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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Tu nous excuses, lança Christine, le dîner nous attend.

Elle tira Joseph par la manche.

– Elle a un de ces toupets, celle-là.

Christine avait bien fait les choses, elle avait tenu à les inviter dans son appartement, sa cuisine était minuscule. Elle avait tout peint en blanc. C’était la première fois qu’ils s’y retrouvaient ensemble. Les carottes au kemoun et la chouchouka étaient délicieuses, le faisan rôti fondant avec des citrons confits, Maurice se régalait. Il y avait un parfum de bonheur dans l’air, on se serait cru comme avant.

– Vraiment là, Christine, il n’y a rien à dire. Un vrai cordon bleu.

Il finit la bouteille de boulaouane, en ouvrit une autre. Christine était aux anges.

– Doucement, Maurice, j’ai la tête qui tourne.

Il remplit les verres généreusement. Joseph avança la main pour l’arrêter.

– Ah non, Maurice, moi aussi, ça bouge un peu.

– Encore un chouïa, quand c’est bon, ça fait pas de mal.

Ils trinquèrent et, à la demande de Christine, formulèrent un vœu. Chacun porta un toast, Maurice à leur vieille amitié, Joseph à la fin imminente de la guerre et elle, à ce repas merveilleux, à ce moment magique pour qu’il ne finisse jamais.

Il y eut un long silence, ils burent deux trois gorgées, ils se sourirent, tout semblait flotter autour d’eux.

– Et ta sœur ? demanda Joseph pour relancer la conversation. Comment va-t-elle ?

– Je n’en sais rien et je m’en fous !

– Ah bon ?

– Ce sont mes pauvres parents que je plains. En ce moment, avec les réquisitions, on ne trouve plus à se loger à Paris, ma sœur, son affreux et le môme, ils vivent à la maison. Je ne sais pas comment les parents supportent ce Rital. En plus, c’est un coco. Papa en est malade. Le gendre du patron, il ne pouvait pas le laisser simple ouvrier, il l’a nommé responsable de chantier. On ne peut pas dire, il a été réglo, remarque, un mec qui fait un môme à une femme s’il ne l’épouse pas, c’est que c’est un salaud et un fumier.

– Tu exagères, dit Joseph.

– Régulariser, c’est la moindre des choses, non ?

À cause de l’épidémie, il n’y eut pas de réveillon à Alger. Avoir échappé à autant de malheurs aurait dû les rendre joyeux, il leur restait la sourde oppression de l’angoisse et une lassitude mêlée d’amertume. L’année qui arrivait s’annonçait pourtant meilleure que les précédentes avec l’espérance d’un monde enfin apaisé, mais personne, absolument personne, n’eut envie aux douze coups de minuit de se souhaiter une bonne année. Joseph était de garde à Maillot.

– Ça y est, on est en 45, docteur Kaplan, lui dit une infirmière.

Il s’en fichait. Les nouvelles du front n’étaient pas bonnes. La guerre tardait à finir. Joseph pensa à son père. La semaine précédente il lui avait parlé toute la nuit et il se demanda où il se trouvait à cette heure.

***

Joseph venait de s’endormir ou peut-être ne dormait-il pas. Un bruit inhabituel le tira de sa torpeur, on frappait violemment à sa porte. Il se leva avec peine, les coups continuaient. Une voix de femme criait : « Docteur Kaplan, docteur Kaplan. » Sa montre indiquait trois heures et demie.

– Qu’y a-t-il ? demanda Joseph.

– C’est pour Christine, dit la voix à travers la porte. Elle m’a dit de venir vous chercher.

Il ouvrit à une femme boulotte d’une soixantaine d’années aux cheveux raides et peroxydés.

– Il faut que vous veniez, docteur, elle ne va pas bien.

– Que se passe-t-il ?

– Je ne sais pas. Je suis sa voisine. Elle va très mal.

Il s’habilla précipitamment et ils partirent. Ils ne trouvèrent aucun taxi, ils prirent l’avenue de la Marne, remontèrent le boulevard Guillemin et l’interminable rampe Valée. Il marchait de plus en plus vite, la distançait.

– Attendez-moi, docteur, attendez-moi.

– Dépêchez-vous, voyons.

