Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Très simple », fit Roy, froidement. « Et même un peu… simpliste, si vous permettez ! Comme si un peuple n’avait rien à gagner à une guerre victorieuse ! »
— « Rien ! Jamais ! »…
La voix d’Antoine s’éleva, nette, tranchante :
— « Insoutenable ! ».
Jacques tressaillit, et tourna la tête. Jusque-là, Antoine, assis à son bureau, les yeux baissés, avait paru occupé à décacheter des lettres. En réalité, il ne perdait pas un mot de ce qui se disait à quelques mètres de lui. Sans quitter sa place, sans regarder son frère, il reprit :
— « Insoutenable ! Historiquement insoutenable ! Toute l’histoire… — à commencer par Jeanne d’Arc… »
— « Hé », interrompit plaisamment Jousselin. « Qui sait ? Peut-être que, sans la Pucelle, l’Angleterre et la France se seraient fondues en une seule nation… Au grand déshonneur de Charles VII, j’en conviens. Mais, peut-être, au grand profit des deux nations, auxquelles bien des souffrances auraient été évitées… »
Antoine haussa, les épaules :
— « Soyez sérieux, Jousselin… Nierez-vous, par exemple, que l’Allemagne n’ait rien gagné à Sadowa, ni à Sedan ? »
— « L’Allemagne ! » riposta Jacques. « La nation allemande ! Une entité… Mais le peuple ? Mais l’Allemand, l’homme du peuple allemand, qu’est-ce qu’il a gagné ? »
Roy se redressa :
— « Et si, à Pâques 1915, — ou même avant ! — la France victorieuse a reconquis son Alsace-Lorraine, étendu son territoire jusqu’à la frontière naturelle du Rhin, annexé les richesses minières de la Sarre, augmenté son empire colonial des possessions allemandes en Afrique ; si, par la force de ses armes, elle est devenue la plus grande puissance du continent, pourrait-on prétendre que le peuple français n’aura rien gagné au sacrifice de ses soldats ? »
Il se mit à rire, avec bonhomie ; puis, estimant sans doute la cause entendue, il tira son étui à cigarettes, prit une chaise, la retourna, et se campa dessus, à califourchon.
— « Pas si simple, tout ça… Pas si simple… », murmura, près de Jacques, Jousselin, pensif.
— « Ah », reprit Jacques, s’adressant à lui et baissant la voix, « je ne peux pas admettre la violence, même contre la violence ! Je ne veux laisser dans ma pensée aucune fissure par où des velléités de violence puissent se glisser !… Je me refuse à toute guerre, qu’elle soit baptisée “juste” ou “injuste” ! À toute guerre, d’où qu’elle vienne, et pour quelque motif que ce soit ! »
L’émotion l’étranglait. Il se tut. « Même la guerre civile ! » songea-t-il, se souvenant de ses controverses passionnées avec des révolutionnaires résolus à tout, comme Mithœrg. (« Ce n’est pas à un déchaînement de haine et de massacres », leur disait-il, « que je veux devoir le triomphe de cet idéal de fraternité, auquel j’ai voué ma vie… »)
LXI
— « Pas si simple… », répéta Jousselin, en promenant autour de lui un regard lourd.
Il fit une pause, et, sur un autre ton, comme s’il poursuivait des pensées fugitives :
— « Nous, médecins, nous avons du moins cette chance qu’on ne nous enrôlerait pas pour jouer un rôle sanguinaire… Qu’on nous mobiliserait non pour tuer, mais pour guérir… »
— « Oui, oui… », dit vivement Studler, et son œil mouillé se tourna vers Jousselin avec une sorte de gratitude.
— « Et si vous n’étiez pas médecins ? » fit alors Roy, en les dévisageant, l’un après l’autre, avec une curiosité agressive. (Tous savaient qu’il n’avait jamais fait état de ses diplômes auprès des autorités militaires ; que, pendant son service, après un court stage dans le personnel de l’infirmerie, il avait obtenu sa réintégration dans la troupe ; et qu’il était, présentement, inscrit comme sous-lieutenant de réserve dans un régiment d’infanterie.)
— « Alors, mon petit Manuel », cria Antoine, « vous ne voulez décidément pas nous donner le café ? »
Il semblait chercher n’importe quel prétexte pour arrêter le débat, et disperser le groupe des discuteurs.
— « Voilà, voilà, Patron ! » fit le jeune homme. Et, sportivement, il se mit debout, en passant sa jambe par-dessus le dossier de sa chaise.
— « Isaac ! » appela Antoine.
Studler s’approcha. Antoine lui tendit une enveloppe.
— « Tiens, l’Institut de Philadelphie s’est décidé à répondre… » Et, par habitude, il ajouta : « À classer. » Studler le regarda avec étonnement, sans prendre la lettre. Antoine grimaça un bref sourire, et jeta l’enveloppe dans la corbeille à papiers.
Jousselin et Jacques étaient demeurés seuls, debout, dans l’angle de la vaste pièce.
— « Médecin ou non », dit Jacques, sans regarder dans la direction de son frère, mais d’une voix plus soutenue que s’il ne s’était adressé qu’à son voisin, « tout mobilisé, qui répond à l’appel, donne son adhésion à la politique nationaliste, et consent, de ce fait, à la guerre. Selon moi, la question reste donc la même pour tous : suffit-il, pour accepter de prendre un rôle dans cette tuerie, qu’un gouvernement vous en intime l’ordre ?… Même si je n’étais pas… ce que je suis », reprit-il, en se penchant vers Jousselin, « même si j’étais un citoyen soumis, satisfait des institutions de son pays, je n’admettrais pas qu’une raison d’État puisse me forcer à enfreindre ce qui est pour moi une obligation spirituelle. Un État, qui s’arroge le droit de forcer la conscience de ceux qu’il administre, n’a pas à compter sur leur collaboration. Et une société qui ne tient pas compte, avant tout, de la valeur morale des individus, ne mérite que mépris et révolte ! »
Jousselin hocha la tête :
— « J’ai été farouchement dreyfusard », dit-il, en guise de réponse.
Antoine, qui semblait occupé à son bureau, se retourna d’un bloc :
— « La question est mal posée », fit-il d’une voix coupante. Tout en parlant, il s’était levé et, regardant son frère, il s’avançait, seul, au milieu de la pièce : « Un gouvernement démocratique comme est le nôtre, — quand bien même sa politique serait contestée par une minorité d’opposition — n’est au pouvoir que parce qu’il représente légalement la volonté du plus grand nombre. C’est donc à cette volonté collective de la nation, que le mobilisé obéit en répondant à l’appel ; — quelle que puisse être son opinion personnelle sur la politique du gouvernement au pouvoir ! »
— « Tu invoques la volonté du plus grand nombre », dit Studler. « Mais la majorité, pour ne pas dire la totalité des citoyens, à l’heure actuelle, souhaite qu’il n’y ait pas la guerre ! »