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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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Je dormis – si tant est qu’il se fût agi de sommeil – seulement pendant un court moment. J’eus l’impression de tomber ; un spasme, la crispation instinctive d’un malheureux que l’on jette d’une fenêtre, me tétanisa tous les membres. Lorsque je m’assis, je ne pus strictement rien voir, tant l’obscurité était totale. J’entendais la respiration de Jonas et, au toucher, je sus qu’il était resté assis là où je l’avais installé, le dos appuyé au mur. Je m’étendis de nouveau pour dormir.

Ou plutôt pour essayer de dormir, car je passai dans cet état intermédiaire et vague, entre veille et sommeil. Il m’est arrivé en d’autres occasions de le trouver plaisant, mais ce n’était pas le cas cette fois : j’avais conscience de mon besoin de sommeil, et conscience que je ne dormais pas. Cependant, je n’avais pas conscience dans le sens usuel du terme ; j’entendais, faiblement, des voix qui parlaient dans la cour de l’auberge, et il me semblait que, d’un moment à l’autre, les cloches du campanile allaient se mettre à sonner pour annoncer le jour. Je sursautai à nouveau, et me dressai sur mon séant.

Pendant quelques instants, je crus avoir vu un éclair verdâtre, mais il n’y avait rien. Ma cape était posée sur moi en guise de couverture ; je la rejetai, et ce n’est qu’à ce moment-là que je me souvins être dans l’Antichambre du Manoir Absolu et avoir laissé loin derrière moi l’auberge de Saltus, même si Jonas se trouvait toujours étendu à côté de moi, sur le dos, sa bonne main glissée sous la tête. La petite lueur indistincte que je discernais était le blanc de son œil droit, mais sa respiration était celle de quelqu’un qui dort. J’avais moi-même une trop forte envie de dormir pour engager la conversation, et de toute façon, j’avais le pressentiment qu’il ne me répondrait pas.

M’étendant de nouveau sur la paillasse, je m’abandonnai à l’irritation de celui qui cherche à s’endormir en vain. Je pensai au troupeau que j’avais vu passer à Saltus et me mis à en compter les têtes de mémoire : cent trente-sept. Puis à dénombrer les soldats venus plus tard du Gyoll en chantant. L’aubergiste m’avait demandé combien ils étaient, et je m’étais contenté de lui donner une estimation. Ç’aurait pu être un espion.

Maître Palémon, qui nous avait enseigné tellement de choses, ne nous avait jamais appris à dormir. Aucun apprenti, d’ailleurs, n’a jamais eu besoin de s’initier à cet art, après une journée passée à courir pour l’un ou l’autre, à frotter les planchers et à travailler à la cuisine. Nous nous bagarrions pendant une bonne demi-veille tous les soirs dans notre dortoir, avant de nous endormir d’un sommeil presque aussi profond que celui des occupants de la nécropole, jusqu’à ce que l’on vienne nous réveiller pour cirer les planchers et vider les seaux.

Au-dessus de la table sur laquelle frère Aybert découpe les viandes, se trouve un râtelier avec des couteaux. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept couteaux, tous avec des lames plus ordinaires que celles de maître Gurloes. Un rivet manque au manche de l’un d’eux. Et le manche d’un autre est brûlé, à l’endroit où frère Aybert l’a posé par inadvertance sur la cuisinière, une fois…

J’étais de nouveau complètement réveillé, ou du moins je crus que je l’étais ; à côté de moi, Drotte dormait paisiblement. Je fermai une fois de plus les yeux, et essayai de l’imiter.

Du niveau du sol jusqu’au dortoir, trois cent quatre-vingt-dix marches. Combien de plus pour monter jusqu’à la salle des canons qui puisaient régulièrement au sommet de la tour ? Un, deux, trois, quatre, cinq canons. Un, deux, trois niveaux de cellules ouverts dans les oubliettes. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit ailes à chaque niveau. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept cellules dans chacune des ailes. Un, deux, trois barreaux au guichet percé dans la porte de ma petite chambre.

