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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Quelques jours avant les fêtes, Volodia lui offrit une promenade en ville, et elle accepta gaiement sa proposition. Jamais encore, il ne l’avait accompagnée dans la rue. Et, à la veille de Noël, Moscou avait un visage si amical et si joyeux, que c’était un péché de le méconnaître. Ils louèrent un traîneau à une station proche de l’église. Volodia cria au cocher :

— Va toujours. On t’arrêtera.

Les chevaux s’élancèrent à travers les rues blanches.

— Moins vite, dit Svétlana. Je ne peux rien voir.

Le traîneau ralentit. Volodia s’était rapproché de la jeune fille et lui serrait la main sous la couverture de drap. Volontairement, il se désintéressait du spectacle mouvementé de la rue et n’observait que Svétlana, si menue, si rose dans l’air gris. Il s’attendrissait sur la qualité fine de sa peau, sur les minuscules veines bleutées de ses tempes, sur la fraîcheur fruitée de ses lèvres. Tout à coup, elle se mit à rire en désignant une fillette qui avait laissé échapper son ballon rouge. Le ballon rouge montait en se dandinant, aspiré par l’abîme mauve du ciel. Il fut un point écarlate dans l’immensité sans rives où fermentaient de lourdes fumées. Svétlana le regardait encore, la tête renversée, les yeux écarquillés, et le sang chauffait ses joues duveteuses. Puis, le ballon disparut, éclaté dans un courant d’air pathétique.

— Oh ! dit-elle d’une voix triste.

Mais, aussitôt, elle tendit la main vers un magasin aux vitrines illuminées :

— Regardez ! Regardez !…

Ils descendirent de voiture. Autour d’eux, dans la ville engloutie sous la neige, mille indices annonçaient l’approche de Noël. Des bosquets de sapins s’accotaient aux murs des maisons. Les acheteurs les palpaient, dépliaient leurs branches raidies, payaient le marchand et s’en allaient avec un arbre en travers de l’épaule. Des arbres, on en voyait d’énormes, qui encombraient de riches voitures aux carrosseries de laque bleue, et de tout petits qui dodelinaient de la tête au fond d’un misérable traîneau. Une forêt ambulante coulait à travers les rues. Sur la place du Théâtre, des aiguilles vertes ponctuaient la neige. Un parfum de résine flottait dans l’air et se mêlait au parfum de la pâtisserie. Les enfants s’écrasaient le nez contre la glace des devantures où gîtaient pêle-mêle des angelots en sucre, des pères Noël, flanqués de pétards en dentelle, et des poupées de luxe, couchées, avec leur trousseau, dans des boîtes d’argent. Des dames très élégantes regardaient les passants à travers leur lorgnette. Un monsieur sortit du magasin de jouets de Mamontoff, accompagné de deux commissionnaires, à casquettes rouges, qui portaient des brassées de colis légers. Chez Siou et chez Abrikossoff, une nuée d’employés se démenaient dans l’odeur chaude et grasse du chocolat. Les bijoux de la maison Fabergé scintillaient sur des montagnes de velours bleu. Le fourreur Mikhaïloff avait exposé un renard empaillé dans une forêt en papier de zinc. Et Mme Aurélie avait installé une constellation de chapeaux dans des nuages de violettes.

Les réverbères s’allumaient çà et là, en sifflant. Le pont Kouznetsky était un carrousel de têtes. Tant de monde. Tant de joie. Tant de cadeaux. On ne voyait plus les pauvres. Svétlana, ivre, lasse, avoua qu’elle avait faim. Volodia arrêta un traîneau et se fit conduire aux « Rangées » qui bordent la place Rouge. Là, ils descendirent quelques marches de pierre glissante et pénétrèrent dans un restaurant où on leur servit des pâtés en croûte, gonflés et brûlants, avec du gruau gris. Dès les premières bouchées, Svétlana déclara qu’elle n’en pouvait plus, qu’elle était repue :

— C’était si beau ! J’ai la tête qui tourne. Je ne veux plus penser à rien.

Il s’attendrit. Il l’appela :

— Petite fille !

Secrètement, il regrettait de ne lui avoir rien acheté pour les fêtes. Il eût aimé la combler de cadeaux et jouir de sa confusion. Mais il n’en avait pas le droit. Il la connaissait à peine. Et puis, Michel, Tania, Marie Ossipovna l’apprendraient tôt ou tard – Svétlana était naïve, si maladroite – et en profiteraient pour compromettre leur idylle. Volodia tapa du plat de la main sur la table.

— On ne peut jamais faire ce qu’on veut, dit-il.

— Que vouliez-vous faire ?

— Vous rendre un peu plus heureuse.

— Mais je le suis.

Il devint rouge.

— Voulez-vous m’accompagner dans un magasin ? J’aimerais avoir votre opinion sur un cadeau.

Et il l’entraîna dans le premier magasin venu, parmi les innombrables boutiques des « Rangées ». Il avait besoin de dépenser son argent pour elle. Devant le comptoir de papeterie, il hésita quelque peu et finit par demander un coupe-papier. On lui en montra de toutes les sortes, en écaille, en nacre et en ivoire. Le coupe-papier en ivoire recueillit les suffrages de Svétlana.

— Je ne sais à qui vous voulez l’offrir, disait-elle, mais moi je le trouve joli. Surtout les petites fleurs qui sont peintes dessus !

Volodia acheta le coupe-papier, un encrier de cristal avec une plume d’oie toute rose, et une petite statuette en bronze, représentant un patineur et une patineuse qui se tenaient par la main. Tandis qu’il payait ses acquisitions à la caisse, Svétlana ne le quittait pas des yeux et murmurait :

— C’est si cher !… Si cher !…

Volodia l’entendait et avait envie de pouffer de rire, de l’embrasser, de la rouler dans la neige. Ils sortirent, escortés par le vendeur qui faisait des courbettes. Dans la rue, Volodia se rapprocha de la jeune fille, lui tendit le paquet et dit d’une voix sourde :

— Voilà… C’est pour vous… En souvenir de la promenade…

Le visage de Svétlana s’était enflammé d’un coup. Elle respirait vite. Ses yeux cherchaient un conseil sur les figures des passants. Elle finit par bredouiller :

— Mais je ne comprends pas… Mais ce n’est pas possible…

— Ne sommes-nous pas des camarades, des amis ?…

Cette pensée la rassura. Deux fossettes jouèrent aux commissures de ses lèvres.

— Oui, des amis, dit-elle.

— Alors, en gage d’amitié, vous allez accepter ce présent trop modeste…

— Et moi, je ne peux rien vous donner, dit-elle.

Il voulut répondre une galanterie, mais se retint, le cœur battant, la gorge sèche. Brusquement, elle ouvrit son sac à main, fourragea parmi des mouchoirs, des carnets, et remit à Volodia une minuscule icône en plomb, barbouillée de couleur jaune.

— Je la portais toujours sur moi. Elle me protégeait. C’est saint Nicolas.

Volodia prit l’image de plomb, l’appliqua à ses lèvres et la glissa dans la poche de son manteau. Il était lâchement ému. Il toussota. Elle le regarda droit dans les yeux, si fort, si loin qu’il dut baisser les paupières.

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