que les autres poissons qui viennent à passer au-dessus soient frappés et paralysés par cette stupeur qui émane d'elle, et tombent en son pouvoir.
95. Les grues, hirondelles et autres oiseaux migrateurs, qui changent de demeure selon les saisons, montrent par là qu'ils ont conscience de leur faculté divinatrice et la mettent en pratique. Les chasseurs nous assurent que si l'on veut choisir parmi de nombreux petits chiens celui qui est le meilleur pour le garder, il suffit de laisser la mère le choisir elle-même : si on les emporte hors de leur gîte, le premier qu'elle y ramènera sera toujours le meilleur ; ou encore : si l'on fait semblant de faire du feu tout autour de leur gîte, c'est celui de ses petits auquel elle portera d'abord secours. D'où il ressort que les chiennes ont une façon de faire des prévisions que nous n'avons pas, ou qu'elles ont, pour juger des qualités de leurs petits, un sens autrement plus aigu que le nôtre. [Car en ce qui concerne nos enfants, il est certain que jusqu'à un âge avancé, il n'y a rien qui puisse nous permettre d'en faire le tri, sinon l'apparence physique.]219
96. La manière de naître, d'engendrer, de se nourrir, d'agir, de se mouvoir, de vivre et de mourir qui est celle des animaux est si proche de la nôtre, que tout ce que nous ôtons aux causes qui les animent, et que nous ajoutons à notre condition pour la placer au-dessus de la leur ne peut relever d'une vision raisonnée. Comme règle pour notre santé, les médecins nous proposent en exemple la façon de vivre des animaux, car ce mot a été de tout temps dans la bouche du peuple : Tenez chauds les pieds et la tête ; Au demeurant, vivez en bêtes.
97. La reproduction est la principale des fonctions naturelles. Nous avons quelque arrangement de membres qui sont spécialement appropriés à la chose. Cela n'empêche pas que les médecins nous ordonnent de nous conformer à la position et la façon de faire des animaux, comme étant plus efficace :
C'est à la façon des bêtes à quatre pattes,
Que la femme, semble-t-il, est la plus féconde ;
La semence atteint mieux son but, poitrine en bas
Et reins en l'air...
[Lucrèce De la Nature IV, 1261-64]
Et ils rejettent comme nuisibles ces mouvements déplacés et choquants, que les femmes y ont ajouté de leur cru, pour les ramener à suivre l'exemple et la méthode des animaux de leur sexe, plus modérés et plus calmes.
Car la femme s'interdit à elle-même de concevoir si,
Ondulant de la croupe, elle stimule le plaisir de l'homme,
Et fait jaillir de ses flancs épuisés le flot,
Rejetant ainsi hors du sillon le soc,
Et faisant dévier de son but la semence.
[Lucrèce De la Nature IV, 1269-73]
98. S'il est juste de rendre à chacun son dû, les animaux qui servent, aiment et défendent leurs bienfaiteurs, et qui poursuivent et menacent les étrangers ou ceux qui les maltraitent, ont une attitude qui offre quelque ressemblance avec notre justice. De même en est-il lorsqu'ils observent une parfaite équité dans la répartition de leurs biens entre leurs petits. Quant à l'amitié, elle est sans comparaison plus vive et plus constante chez eux que chez les hommes. Hircanos, le chien du roi Lysimaque, quand son maître fut mort, demeura obstinément sur son lit, sans vouloir boire ni manger. Et le jour où l'on brûla le corps, il s'élança et se jeta sur le feu où il périt brûlé. C'est aussi ce que fit le chien d'un dénommé Pyrrhus : il ne quitta pas le lit de son maître après la mort de celui-ci ; et quand on emporta le défunt, il se laissa emmener avec lui pour finalement se lancer dans le bûcher où brûlait le corps de son maître.
99. Il y a certaines inclinations sentimentales qui naissent quelquefois en nous sans que la raison y prenne part, et qui viennent d'une ardeur fortuite que certains appellent « sympathie », et dont les bêtes sont capables tout comme nous. Les chevaux ont ainsi des familiarités les uns avec les autres au point que nous sommes bien en peine de les faire vivre ou voyager séparément : on les voit s'enticher parmi leurs compagnons d'une certaine couleur de poil ou d'une certaine mine220, et quand ils en rencontrent un comme cela, ils se joignent aussitôt à lui en lui faisant fête avec de grandes démonstrations de bienveillance, et prennent les autres en grippe. Les animaux ont, comme nous, des préférences dans leurs amours, et opèrent quelque sélection parmi leurs femelles. Ils ne sont pas exempts de nos jalousies et de haines extrêmes et irréconciliables.