Je me réveillai en sursaut ; j’éprouvais une sensation de froid. C’était simplement le bruit de l’une des portes du fond du corridor, rabattue sans ménagement, qui m’avait arraché au sommeil. Mon jeune amoureux, Sévérian, était allongé à côté de moi, et dormait du sommeil facile de la jeunesse. Je m’assis, avec l’idée d’allumer mon bout de chandelle, afin de contempler pendant quelques instants ses traits délicatement ciselés et son teint frais. À chaque fois qu’il venait me retrouver, ce visage portait sur lui la trace lumineuse de la liberté. Et chaque fois je m’en emparais, soufflais sur elle, la serrais sur ma poitrine – mais chaque fois elle faiblissait et mourait ; parfois, cependant, elle vivotait, si bien qu’au lieu de sentir peser sur mes épaules ces tonnes de terre et de métal, j’avais l’impression que j’allais tout traverser, terre et métal, et m’élever jusqu’au vent et au ciel.

Du moins, c’est ce que je me disais. Si tout cela était faux, il ne m’en restait pas moins cette unique joie de cueillir cette trace lumineuse.

Cependant, lorsque je cherchai à tâtons le bout de chandelle, je ne trouvai plus rien ; mes yeux et mes oreilles, mais aussi la peau de mon visage, me dirent que la cellule venait de disparaître avec lui. Ici régnait une vague lueur – vraiment très vague – mais qui n’était pas le reflet de la bougie du bourreau dans le corridor, celui qui filtre habituellement entre les trois barreaux du guichet percé dans la porte. À d’imperceptibles échos, je compris être logée dans un espace plus vaste que cent cellules comme la mienne ; et mon front et mes joues, usés à force de me signaler sèchement la proximité des murs, confirmèrent cette impression.

Je me levai et défroissai ma robe, puis commençai à marcher comme l’aurait fait un somnambule… Un, deux, trois, quatre, cinq, six enjambées, sept – et soudain, l’odeur des corps entassés et de l’air confiné m’apprit où je me trouvais. J’étais dans l’Antichambre ! J’eus l’impression d’être brutalement déchirée. L’Autarque aurait-il ordonné que je sois transportée ici durant mon sommeil ? Et les autres songeraient-ils à m’épargner le fouet en me voyant ? La porte, vite, la porte !

J’étais dans une telle confusion d’esprit que je faillis tomber, accablée par le désordre de mes pensées.

Je commençai à me tordre les mains, mais ces mains que je tordais ne m’appartenaient pas. Ma main droite me dit que ma main gauche était trop grande et trop forte, et au même instant, ma main gauche me dit la même chose de la droite.

Le personnage de Thècle me quitta comme un rêve qui finit. Ou mieux, elle se réduisit à rien et s’évanouit en moi-même jusqu’à ce que je sois redevenu ce moi-même, et presque seul.

Malgré tout, je n’avais pas tout perdu. L’emplacement de la porte m’était resté – l’emplacement de la porte secrète par laquelle passaient de nuit les jeunes exultants, avec leurs fouets à énergie aux lanières de cuivre tressé – bien fixé dans la mémoire. Avec tout ce que j’avais vu ou pensé, je pouvais m’échapper dès le lendemain – dès maintenant, même.

« S’il vous plaît, dit une petite voix toute proche. Où est passée la dame ? »

C’était encore l’enfant, la petite fille aux cheveux noirs et aux grands yeux curieux. Je lui demandai quelle femme elle avait vue.

Elle me prit la main dans sa menotte. « Oui ! une femme très grande, qui me fait peur. Il y a quelque chose d’horrible qui rôde dans le noir ; est-ce qu’il l’a trouvée ?

— Tu n’as pas peur des choses horribles, pourtant, tu te souviens ? La grande tête verte te faisait rire.

— C’est différent. C’est quelque chose de tout noir, qui renifle dans l’obscurité. » Il y avait de la peur véritable dans sa voix, et sa petite main tremblait en tenant la mienne.

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