Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « En toute conscience, est-ce que vous croyez que Dieu me pardonnera ? »
Cette voix anxieuse rappela l'abbé Vécard à sa fonction de directeur spirituel. Il joignit les mains sous son menton, inclina la tête et sourit avec effort.
— « Je vous ai laissé aller jusqu'au bout », fit-il. « Je vous ai laissé boire le calice. Et je suis bien sûr que la miséricorde divine vous tiendra compte de cette heure-ci. Mais », ajouta-t-il en levant son index, « l'intention suffit ; et votre vrai devoir n'est pas d'aller jusqu'au bout du sacrifice. Ne protestez pas. C'est moi, votre confesseur, qui vous délie de votre engagement. En vérité votre renoncement serait moins utile à la gloire de Dieu que ne sera votre élection. Votre situation de famille, de fortune, a des exigences que vous ne devez pas méconnaître. Ce titre de membre de l'Institut vous conférera parmi ces grands républicains d'extrême-droite, qui sont la sauvegarde de notre pays, une autorité nouvelle et que nous estimons nécessaire à la bonne cause. Vous avez de tout temps su mettre votre vie sous la tutelle de l'Église. Eh bien, laissez-la, une fois de plus, par mon ministère, vous indiquer le chemin. Dieu refuse votre sacrifice, mon cher ami : si dur que cela soit, inclinez-vous. Gloria in excelsis ! Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! »
L'abbé, tout en parlant, voyait les traits de M. Thibault se rassembler et reprendre peu à peu leur équilibre ancien. Lorsqu'il eut terminé, le gros homme avait rebaissé les paupières, et il n'était plus possible de lire ce qui se passait en lui. Le prêtre, en lui rendant ce fauteuil, ambition de vingt ans, lui avait rendu la vie. Mais il demeurait encore amolli par le formidable effort qu'il avait fait sur sa nature, et pénétré d'une gratitude surhumaine. Ils eurent ensemble la même pensée : le prêtre, courbant le front, commença à réciter à mi-voix une prière d'actions de grâces. Lorsqu'il releva la tête, M. Thibault s'était laissé glisser à genoux ; sa face d'aveugle, levée vers le ciel, était éclairée de joie ; un balbutiement agitait ses lèvres mouillées ; et sur le bureau, ses deux mains velues, si bouffies qu'on les eût dites piquées par des guêpes, enchevêtraient leurs doigts avec une ferveur touchante. Pourquoi cet édifiant spectacle fut-il soudain insupportable aux yeux de l'abbé ? À tel point qu'il ne put se retenir d'avancer le bras, jusqu'à heurter presque son pénitent ? Il corrigea aussitôt son geste, et mit affectueusement sa main sur l'épaule de M. Thibault, qui se releva pesamment.
— « Tout n'est pas encore dit », fit alors le prêtre, avec cette inflexible douceur qui lui était particulière. « Vous devez prendre une décision au sujet de Jacques. »
M. Thibault eut un redressement de tout le corps. L'abbé s'assit.
— « Ne soyez pas comme ceux qui se croient quittes parce qu'ils ont fait face à un devoir difficile, et négligent le devoir immédiat, celui qui est tout près d'eux. Même si l'épreuve à laquelle vous avez soumis cet enfant n'est pas aussi préjudiciable que je puis le craindre, ne la prolongez pas. Songez au serviteur qui enfouit le talent que son Maître lui a confié. Allons, mon ami, ne partez pas d'ici sans avoir pris conscience de votre responsabilité entière. »
