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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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Le chenal se poursuivait sur de nombreuses lieues, et s’il n’était pas parfaitement droit, on pouvait néanmoins naviguer sans ferler les voiles ni tirer de bords. Ils en croisèrent cent autres, dont à chaque fois ils scrutaient les eaux ; mais elles avaient toujours la transparence du cristal. S’il fallait décrire les spectacles étranges que leur offrirent toutes les îles qu’ils croisèrent, il faudrait une douzaine de récits aussi longs que celui-ci : ils virent des femmes-plantes qui s’inclinaient sur eux comme des fleurs au passage du bateau, et cherchaient à les embrasser pour leur barbouiller le visage du pollen de leurs joues ; des hommes que l’abus d’alcool avait fait mourir depuis longtemps gisaient étendus près de fontaines à vins dans lesquelles ils buvaient encore, trop hébétés pour se rendre compte que leurs vies étaient terminées ; des bêtes présageant les temps à venir, les membres tors et la fourrure aux couleurs jamais vues, attendaient l’avènement des batailles, des tremblements de terre et du meurtre des rois.

Finalement, l’adolescent qui tenait le rôle de second auprès du jeune homme né de la chair des rêves s’approcha de lui, alors qu’il se tenait auprès du timonier, et lui dit : « Voilà maintenant plusieurs veilles que nous remontons ce chenal, et le soleil, qui n’avait pas encore montré son visage lorsque nous avons appareillé, touche presque au zénith. En suivant son cours, nous en avons croisé un millier d’autres, et dans aucun nous n’avons vu la moindre trace de l’ogre. Ne se peut-il pas que nous ayons pris le mauvais chemin ? Ne serait-il pas plus sage de nous engager dans le prochain que nous rencontrerons ? »

Le jeune homme répondit alors : « Nous sommes justement en train de croiser un autre chenal sur tribord ; regarde, et dis-moi si ses eaux sont plus souillées que celles sur lesquelles nous naviguons. »

L’adolescent fit ce qui lui était demandé et répondit : « Non, elles sont plus claires.

— Regarde encore ; un autre chenal s’ouvre à bâbord. Jusqu’à quelle profondeur peux-tu voir ? »

L’adolescent attendit que le bateau se trouve dans l’axe du chenal dont le jeune homme venait de parler, et répondit alors : « Jusqu’au fond. J’aperçois même l’épave d’un navire ayant fait naufrage il y a fort longtemps, par plusieurs dizaines de brasses.

— Peux-tu voir aussi profond dans le chenal sur lequel nous sommes actuellement ? »

L’adolescent scruta alors l’eau que fendait leur étrave, et vit qu’elle devenait noire comme de l’encre ; et les gerbes d’eau soulevées par l’action des aubes étaient elles-mêmes aussi noires que corbeaux ou corneilles. Il comprit instantanément ce que cela signifiait ; et cria à tout le monde de rester auprès des canons, ne pouvant leur dire de se tenir prêts – car prêts, ils l’étaient depuis longtemps.

Devant eux se dressait une petite île, plus élevée que la plupart des autres, couronnée de grands arbres sombres ; le chenal suivait une courbe adoucie, si bien que le vent, qui jusqu’ici soufflait en poupe, devint bientôt trois quarts arrière. Le timonier changea légèrement de cap, et les gabiers bordèrent les voiles. La proue du bateau dépassa peu après une avancée de falaise ; devant elle se trouvait une longue coque étroite, surmontée d’un unique château de métal en son milieu, avec une ouverture d’où pointait un énorme canon, d’un calibre plus gros que tout ce qu’ils avaient à bord.

Le jeune homme taillé dans la chair des rêves ouvrit alors la bouche pour donner à ses artilleurs de proue l’ordre de tirer. Mais avant que les mots n’aient franchi ses lèvres, tonna la pièce d’artillerie gigantesque de leur ennemi. Son bruit n’était pas celui de l’orage, ni de quoi que ce fût de familier aux oreilles humaines. On aurait dit plutôt l’effondrement d’une tour de pierre à l’intérieur de laquelle ils se seraient trouvés.

