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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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— « Très simple », fit Roy, froidement. « Et même un peu… simpliste, si vous permettez ! Comme si un peuple n’avait rien à gagner à une guerre victorieuse ! »

— « Rien ! Jamais ! »…

La voix d’Antoine s’éleva, nette, tranchante :

— « Insoutenable ! ».

Jacques tressaillit, et tourna la tête. Jusque-là, Antoine, assis à son bureau, les yeux baissés, avait paru occupé à décacheter des lettres. En réalité, il ne perdait pas un mot de ce qui se disait à quelques mètres de lui. Sans quitter sa place, sans regarder son frère, il reprit :

— « Insoutenable ! Historiquement insoutenable ! Toute l’histoire… — à commencer par Jeanne d’Arc… »

— « Hé », interrompit plaisamment Jousselin. « Qui sait ? Peut-être que, sans la Pucelle, l’Angleterre et la France se seraient fondues en une seule nation… Au grand déshonneur de Charles VII, j’en conviens. Mais, peut-être, au grand profit des deux nations, auxquelles bien des souffrances auraient été évitées… »

Antoine haussa, les épaules :

— « Soyez sérieux, Jousselin… Nierez-vous, par exemple, que l’Allemagne n’ait rien gagné à Sadowa, ni à Sedan ? »

— « L’Allemagne ! » riposta Jacques. « La nation allemande ! Une entité… Mais le peuple ? Mais l’Allemand, l’homme du peuple allemand, qu’est-ce qu’il a gagné ? »

Roy se redressa :

— « Et si, à Pâques 1915, — ou même avant ! — la France victorieuse a reconquis son Alsace-Lorraine, étendu son territoire jusqu’à la frontière naturelle du Rhin, annexé les richesses minières de la Sarre, augmenté son empire colonial des possessions allemandes en Afrique ; si, par la force de ses armes, elle est devenue la plus grande puissance du continent, pourrait-on prétendre que le peuple français n’aura rien gagné au sacrifice de ses soldats ? »

Il se mit à rire, avec bonhomie ; puis, estimant sans doute la cause entendue, il tira son étui à cigarettes, prit une chaise, la retourna, et se campa dessus, à califourchon.

— « Pas si simple, tout ça… Pas si simple… », murmura, près de Jacques, Jousselin, pensif.

— « Ah », reprit Jacques, s’adressant à lui et baissant la voix, « je ne peux pas admettre la violence, même contre la violence ! Je ne veux laisser dans ma pensée aucune fissure par où des velléités de violence puissent se glisser !… Je me refuse à toute guerre, qu’elle soit baptisée “juste” ou “injuste” ! À toute guerre, d’où qu’elle vienne, et pour quelque motif que ce soit ! »

L’émotion l’étranglait. Il se tut. « Même la guerre civile ! » songea-t-il, se souvenant de ses controverses passionnées avec des révolutionnaires résolus à tout, comme Mithœrg. (« Ce n’est pas à un déchaînement de haine et de massacres », leur disait-il, « que je veux devoir le triomphe de cet idéal de fraternité, auquel j’ai voué ma vie… »)

LXI

— « Pas si simple… », répéta Jousselin, en promenant autour de lui un regard lourd.

Il fit une pause, et, sur un autre ton, comme s’il poursuivait des pensées fugitives :

— « Nous, médecins, nous avons du moins cette chance qu’on ne nous enrôlerait pas pour jouer un rôle sanguinaire… Qu’on nous mobiliserait non pour tuer, mais pour guérir… »

— « Oui, oui… », dit vivement Studler, et son œil mouillé se tourna vers Jousselin avec une sorte de gratitude.

— « Et si vous n’étiez pas médecins ? » fit alors Roy, en les dévisageant, l’un après l’autre, avec une curiosité agressive. (Tous savaient qu’il n’avait jamais fait état de ses diplômes auprès des autorités militaires ; que, pendant son service, après un court stage dans le personnel de l’infirmerie, il avait obtenu sa réintégration dans la troupe ; et qu’il était, présentement, inscrit comme sous-lieutenant de réserve dans un régiment d’infanterie.)

— « Alors, mon petit Manuel », cria Antoine, « vous ne voulez décidément pas nous donner le café ? »

Il semblait chercher n’importe quel prétexte pour arrêter le débat, et disperser le groupe des discuteurs.

— « Voilà, voilà, Patron ! » fit le jeune homme. Et, sportivement, il se mit debout, en passant sa jambe par-dessus le dossier de sa chaise.

— « Isaac ! » appela Antoine.

Studler s’approcha. Antoine lui tendit une enveloppe.

— « Tiens, l’Institut de Philadelphie s’est décidé à répondre… » Et, par habitude, il ajouta : « À classer. » Studler le regarda avec étonnement, sans prendre la lettre. Antoine grimaça un bref sourire, et jeta l’enveloppe dans la corbeille à papiers.

Jousselin et Jacques étaient demeurés seuls, debout, dans l’angle de la vaste pièce.

— « Médecin ou non », dit Jacques, sans regarder dans la direction de son frère, mais d’une voix plus soutenue que s’il ne s’était adressé qu’à son voisin, « tout mobilisé, qui répond à l’appel, donne son adhésion à la politique nationaliste, et consent, de ce fait, à la guerre. Selon moi, la question reste donc la même pour tous : suffit-il, pour accepter de prendre un rôle dans cette tuerie, qu’un gouvernement vous en intime l’ordre ?… Même si je n’étais pas… ce que je suis », reprit-il, en se penchant vers Jousselin, « même si j’étais un citoyen soumis, satisfait des institutions de son pays, je n’admettrais pas qu’une raison d’État puisse me forcer à enfreindre ce qui est pour moi une obligation spirituelle. Un État, qui s’arroge le droit de forcer la conscience de ceux qu’il administre, n’a pas à compter sur leur collaboration. Et une société qui ne tient pas compte, avant tout, de la valeur morale des individus, ne mérite que mépris et révolte ! »

Jousselin hocha la tête :

— « J’ai été farouchement dreyfusard », dit-il, en guise de réponse.

Antoine, qui semblait occupé à son bureau, se retourna d’un bloc :

— « La question est mal posée », fit-il d’une voix coupante. Tout en parlant, il s’était levé et, regardant son frère, il s’avançait, seul, au milieu de la pièce : « Un gouvernement démocratique comme est le nôtre, — quand bien même sa politique serait contestée par une minorité d’opposition — n’est au pouvoir que parce qu’il représente légalement la volonté du plus grand nombre. C’est donc à cette volonté collective de la nation, que le mobilisé obéit en répondant à l’appel ; — quelle que puisse être son opinion personnelle sur la politique du gouvernement au pouvoir ! »

— « Tu invoques la volonté du plus grand nombre », dit Studler. « Mais la majorité, pour ne pas dire la totalité des citoyens, à l’heure actuelle, souhaite qu’il n’y ait pas la guerre ! »

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