Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
125. Plutarque, qui en a vu et manipulé plusieurs, pense qu'il s'agit d'arêtes de poissons jointes et liées ensemble, entrelacées en long et en travers, avec des courbes et des arrondis ajoutés pour obtenir finalement une forme de vaisseau rond et prêt à naviguer. Et quand la construction est parfaitement achevée, l'alcyon le porte à la vague, là où la mer, en le battant doucement, lui montre ce qui n'est pas bien ajusté et doit être radoubé, les endroits où la structure se défait et qui doivent être renforcés pour affronter les paquets de mer. Et à l'inverse, le battement de la mer resserre ce qui est bien joint, de telle sorte qu'il ne peut plus se rompre ni défaire, ni être endommagé à coups de pierre ou de barre de fer, si ce n'est à grand peine. Et ce qui est le plus admirable, ce sont les proportions et la concavité, car elle est conçue et proportionnée de telle façon qu'elle ne peut recevoir ni admettre autre chose que l'oiseau qui l'a construite. Elle est impénétrable, close et fermée à toute autre chose, tellement d'ailleurs, que l'eau de la mer elle-même n'y peut pénétrer. Voilà une description bien claire, et prise à bonne source240, de ce bâtiment. Et pourtant il me semble qu'elle ne nous renseigne pas encore suffisamment sur la complexité de cette architecture. Et de quelle vanité faut-il donc que nous fassions preuve pour placer en dessous de nous et dédaigner des choses que nous ne parvenons pas à comprendre ?
126. Voici ce que l'on peut ajouter pour prolonger un peu encore ce propos concernant l'égalité qui existe entre nous et les animaux : ce privilège dont notre âme se glorifie, et qui consiste à ramener à sa propre nature tout ce qu'elle conçoit, à dépouiller de qualités mortelles et corporelles tout ce qui vient à elle, à contraindre les choses qu'elle estime dignes d'elle à se dévêtir et à se dépouiller de leurs propriétés corruptibles, et à laisser de côté, comme des vêtements superflus et vils, l'épaisseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur, l'odeur, la rugosité, le poli, la dureté, la mollesse, et tout ce qui est sensible, pour les ramener à sa nature immortelle et spirituelle, de façon à ce que, par exemple, Rome ou Paris que j'ai dans l'esprit, Paris que j'imagine, je l'imagine et le comprends sans qu'il ait de grandeur ni de lieu, sans pierre, sans plâtre et sans bois, — eh bien ! Ce privilège-là, il semble bien appartenir aux animaux eux aussi. Car un cheval habitué aux trompettes, aux coups d'arquebuse et au combat, que nous voyons se trémousser et frémir en dormant, étendu sur sa litière, comme s'il se trouvait au milieu des combats, il est bien évident qu'il conçoit en esprit le son du tambour sans qu'il y ait de bruit, et une armée sans qu'elle ait d'armes ni de corps.
Tu verras en effet des chevaux vigoureux, couchés et endormis,
Inondés de sueur dans leurs rêves, souffler sans relâche,
Et bander leurs forces pour remporter la palme à la course !
[Lucrèce De la Nature IV, 987-989]
127. Le lièvre qu'un lévrier imagine en songe, et après lequel nous le voyons haleter en dormant, allonger la queue, remuer les jarrets, mimant parfaitement les mouvements de la course, c'est un lièvre sans poil et sans os.
Alanguis en leur repos les chiens de chasse,
Agitent soudain leurs pattes, et jappent,
Reniflent l'air à petits coups, comme sur la piste
D'une bête sauvage enfin trouvée. Et souvent, réveillés,
Ils poursuivent encore le cerf illusoire, le voient fuir,
Jusqu'à ce que, l'image évanouie, ils reviennent à eux.
[Lucrèce De la Nature IV, 991 sq]
128. Nous voyons souvent les chiens de garde gronder en rêvant, puis aboyer vraiment et se réveiller en sursaut, comme s'ils apercevaient un étranger qui arrive. Cet étranger que voit leur esprit, c'est un homme immatériel, sans dimension, sans couleur, et sans existence réelle.
Les petits chiens de compagnie, espèce caressante,
Souvent sursautent, et se lèvent, inquiets,
Croyant avoir vu un visage inconnu, un étranger.
[Lucrèce De la Nature IV, 999 sq]
Chapitre 12 (b)
129. Quant à la beauté du corps, il faudrait d'abord savoir, avant d'aller plus avant, si nous sommes d'accord sur sa définition... Il est vraisemblable que nous ne savons guère ce qu'est la beauté en soi en général, puisque nous donnons tant d'aspects divers à notre beauté humaine ; s'il en existait quelque forme prédéterminée, nous la reconnaîtrions tous d'un commun accord, comme nous le faisons pour la chaleur du feu. Or nous en imaginons les formes à notre guise :
Un teint de belge est vilain au visage romain.
[Properce Elégies amoureuses - Cynthia XVIII, 26]
130. Aux Indes241, on décrit ainsi la beauté : noire et basanée, avec de grosses lèvres gonflées, le nez plat et large, et le cartilage du nez chargé de gros anneaux d'or, pour le faire pendre jusqu'à la bouche ; la lèvre inférieure est chargée aussi de gros cercles enrichis de pierreries pour la faire tomber sur le menton ; et il est considéré comme élégant de montrer les dents jusqu'au-dessous des racines. Au Pérou, les plus grandes oreilles sont les plus belles, et on les étire autant que l'on peut artificiellement. Un de nos contemporains242 raconte qu'il a vu chez un peuple d'orient, ce souci de les agrandir être prisé au point de les charger de pesants bijoux, si bien qu'il pouvait sans peine passer son bras même vêtu par un trou de leurs oreilles.
131. Ailleurs, on trouve des peuples qui se noircissent les dents avec soin, et méprisent ceux qui les ont blanches. Ailleurs encore, on les teint en rouge. Il n'y a pas que chez les Basques que les femmes se trouvent plus belles avec la tête rasée, mais dans bien d'autres pays, et qui plus est, même dans certaines contrées glaciales, comme le rapporte Pline. Les mexicaines considèrent comme un signe de beauté la petitesse du front, et si elles s'épilent par tout le corps, c'est sur ce front qu'elles entretiennent et font croître leurs cheveux avec art. Elles considèrent comme si importante la taille de leurs seins, qu'elles prétendent pouvoir donner le sein à leurs enfants par-dessus leur épaule. Pour nous, ce serait le signe même de la laideur...