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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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83. Je ne veux pas oublier non plus de mentionner cet autre exemple, celui d'un chien que Plutarque dit encore avoir vu (et je sens bien que je ne respecte pas l'ordre de ces exemples en les présentant, mais je ne respecte pas d'ordre non plus dans tout ce que j'écris). Plutarque se trouvait donc à bord d'un navire, et le chien essayait en vain de laper l'huile qui se trouvait au fond d'une cruche, à cause de l'étroitesse du col, et sa langue n'était pas assez grande pour aller jusqu'au fond. Alors il alla chercher des cailloux, et en remplit la cruche jusqu'à ce qu'il eut fait monter le niveau de l'huile suffisamment pour pouvoir l'atteindre. Qu'est-ce donc que cela, si ce n'est la preuve d'un esprit bien subtil ? On dit que les corbeaux de Barbarie font de même, quand le niveau de l'eau qu'ils veulent boire est trop bas.

84. Cette histoire est un peu voisine de celle que raconte, au sujet des éléphants, un roi de leur pays, Juba : quand la ruse de ceux qui les chassent en fait tomber un dans les fosses profondes qu'on a préparées pour cela, et que l'on a recouvertes de broussailles pour les dissimuler, ses compagnons apportent en toute hâte quantité de pierres et de morceaux de bois, afin que cela lui permette de se tirer de là. Mais les facultés de cet animal s'apparentent à celles de l'homme dans tellement d'autres situations que si je voulais rapporter en détails ce que l'expérience a montré, j'aurais aisément de quoi étayer l'idée que je défends d'ordinaire, à savoir qu'il y a plus de différence d'un homme à l'autre que d'un animal à un homme214.

85. Dans une maison de Syrie, le cornac d'un éléphant détournait à chaque repas la moitié de la ration qu'on avait prescrite pour l'animal. Un jour le maître de maison voulut le nourrir lui-même, et versa dans sa mangeoire la quantité d'orge qui avait été prescrite. Alors l'éléphant, regardant d'un mauvais œil son cornac, partagea la ration en deux moitiés avec sa trompe, montrant par là l'injustice qui lui était faite... Un autre encore, ayant un cornac qui mélangeait des pierres à sa nourriture pour en grossir l'apparence, s'approcha de la marmite où l'homme faisait cuire la viande de son dîner, et la lui remplit de cendres. Ce sont là des cas particuliers ; mais ce que tout le monde a pu voir et que tout le monde sait, c'est que dans toutes les armées des pays du Levant, l'une des plus grandes forces était constituée par les éléphants, dont on tirait des effets incomparablement plus grands que nous ne le faisons maintenant avec notre artillerie, qui occupe à peu près la même place qu'eux dans une bataille rangée (ceux qui connaissent l'histoire ancienne peuvent facilement en juger). Leurs ancêtres avaient servi Hannibal et Carthage,

Nos généraux et Molosse le Roi,

Portant sur leurs dos bataillons et cohortes

Ils allaient eux aussi à la guerre...

[Juvénal Satires XII, v. 107 sq]

 

86. Il fallait bien qu'on eût confiance en ces animaux et leur intelligence en leur confiant ainsi la tête de la bataille ; car en cet endroit, il eût suffi pour tout perdre qu'ils fassent le moindre arrêt à cause de la taille et de la pesanteur de leur corps, ou que le moindre effroi les fasse se tourner contre leurs propres gens. Il y a peu d'exemples que cela se soit produit et qu'ils se soient rejetés sur leurs troupes, alors que nous-mêmes nous nous rejetons les uns sur les autres et nous nous mettons en déroute. On leur confiait, non un mouvement simple, mais plusieurs parties différentes du combat ; les espagnols employaient des chiens lors de la récente conquête des Indes : ils leurs payaient une solde, et les faisaient participer au partage du butin. Et ces animaux montraient autant d'adresse et de décision à poursuivre ou arrêter leur victoire, à charger ou reculer selon les circonstances, à distinguer amis et ennemis, qu'ils faisaient preuve d'ardeur et de volonté.

