La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
On entendait la voix de Charles de Valois :
— Item, je lègue à ma compagne, la comtesse, mon rubis que ma fille de Blois me donna. Item, je lui laisse la nappe brodée qui fut à la reine Marie ma mère…
Tous les yeux indifférents ou distraits durant l’énoncé des donations pieuses se remirent à briller parce qu’il était question des bijoux. La comtesse de Blois arquait les sourcils et marquait quelque désappointement. Son père aurait bien pu lui faire retour de ce rubis qu’elle lui avait offert.
— Item, le reliquaire que j’ai de saint Édouard…
En entendant le nom d’Édouard, le jeune prince d’Angleterre releva ses longs cils. Mais non, le reliquaire aussi allait à Mahaut de Châtillon.
— Item, je laisse à Philippe, mon fils aîné, un rubis et toutes mes armes et harnois, excepté un haubert d’armure qui est du travail d’Acre, et l’épée avec laquelle le seigneur d’Harcourt combattit, que je laisse à Charles, mon fils second. Item, à ma fille de Bourgogne, femme de Philippe mon fils, la plus belle de toutes mes émeraudes.
Les joues de la Boiteuse rosirent un peu, et elle remercia d’une inclination de tête qui parut une indécence. On pouvait être assuré qu’elle exigerait l’examen des émeraudes par un expert, pour reconnaître la plus belle !
— Item, à Charles mon fils second, tous mes chevaux et palefrois, mon calice d’or, un bassin d’argent et un missel.
Charles d’Alençon se mit à pleurer, bêtement, comme s’il ne prenait conscience de l’agonie de son père, et de la peine qu’elle lui causait, qu’au moment où le moribond le citait.
— Item, je laisse à Louis, mon fils troisième, toute ma vaisselle d’argent…
L’enfant se tenait collé à la jupe de Mahaut de Châtillon ; celle-ci lui caressa le front d’un geste tendre.
— Item, je veux et ordonne que tout ce qui demeurera de ma chapelle soit vendu pour faire prier pour l’âme de moi… Item, que tous les effets de ma garde-robe soient distribués aux valets de ma chambre…
Un remous discret se fit près des fenêtres ouvertes, et les têtes se penchèrent. Trois litières venaient d’entrer dans la cour du manoir, au sol couvert de paille pour étouffer le pas des chevaux. D’une grande litière ornée de sculptures dorées et de rideaux brodés des châteaux d’Artois, la comtesse Mahaut, pesante, monumentale, les cheveux tout gris sous son voile, descendait ainsi que sa fille, la reine douairière Jeanne, veuve de Philippe le Long. La comtesse était encore accompagnée de son chancelier, le chanoine Thierry d’Hirson, et de sa dame de parage, Béatrice, nièce de ce dernier. Mahaut arrivait de son château de Conflans près de Vincennes, d’où elle ne sortait plus guère en ces temps pour elle hostiles.
La seconde litière, toute blanche, transportait la reine douairière Clémence, veuve de Louis Hutin.
De la troisième litière, modeste, aux simples rideaux de cuir noir, sortait avec quelque peine, et aidé seulement de deux valets, messer Spinello Tolomei, capitaine général des Lombards de Paris.
Ainsi s’avançaient dans les couloirs du manoir deux anciennes reines de France, deux jeunes femmes du même âge, trente-deux ans, qui s’étaient succédé au trône, toutes deux vêtues de blanc, entièrement, selon l’usage établi pour les reines veuves, toutes deux blondes et belles, surtout la reine Clémence, et paraissant un peu comme deux sœurs jumelles. Derrière elles, les dominant des épaules, marchait la redoutable comtesse Mahaut dont chacun savait, mais sans avoir eu le courage d’en porter témoignage, qu’elle avait tué le mari de l’une pour que l’autre régnât. Et puis enfin, traînant la jambe, poussant le ventre, les cheveux blancs épars sur son col et les griffes du temps plantées dans les joues, le vieux Tolomei qui avait été, de près ou de loin, mêlé à toutes les intrigues. Parce que l’âge ennoblit tout, et parce que l’argent est la vraie puissance du monde, parce que Monseigneur de Valois, sans Tolomei, n’aurait pu épouser autrefois l’impératrice de Constantinople, parce que, sans Tolomei, la cour de France n’aurait pu envoyer Bouville chercher la reine Clémence à Naples, ni Robert d’Artois soutenir ses procès et épouser la fille du comte de Valois, parce que sans Tolomei la reine d’Angleterre n’aurait pu se trouver ici avec son fils, on accorda au vieux Lombard qui avait tant vu, tant prêté, et s’était beaucoup tu, les égards qui ne vont qu’aux princes.