Il avait cinquante mètres d’avance. Il l’attendit, le cœur battant.

« Pourvu qu’elle ne l’ait pas attrapée, pensa-t-il. L’épidémie recule, mais on ne sait jamais. »

Elle le précéda dans les escaliers, elle avait la clef. Il n’était pas revenu depuis le réveillon de Noël. Christine gisait recroquevillée sur son lit, inconsciente, les bras serrés sur le ventre, les poings fermés, à peine recouverte d’un drap dont le bas était rouge mat, une flaque noire s’étalait sur le carrelage, des gouttes coulaient à travers le matelas.

Et cette plainte, ce faible râle, infime bourdonnement sur le point de s’éteindre.

Elle était blanche, la transpiration avait figé ses cheveux, son rimmel avait coulé, son front était brûlant. Il lui prit le pouls, tâtonna pour le trouver, il était filant et imperceptible. Soudain, elle se mit à hoqueter, sa respiration devint saccadée, ses mâchoires claquèrent, elle étouffait, sa poitrine se soulevait à la recherche d’un peu d’air.

– Ouvrez la fenêtre, vite.

Il prit le drap mais sa main y était agrippée, il tira fortement pour le soulever. Son ventre, ses cuisses, ses jambes étaient maculés de sang.

– Bon Dieu, murmura-t-il, elle a avorté.

Il se pencha, voulut l’examiner, elle résistait, il dut forcer pour écarter ses poings et l’étendre sur le dos.

– Aidez-moi, tenez-la aux épaules.

Il palpa légèrement le bas de son ventre, à peine l’eut-il effleuré qu’elle cria comme s’il l’avait transpercée avec un fer rouge.

– Cela fait combien de temps qu’elle est comme ça ?

La femme hésita, inquiète. Elle se frotta le menton et la joue.

– Depuis… avant-hier soir. Le monsieur m’a dit que ce n’était rien, qu’elle allait récupérer. Quand ils sont arrivés, il la soutenait mais elle marchait. Hier, elle avait mal au ventre, elle m’a donné votre adresse, elle m’a dit d’attendre encore, que ça allait passer, elle a pris deux aspirines, moi je fais des ménages toute la journée, quand je suis rentrée, elle gémissait, elle était dans les vapes, je suis venue vous trouver…

– Elle fait une septicémie, chaque minute compte, je ne peux rien faire pour elle ici. Si on appelle les secours, on va en avoir pour une heure au moins. On est tout près de l’hôpital El Kettar, on va la transporter là-bas, vous allez m’aider.

Dans le placard, il trouva un drap, le déplia sur le sol, ils la déposèrent dessus et, chacun à un bout, entreprirent de la soulever, mais elle ne restait pas droite, se roulait en boule et ils n’y arrivaient pas.

– Je vais la descendre.

Il la prit dans ses bras, elle était molle comme une poupée de chiffon. Il cherchait chaque marche du pied à l’aveugle. Christine disparaissait complètement dans le drap. La femme lui ouvrait le chemin. La nuit commençait à s’éclaircir. Dans la rue, il décida de continuer ainsi. Il remonta la rampe Valée déserte, il y avait quatre cents mètres à parcourir. La femme essayait de le soulager en portant les jambes mais elle le gênait plus qu’elle ne l’aidait. Au bout de cent cinquante mètres, Christine pesait une tonne, Joseph avançait par saccades, s’arrêtait, faisait trois quatre pas, s’immobilisait, repartait, son cœur tambourinait, ses muscles se contractaient. Au loin, il apercevait les hauts murs de l’hôpital. Il poursuivit en se cambrant et, hors d’haleine, ne pouvant plus la porter, la posa sur le capot d’une voiture garée.

– Allez chercher du secours à l’hôpital, qu’ils viennent avec un brancard, vite.

La femme disparut. Christine ne bougeait pas. Joseph la dégagea du drap. Elle ne râlait plus, il colla son oreille contre sa bouche, il n’entendait plus rien, il écouta ses pulsations, il n’y avait aucun battement perceptible.

Il lui caressa le front, le visage.

– Je t’en prie, Christine, ne t’en va pas. Ils vont venir dans une minute. Je vais m’occuper de toi. Tout va aller bien maintenant. Je te jure, Christine, ça va aller.

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