87. Nous admirons et apprécions mieux les choses qui nous sont étrangères que les choses ordinaires : sans cela, je ne me serais pas attardé à dresser cette longue liste ; car à mon avis, celui qui examinerait de près ce que l'on peut voir chez les animaux qui vivent parmi nous, pourrait trouver chez eux des choses aussi admirables que celles que l'on recueille dans les pays étrangers et à d'autres époques. C'est une même nature qui s'y manifeste. Celui qui en aurait évalué l'état actuel pourrait certainement en tirer la connaissance de son passé comme de son futur. J'ai vu autrefois des hommes amenés par mer de lointains pays, et parce que nous ne comprenions pas leur langage, et que leur comportement, leur attitude, leurs vêtements, étaient très éloignés des nôtres, qui d'entre nous ne les considérait comme des sauvages et des brutes ? Qui n'attribuait à la stupidité et à la bêtise le fait qu'ils soient muets, ignorants de la langue française, ignorant nos baisemains et nos révérences contorsionnées, notre port et notre maintien... Comme s'il s'agissait du modèle auquel doit forcément se conformer la nature humaine !

88. Nous condamnons tout ce qui nous semble étrange, et que nous ne comprenons pas. Il en est de même dans le jugement que nous portons sur les animaux : ils ont bien des traits qui s'apparentent aux nôtres et dont nous pouvons tirer, par comparaison, quelque conjecture. Mais de ce qu'ils ont de particulier, que savons-nous ? Les chevaux, les chiens, les bœufs, les brebis, les oiseaux et la plupart des animaux domestiques reconnaissent notre voix et lui obéissent ; ainsi la murène de Crassus, qui venait à lui quand il l'appelait, comme font les anguilles de la fontaine d'Aréthuse ; et j'ai vu dans de nombreux viviers les poissons accourir pour manger, quand ceux qui les nourrissent poussaient certains cris.

Ils ont un nom, et vers le maître

Accourent tous quand il les appelle.

[Martial Épigrammes IV, 29]

 

89. Nous pouvons juger de cela. Nous pouvons dire aussi que les éléphants sont capables d'avoir quelque notion de religion, dans la mesure où, après plusieurs ablutions et purifications, on les voit lever leur trompe, comme si c'était leurs bras, et, les yeux levés vers le soleil levant, se tenir longtemps en méditation et contemplation, à certaines heures du jour, de leur propre chef, sans qu'ils aient été éduqués en ce sens. Mais ce n'est pas parce que nous n'observons rien de semblable chez les autres animaux que nous devons considérer qu'ils n'ont pas de religion ; nous ne pouvons nous faire une idée de ce qui nous est caché.

90. Nous pouvons cependant voir quelque chose dans ce comportement observé par le philosophe Cléanthe, parce qu'il a quelque chose à voir avec le nôtre. Il raconte qu'il a vu des fourmis quitter leur fourmilière en portant le corps d'une fourmi morte, et que plusieurs autres vinrent à leur rencontre, comme pour parlementer avec elles ; après avoir été ensemble quelque temps, ces dernières s'en retournèrent, comme pour consulter leurs concitoyens, et elles firent ainsi deux ou trois fois l'aller-retour, à cause probablement de difficultés rencontrées pour la capitulation. Elles revinrent enfin apportant aux autres un ver depuis leur tanière, comme pour payer la rançon de la morte, et les premières chargèrent le ver sur leur dos pour l'emporter chez elles, abandonnant le cadavre aux autres. Voilà l'interprétation que Cléanthe donna de la scène, montrant par là que les animaux qui ne parlent pas ne sont pas pour autant privés de communication entre eux. Si nous n'y participons pas, c'est que nous en sommes incapables, et c'est être bien sots que de vouloir donner notre opinion sur la question !...

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