On se tassait contre les murs, on s’effaçait pour libérer la porte. Bouville se mit à trembler quand Mahaut le frôla.
Isabelle et Robert d’Artois échangèrent une interrogation muette. Tolomei entrant avec Mahaut, cela signifiait-il que le vieux renard toscan travaillait aussi pour le compte de l’adversaire ? Mais Tolomei, d’un sourire discret, rassura ses clients. Il ne fallait voir, dans cette arrivée simultanée, qu’un hasard de route.
L’entrée de Mahaut avait créé une gêne dans l’assistance. Valois s’arrêta de dicter en voyant apparaître sa vieille et géante adversaire, poussant devant elle les deux veuves blanches, comme deux agnelles qu’on mène paître. Et puis Valois aperçut Tolomei. Alors sa main valide, où brillait le rubis qui allait passer au doigt de son fils aîné, s’agita devant son visage, et il dit :
— Marigny, Marigny…
On crut qu’il perdait l’esprit. Mais non ; la vue de Tolomei lui rappelait leur commun ennemi. Sans l’aide des Lombards, jamais Valois ne serait venu à bout du coadjuteur.
On entendit alors la grande Mahaut d’Artois dire :
— Dieu vous pardonnera, Charles, car votre repentance est sincère.
— La gueuse, prononça Robert d’Artois assez haut pour être entendu de ses voisins ; elle ose parler de remords.
Charles de Valois, négligeant la comtesse d’Artois, faisait signe au Lombard d’approcher. Le vieux Siennois vint au bord du lit, souleva la main paralysée, la baisa ; et Valois ne sentit pas ce baiser.
— Nous prions pour votre guérison, Monseigneur, dit Tolomei.
Guérison ! le seul mot de réconfort que Valois eût entendu parmi tous ces gens dont aucun ne mettait sa mort en doute et qui attendaient son dernier soupir comme une nécessaire formalité ! Guérison… Le banquier lui disait-il cela par complaisance ou bien le pensait-il vraiment ? Ils se regardèrent et, dans le seul œil ouvert de Tolomei, cet œil sombre et rusé, le moribond vit une expression de complicité. Un œil enfin d’où il n’était pas éliminé !
— Item, item, reprit Valois en pointant l’index vers le notaire, je veux et commande que toutes mes dettes soient payées par mes enfants.
Ah ! C’était un beau legs qu’il faisait par ces mots à Tolomei, et plus lourd que tous les rubis et tous les reliquaires ! Et Philippe de Valois, et Charles d’Alençon, et Jeanne la Boiteuse, et la comtesse de Blois prirent tous la même mine déconfite. Il avait bien besoin de venir, ce Lombard !
— Item, à Aubert de Villepion, mon chambellan, une somme de deux cents livres tournois ; à Jean de Cherchemont qui fut mon chancelier avant d’être celui de France, autant ; à Pierre de Montguillon, mon écuyer…
Voilà que Monseigneur de Valois était repris par ce goût de largesse qui lui avait si fort coûté tout au long de sa vie. Il voulait récompenser royalement ceux qui l’avaient servi. Deux cents, trois cents livres ; ce n’étaient point legs énormes, mais lorsqu’il en existait quarante, cinquante à la file et qui s’ajoutaient aux legs religieux… L’or du pape, déjà bien écorné, n’allait pas y suffire, ni une année de revenus de tout l’apanage Valois. Il serait donc prodigue, Monseigneur Charles, jusques après son trépas !