La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]
- Автор: Вулф Джин Родман
- Серия: Le Livre du Nouveau Soleil #2
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Deno
- ISBN: 2-207-25634-0
- Переводчик: William Olivier Desmond
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:
Lorsqu’ils se furent rapprochés, le jeune homme donna l’ordre de mettre le canot à l’eau, et lorsqu’il s’y embarqua, tout le monde put voir qu’il avait passé une grande dague recourbée à sa ceinture, dont la lame renvoyait des éclats de lumière. Il peina longtemps, penché sur la charogne puante, et lorsqu’il revint à bord, il tenait une carte, la plus grande que l’on ait jamais vue, dessinée sur une peau qui n’avait pas été tannée.
Ils atteignirent le promontoire de la princesse au crépuscule. Tous attendirent à bord, tandis que sa mère lui rendait visite ; mais quand cette femme redoutable fut partie, tous ceux capables de se tenir sur leurs jambes gagnèrent la rive, et les filles du blé les entourèrent, tellement nombreuses qu’elles étaient cent pour un. Le jeune homme taillé dans le tissu des rêves prit la fille de la Nuit dans ses bras, tous deux se mirent à danser, bientôt imités par tout le monde. Aucun d’eux, jamais, n’oublia cette journée.
La rosée du matin les trouva réfugiés sous les arbres du jardin de la princesse, à demi enfouis sous les fleurs. Ils dormirent ainsi un temps, mais dès que l’après-midi eut fait passer en arrière l’ombre de leurs mâts, ils se réveillèrent. La princesse prit alors congé de son île, et jura que quand bien même elle visiterait chacun des pays que la Nuit, sa mère, parcourait, jamais elle ne retournerait ici. Et les jeunes filles firent le même serment. On aurait pu les croire trop nombreuses pour tenir toutes sur le bateau des jeunes gens ; et cependant toutes purent monter à bord, si bien que le vert de leurs robes et l’or de leurs chevelures couvrirent tous les ponts. Il leur arriva bien des aventures sur le chemin du retour jusqu’à la ville des magiciens, et notre conte pourrait rapporter comment ils jetèrent pieusement leurs morts à la mer, en récitant des prières, mais comment, la nuit, ils les virent dans le gréement ; ou encore comment les filles du blé épousèrent ces princes qui, à force d’avoir passé tant d’années prisonniers d’un enchantement qu’ils en étaient arrivés à craindre de quitter la vie (ayant pendant tout ce temps, beaucoup appris de magie), bâtissaient sur des feuilles de nénuphars des palais que les hommes ne voient que rarement.
Toutes ces merveilles, cependant, n’ont pas leur place ici. Qu’il nous suffise de dire qu’ils finirent par apercevoir la falaise sur laquelle se dressait la ville des magiciens. Sur ses remparts, se tenait l’étudiant qui avait tissé le jeune homme dans la matière même de ses rêves, attendant leur arrivée. Et lorsqu’il vit leurs voiles sombres, noircies par le goudron qui, en brûlant, avait aveuglé leur ennemi, il crut que cette couleur était signe de deuil et se jeta en bas de la falaise, où il mourut. Car aucun homme ne peut vivre longtemps lorsque ses rêves sont morts.
18. Miroirs
Tout en lisant ce conte futile, je jetais de temps en temps un coup d’œil à Jonas, mais son visage n’exprima pas une seule fois la moindre émotion. Pourtant, il ne dormait pas. Lorsque j’eus terminé ma lecture, j’ajoutai : « Je ne comprends pas très bien pourquoi l’étudiant a cru tout de suite que son fils était mort, en voyant les voiles noires. Certes, le bateau envoyé annuellement par l’ogre possédait des voiles noires, mais il était déjà venu.
— Moi, je comprends », dit Jonas, d’un ton de voix totalement dépourvu d’émotion que je ne lui connaissais pas.