M. Thibault restait debout et secouait la tête, mais sa physionomie n'avait plus la même obstination. L'abbé se leva.
— « Le difficile », murmura-t-il, « c'est de ne pas avoir l'air de céder à Antoine. » Il vit qu'il avait touché juste, fit quelques pas, et, tout à coup sur un ton dégagé : « Savez-vous ce que je ferais à votre place, mon cher ami ? Je lui dirais : “Tu veux que ton frère quitte le pénitencier ? Oui ? Tu y tiens toujours ? Eh bien, je te prends au mot, va le chercher : mais garde-le. Tu as voulu qu'il revienne : occupe-toi de lui !” »
M. Thibault ne bougea pas. L'abbé reprit :
— « J'irais même plus loin encore ! Je lui dirais : “Je ne veux pas de Jacques à la maison. Arrange-toi comme tu voudras. Tu as toujours l'air de penser que nous ne savons pas le prendre. Eh bien, essaye donc, toi !” Et je lui mettrais son frère sur les bras. Je les installerais quelque part, tous les deux, — à proximité de chez vous, bien entendu, pour qu'ils puissent prendre leurs repas avec vous ; mais j'abandonnerais à Antoine la direction complète de son frère. Ne vous récriez pas, mon cher ami », ajouta-t-il, bien que M. Thibault n'eût pas fait un geste, « attendez, laissez-moi finir : mon idée n'est pas aussi chimérique qu'elle paraît… »
Il revint à son bureau et s'assit, les coudes sur la table :
— « Suivez-moi bien », dit-il.
« Primo : Il y a fort à parier que Jacques supportera mieux l'autorité de son aîné que la vôtre, et je ne suis pas éloigné de croire qu'en jouissant d'une plus grande liberté, il cessera d'avoir cet esprit de résistance et d'indiscipline que nous lui avons connu autrefois.
« Secundo : Pour Antoine, son sérieux vous offre toutes les garanties. Pris au mot, je suis convaincu qu'il ne refusera pas ce moyen de délivrer son frère. Et quant à ces fâcheuses tendances que nous déplorions ce matin, une petite cause peut avoir de grands effets : j'estime qu'en lui imposant ainsi charge d'âme vous lui donneriez le meilleur des contrepoids, et vous le ramèneriez infailliblement à une conception moins… anarchiste de la société, de la morale, de la religion.
« Tertio : Votre autorité paternelle, mise ainsi à l'abri des frottements quotidiens qui l'usent et la dispersent, garderait tout son prestige pour exercer de haut, sur vos deux fils, cette direction générale, qui est son apanage, et, comment dire ? sa principale utilité.
« Enfin » — et le ton devint confidentiel — « je vous avoue qu'au moment de votre élection, il me paraît désirable que Jacques ait quitté Crouy, et qu'il ne puisse plus être question de cette affaire. La notoriété attire toutes sortes d'interviews et d'enquêtes ; vous serez en butte aux indiscrétions de la presse… Considération tout à fait secondaire, je sais ; mais enfin… »
M. Thibault laissa échapper un coup d'œil qui trahissait l'inquiétude. Sans qu'il se l'avouât à lui-même, cette levée d'écrou libérait sa conscience, et la combinaison de l'abbé n'avait que des avantages, puisqu'elle sauvegardait son amour-propre vis-à-vis d'Antoine, et rendait à Jacques une situation régulière, sans que M. Thibault eût à s'occuper de l'enfant.
— « Si j'étais sûr », finit-il par dire, « que ce garnement, une fois relâché, ne nous attirera pas de nouveaux scandales… »
La partie, cette fois, était gagnée.
L'abbé s'engagea à exercer un contrôle discret sur l'existence des deux enfants, au moins pendant les premiers mois. Puis il accepta de venir dîner le lendemain rue de l'Université, et de prendre part à l'entretien que le père voulait avoir avec son aîné.
M. Thibault se leva pour partir. Il s'en allait avec une âme légère, remise à neuf. Pourtant, lorsqu'il serra avec effusion les mains de son confesseur, un doute l'effleura de nouveau.
— « Que le bon Dieu me pardonne d'être comme je suis », fit-il piteusement.
L'autre l'enveloppa d'un regard heureux :
— « Qui d'entre vous », murmura-t-il, « ayant cent brebis, s'il en perd une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, et ne va pas chercher celle qui s'est perdue, jusqu'à ce qu'il la trouve. » Et levant le doigt avec un sourire fugitif : « Je vous dis qu'il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui fait pénitence… »