Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
— Par voie de terre, donc ?
— Par voie de terre », répéta Isacco, sans baisser le regard et en soutenant l’examen des petits yeux d’Asher Meshullam.
Il y eut un long silence. Puis le banquier parla : « C’est ce que je dirai de toi à la communauté et aux Cattaveri[10].
— Vous le direz parce que telle est la vérité.
— Je le dirai, Isacco, dit Asher Meshullam en lui serrant le bras de sa main, parce que telle doit être la vérité. »
Isacco acquiesça. Le message était clair. Asher Meshullam n’avait pas cru un seul mot de ce qu’Isacco avait dit. « Qu’il en soit donc ainsi. Amen.
— Amen Selah, répondit le banquier, qui ôta la main du bras d’Isacco et sourit. Tu es le fils du médecin du bailo de l’île de Negroponte. Ce sera ta garantie ici. »
Isacco pencha la tête, en signe de respect et d’humilité. « Que le Saint vous bénisse, Asher Meshullam.
— Apprends à m’appeler Anselmo del Banco, comme tout le monde en ville. Toi-même, tu ne t’appelles pas Isacco da Negroponte. Les Vénitiens aiment les mascarades, souviens-t-en.
— Je m’en souviendrai.
— Prends une maison parmi ton peuple, continua le banquier. La majeure partie d’entre nous habite aujourd’hui dans les quartiers de Sant’Agostin, Santa Maria Mater Domini ou ici, à San Polo. Crois-moi, prends une maison parmi ton peuple et puisque tu es médecin, prends-la grande. Ainsi tu seras un grand médecin. Nous aimons les mascarades, nous aussi.
— Merci… Anselmo.
— Et maintenant, montre-moi les pierres dont tu me parlais dans ton message. Je verrai combien je peux t’en donner, fit Anselmo del Banco d’un ton affligé. Malheureusement je dois te dire que les temps sont durs… »
“Quand on fait affaire avec un banquier, il y a un prix à payer”, pensa Isacco. Il déposa sur la table les deux émeraudes, les deux rubis et le diamant. « On ne dirait pas à les voir comme ça, mais ce fut un grand poids de les apporter jusqu’ici, ces pierres, croyez-moi.
— Je te crois, Isacco da Negroponte. » Anselmo del Banco le regarda avec un sourire ouvert, presque de petit garçon. « Pourquoi penses-tu que nous, les Juifs, on l’a toujours dans le cul ? » Et il éclata de rire.
24
« Anselmo del Banco dit que la Sérénissime voudrait créer un quartier réservé aux Juifs de Venise », dit Isacco, aussitôt sorti de la maison du banquier. Ce dernier avait estimé les pierres bien en dessous de leur valeur, mais lui avait tout de même signé une lettre de change pour une somme considérable.
« Et c’est un bien ? demanda Giuditta.
— Non, mon enfant. L’idée est de faire une sorte de chazer.
— De quoi ? intervint Donnola.
— Une sorte d’enceinte, répondit Isacco. Un sérail.
— Ah, c’est des bêtises, dit Donnola. Ça se fera jamais. »
Isacco haussa un sourcil. « Je suis heureux d’apprendre que tu connais mieux les affaires de la République qu’Anselmo del Banco, qui traite avec les notables de la Sérénissime. »
Donnola ne releva pas l’ironie : « La position privilégiée de cet usurier, docteur, montre seulement qu’en dépit de toute logique, certains finissent par se retrouver plus haut que des chrétiens comme moi, quoi qu’en disent les proclamations de la Sérénissime. Alors on en déduit que ce que dit la République est souvent un écran de fumée pour que le petit peuple se tienne tranquille. Et donc, cette histoire de sérail pour les Juifs est une connerie pure et simple, c’est moi qui vous le dis.
— Si c’est toi qui le dis, je ne peux que te croire, fit Isacco. Je transmettrai à Anselmo del Banco qu’il peut être tranquille. »
Donnola haussa les épaules. « Vous croyez ce que vous voulez, docteur. Moi, je vous ai donné mon avis.