L’énorme boulet vint frapper la culasse de leur premier canon tribord, et ce faisant, vola en éclats tout en éparpillant des morceaux de la pièce ; et tous ces fragments fusèrent à travers le pont du bateau comme autant de noires feuilles de métal poussées par un grand vent, tuant nombre de jeunes gens.

Sans attendre d’ordre, le timonier vira bord sur bord, jusqu’à ce que soit découverte la batterie bâbord, et les hommes firent feu à volonté. Ce fut comme une meute de loups déchaînés, dont les hurlements montaient vers la lune. Tous les coups se dirigeaient vers le château unique de l’ennemi, d’un côté et de l’autre, et ceux qui faisaient mouche résonnaient comme le glas funèbre des hommes qui venaient de périr. D’autres frappaient l’eau devant la proue, d’autres frappaient le pont, lequel, étant également en métal, déviait les boulets qui ricochaient vers le ciel dans un sifflement assourdissant.

Puis le canon unique de leur ennemi parla à nouveau.

Ainsi se poursuivit le combat, dont chaque instant paraissait durer toute une année. Finalement le jeune homme se souvint du conseil donné par la princesse, fille de la Nuit ; or certes le vent soufflait, mais il ne l’avait plus en poupe, et s’il devait se déplacer de manière à être exactement dans le vent de l’adversaire (comme le lui avait conseillé la princesse), il serait tout un moment sans pouvoir disposer de ses canons, à part quelques petits calibres de proue ; en outre, la batterie qui, une fois la manœuvre terminée, serait en mesure de reprendre le feu, serait celle de tribord, celle qui avait perdu un canon et de nombreux hommes d’équipage.

Le jeune homme réfléchit alors qu’ils étaient en train de combattre comme avant eux des centaines d’autres avaient combattu, et que tous ces autres étaient morts, que leurs navires étaient coulés, et que leurs ossements avaient été éparpillés sur les fonds vaseux des mille chenaux qui serpentaient et se croisaient sans fin dans l’île de l’ogre. Alors, il donna ses ordres au timonier. Mais personne ne répondit, car l’homme était mort, et la barre qu’il tenait auparavant, maintenant le soutenait. Voyant cela, le jeune homme taillé dans la chair des rêves s’en empara, et présenta la proue étroite de son bâtiment à l’ennemi. Et c’est là que l’on put voir combien les trois sœurs favorisent les audacieux, car le coup suivant de leur adversaire, qui aurait dû balayer le pont et détruire tout ce qui s’y trouvait, tomba à bâbord, de la longueur d’un aviron ; et le suivant fit jaillir une gerbe d’eau à tribord, à deux encablures à peine.

Cependant l’ennemi, qui jusqu’ici était resté à la même place, sans chercher à s’éloigner ou à se rapprocher d’eux, commença à manœuvrer. Croyant qu’il allait leur échapper s’il le pouvait, les hommes de l’équipage lancèrent un cri de triomphe, comme s’ils tenaient déjà la victoire. Or – et ce fut grande merveille de voir cela – le château unique, que tous imaginaient solidement fixé au pont métallique, se mit à pivoter sur lui-même, si bien que son énorme canon, lequel était plus grand que tous ceux qu’ils possédaient, pointait toujours dans leur direction.

Un moment plus tard, l’un de ses boulets venait les frapper de plein fouet, arrachant l’un des canons de tribord à son affût et le projetant violemment à travers le pont inférieur, comme un homme ivre aurait pu arracher un bébé de son berceau, et le canon sema la mort et la destruction sur son passage. Mais les autres canons de la batterie, ceux qui étaient intacts, parlèrent tous d’une seule et même voix, en un chœur de fer et de feu. Et comme la distance qui les séparait était maintenant réduite de moitié ou presque par rapport à ce qu’elle était peu de temps avant (ou peut-être simplement parce que leur ennemi, en ayant manifesté de la peur, avait affaibli la résistance de la matière qui le composait), les coups ne se contentèrent pas de résonner sourdement en frappant le château : on aurait dit cette fois que la cloche funèbre qui annoncera la fin du monde venait d’être brisée, et des parties déchiquetées s’ouvrirent et palpitèrent dans ses flancs métalliques, noirs et huileux.

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