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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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143. De quelle utilité pouvons-nous estimer qu'elle ait pu être pour Varron et Aristote, cette capacité à comprendre tant de choses ? Les a-t-elle dispensés des difficultés humaines ? Ont-ils été déchargés pour cela des maux qui accablent un portefaix ? Ont-ils tiré de la Logique quelque consolation à la goutte ? Pour avoir su qu'il s'agissait d'une inflammation des jointures, l'ont-ils moins ressentie ? Ont-ils pu s'arranger avec la mort, d'avoir su que certains peuples s'en réjouissent, et d'avoir été trompés parce qu'ils savent qu'en certains pays les femmes sont publiques ? Et à l'inverse, bien qu'ils aient tenu le premier rang pour le savoir, l'un chez les Romains, l'autre chez les Grecs, et à l'époque où la science y était la plus florissante, nous n'avons pourtant pas appris qu'ils aient eu une vie particulièrement remarquable. On sait même que le Grec a eu quelque difficulté à effacer certaines taches de la sienne...247

144. Sait-on si la volupté et la santé sont plus délectables pour celui qui connaît l'astronomie et la grammaire ?

Aurait-on le membre moins raide parce qu'on est illettré ?

[Horace Épodes VIII, v. 17]

 

Et la honte et la pauvreté lui sont-elles moins importunes ?

Certes, tu éviteras ainsi maladies et décrépitude,

Chagrins et soucis ; et ta vie sera longue Et ton destin meilleur.

[Juvénal Satires XIV, 156-158]

 

145. J'ai vu en mon temps cent artisans et cent laboureurs plus sages et plus heureux que des recteurs de l'université, et c'est à eux que je préférerais ressembler. La science fait peut-être partie des choses nécessaires à la vie248, comme la gloire, la noblesse, la dignité ou, tout au plus comme la richesse, et autres qualités vraiment utiles — mais de loin, il me semble, et un peu plus en imagination que par nature.

146. Notre communauté humaine n'a guère besoin de plus de fonctions, de règlements et de lois que les grues ou les fourmis dans la leur. Et néanmoins, on voit qu'elles s'y conduisent très normalement, même sans avoir d'instruction. Si l'homme était sage, il donnerait aux choses leur juste prix, selon leur utilité et leur commodité pour son existence.

147. Si on nous répartit selon nos actions et notre conduite, on trouvera un plus grand nombre d'hommes remarquables chez les ignorants que chez les savants — et ceci pour toute sorte de vertu. La Rome primitive me semble avoir fourni bien plus d'hommes de grande valeur, pour la paix comme pour la guerre, que la Rome savante qui causa elle-même sa ruine. Et quand bien même tout le reste serait semblable, l'honnêteté et la pureté demeureraient au crédit de l'ancienne, car elle est synonyme de simplicité.

148. Mais je laisse cette question de côté, car elle m'entraînerait au-delà de mon propos. Je dirai seulement encore ceci : seules, l'humilité et l'obéissance peuvent former un homme de bien. Il ne faut pas laisser à l'appréciation de chacun le soin de savoir où est son devoir : il faut le lui prescrire, et non le lui laisser choisir à sa guise. Car sinon, en fonction de la faiblesse et de la variété infinie de nos raisons et de nos opinions, nous nous forgerions en fin de compte des devoirs qui nous conduiraient à nous dévorer les uns les autres, comme le disait Épicure249.

149. La première loi que Dieu a jamais donnée à l'homme, ce fut celle de la pure obéissance ; ce fut un commandement, nu et simple, à propos duquel l'homme n'eut rien à savoir ni à dire, d'autant que l'obéissance est le devoir normal d'une âme raisonnable, qui reconnaît l'existence d'un bienfaiteur céleste et supérieur. De l'obéissance et de la soumission naît toute vertu, comme tout péché naît de l'orgueil250. Et à l'inverse : la première tentation qui vint à l'humaine nature, son premier poison, c'est le diable qui l'insinua en nous, nous promettant la science et la connaissance. « Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal251 ». De même les Sirènes, dans le poème d'Homère, pour tromper Ulysse et l'attirer dans leurs pièges dangereux et funestes, lui promettent le savoir. La peste, pour l'homme, c'est de penser qu'il détient la connaissance. Voilà pourquoi l'ignorance nous est tant recommandée par notre religion, comme étant un élément favorable à la croyance et à l'obéissance. « Prenez garde qu'on ne fasse de vous une proie au moyen de la philosophie et par de vaines séductions tirées des choses du monde252. »

150. Il y a un consensus général entre tous les philosophes de toutes les écoles sur ce point : le souverain bien réside dans la tranquillité de l'âme et du corps. Mais où trouver cette tranquillité ?

Au total, le sage ne voit que Jupiter au-dessus de lui,

Libre, honoré, riche, beau, roi des rois, florissant

De santé, sauf quand il vomit sa bile.

[Horace Épîtres I, I, 106-108]

Il semble, en vérité, que Nature, pour nous consoler de notre état misérable et chétif, ne nous ait donné en partage que la présomption. C'est ce que dit Épictète : « L'homme n'a rien qui lui appartienne en propre, sinon l'usage de ses pensées. » Nous n'avons reçu en partage que du vent et de la fumée. « Les dieux ont la santé dans la réalité, dit la philosophie, et ne sont malades qu'en imagination ; l'homme, au contraire, ne possède les choses qu'en imagination, et ses maux, eux, sont bien réels. » Nous avons bien eu raison de vanter la force de notre imagination, car tous nos biens sont imaginaires. Entendez faire le fier ce pauvre et pitoyable animal !

151. « Il n'y a rien, dit Cicéron, qui soit aussi doux que de se consacrer aux lettres ; de ces lettres par lesquelles l'infinité des choses, l'immense grandeur de la nature, les cieux sur ce monde lui-même, les terres et les mers nous sont révélés ; ce sont elles qui nous ont appris la religion, la modération, la noblesse de cœur, et qui ont arraché notre âme aux ténèbres pour lui faire voir toutes ces choses élevées, basses, premières, dernières et intermédiaires ; ce sont elles qui nous donnent de quoi vivre bien et dans le bonheur, et nous guident pour que notre existence s'écoule sans déplaisir et sans souffrance. » [Cicéron, Tusculanes V, 36] Cet homme-là ne semble-t-il pas parler de la condition de Dieu éternel et tout-puissant ? Et dans la réalité des faits, mille pauvres femmes ont vécu au village une vie plus égale et plus douce, plus stable que ne fut la sienne.

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