— Allons, ne le prends pas mal, dit Isacco en riant, avec un clin d’œil à Giuditta.
— Je le prends pas mal. Mais vous savez quoi ? Votre usurier, il vous croira jamais. Et vous savez pourquoi ?
— Pourquoi ?
— Parce qu’avec tout votre respect, vous, les Juifs, vous aimez bien vous plaindre.
— Tu trouves ? fit Isacco, sentant monter une pointe d’irritation.
— Oui. Comme tous les marchands. Et vous êtes peut-être pas plus marchands que les autres, mais vous l’êtes sûrement pas moins. »
Isacco pensa à Anselmo del Banco et à l’estimation de ses pierres précieuses. Il avait pensé la même chose, lui aussi. Mais pas question de l’admettre devant un goy. « Je ne sais pas… », dit-il.
Donnola rit. « Vous le savez, vous le savez…
— J’ai l’impression que c’est toi qui sais tout, Donnola.
— Allons, ne le prenez pas mal », fit Donnola en imitant l’intonation du docteur quelques instants plus tôt.
Giuditta éclata de rire.
« Avec tout votre respect, docteur, vous les Juifs, vous croyez toujours être la cinquième roue du carrosse…
— Et ce n’est pas le cas ? demanda Isacco. Réponds sincèrement. »
Donnola le regarda. Tout à coup, ses paroles, qui n’étaient qu’une manière de dire, prenaient un poids autre que celui qu’il avait voulu leur donner. « Ben, par exemple…
— Je t’écoute.
— Les Turcs sont pires, dit Donnola, content d’avoir trouvé une échappatoire.
— Mais quel rapport ? Vous êtes en guerre avec les Turcs depuis toujours !
— Justement. Et on considère qu’ils sont pires que les Juifs.
— Donnola, il n’y a pratiquement pas de Turcs à Venise !
— Justement. Mais des Juifs, par contre, il y en a. Alors la cinquième roue du carrosse, c’est les Turcs, pas les Juifs », conclut Donnola avec satisfaction.
Isacco hocha la tête. « Bah… on ne peut pas discuter avec toi. »
Giuditta souriait, amusée.
« Tu te moques de ton père ? lui demanda Isacco.
— Je ne me permettrai pas, répondit-elle, souriant toujours.
— Mais que penses-tu de notre discussion ? », intervint Donnola.
Giuditta regarda son père et se serra contre lui. « Je pense que le docteur Isacco da Negroponte a trouvé un bel os à ronger.
— Cherchons une maison où habiter, dit Isacco, joyeux, en étreignant sa fille.
— Non, docteur. Nous devons d’abord parler avec le capitaine Lanzafame, je vous l’ai dit ce matin, ajouta Donnola. Il m’a donné rendez-vous à midi à son quartier général. Il a besoin de vos services.
— Et où est-il, ce quartier général ?
— Ici, derrière le Rialto, docteur.
— On dirait que tout tourne autour du Rialto.
— Parce que le Rialto est le cœur de la ville.
— Je croyais que c’était Saint-Marc.
— Saint-Marc, c’est pour les politiciens, les intrigants et les visiteurs.
— Bon, alors rendons-nous à ce quartier général, fit Isacco. Mais il ne m’a pas semblé voir de casernes.
— Qui a parlé de caserne ? se mit à rire Donnola. En temps de paix, le quartier général du capitaine, c’est la taverne delle Spade. »
Dans une calle toute proche, la calle della Scimia, derrière la Pescheria Grande, se trouvait une taverne tenue par les sœurs de San Lorenzo, ainsi que le précisa Donnola avec dégoût. « Une taverne propre ! », ajouta-t-il, scandalisé.
La taverne delle Spade, quant à elle, n’avait pas du tout l’air tenue par des religieuses : un ivrogne était couché devant l’entrée, et une prostituée lui faisait tranquillement les poches.
10
Officiers du Trésor public de Venise chargés de faire respecter l’impôt et de surveiller la contrebande mais aussi les usuriers.