« Veux-tu dire que tu connais la solution de toutes ces énigmes ? »
Il ne répondit pas, et nous restâmes assis en silence pendant un moment, moi tenant le livre brun (tellement évocateur de Thècle et des soirées que nous avions passées, ensemble), que mon doigt gardait ouvert, lui le dos appuyé contre le mur froid de notre lieu de détention, et les mains, celle d’acier comme celle de chair, reposant de part et d’autre de son corps comme s’il en avait oublié l’existence.
Finalement ce fut une toute petite voix qui se permit de rompre le silence, celle de la fillette qui m’avait aidé à soulever l’un des carreaux du plafond : « Ce doit être une histoire très ancienne. »
Je m’inquiétais tellement pour Jonas, que je lui en voulus, sur le moment, de s’être immiscée dans nos affaires ; mais Jonas répondit dans un murmure : « Oui, c’est une histoire très ancienne ; le héros avait dit au roi, son père, que s’il échouait, il retournerait à Athènes avec des voiles noires. » Je ne sais pas très bien ce que Jonas voulait dire par là, et peut-être délirait-il ; mais comme il s’agit des derniers mots ou presque que j’entendis prononcer par mon ami, j’ai tenu à les rapporter ici, tout comme j’ai recopié le conte qui les avait suscités.
Pendant un moment, aidé par la petite fille, je m’efforçai de faire parler Jonas à nouveau. Mais il n’y avait rien à faire, et nous finîmes par abandonner. Je passai le reste de la journée assis à ses côtés ; mais au bout d’une veille, Héthor (dont la pauvre verve n’avait sans doute pas tardé à lasser l’intérêt des autres prisonniers) vint se joindre à nous. J’allai en toucher deux mots à Lomer et Nicarète, et j’obtins qu’on lui attribue un emplacement à l’autre bout de l’Antichambre.
Quoi que nous en pensions, nous souffrons tous de troubles du sommeil de temps en temps. Certains somnolent à peine, tandis que d’autres, qui dorment comme des bienheureux, jurent leurs grands dieux qu’ils ont passé une nuit épouvantable. Certains font des rêves qui les angoissent, tandis que de rares privilégiés sont visités par des songes délicieux. Et il en est qui, après avoir connu une époque de sommeil troublé, disent se sentir « guéris », comme si la conscience des choses était une maladie – ce qu’elle est peut-être.
Pour ma part, mon sommeil est rarement traversé de rêves remarquables (à quelques exceptions près, toutefois, comme l’aura noté le lecteur qui m’a suivi jusqu’ici) et il est bien rare que je m’éveille avant le matin. Mais au cours de la nuit suivante, je tombai dans un sommeil d’une telle nature qu’il m’est arrivé parfois de me demander s’il méritait encore le nom de sommeil. Peut-être s’agissait-il d’un autre état mimant le sommeil, à la manière dont les alzabos, lorsqu’ils ont mangé de l’homme, imitent l’humanité.
Si ce n’est que le résultat de causes naturelles, peut-être faut-il l’attribuer à un regrettable concours de circonstances. Depuis toujours habitué aux travaux pénibles et aux exercices violents, je venais de passer toute une journée d’oisiveté. En outre, le conte lu dans le livre brun avait touché mon imagination, sans compter que le seul fait de manipuler ce livre, tellement associé à la personne de Thècle, suffisait à m’émouvoir ; et puis aussi, je me trouvais dans l’enceinte du Manoir Absolu, qui avait été l’objet de tant de nos conversations. Enfin – et plus important que tout, peut-être – je me sentais oppressé par toutes sortes de pensées, au premier rang desquelles se trouvait l’inquiétude éprouvée pour l’état de Jonas, et par les pressentiments (qui n’avaient cessé de croître tout au long de cette journée) que ce lieu serait le terme de mon voyage, que je n’atteindrais jamais Thrax, que je ne retrouverais jamais la pauvre Dorcas, que je n’arriverais jamais à restituer la Griffe ou même à m’en débarrasser, et qu’en réalité l’Incréé, au service duquel avait été le possesseur de la Griffe, avait décrété que, moi qui avais vu mourir tant de prisonniers, je devais à mon tour finir mes jours en prison.