Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
« C’est pas toi qui couches avec… », avait failli répondre Léonce, mais Robert avait des jalousies sélectives, capricieuses, et parfois la main leste, quoique Léonce aimât bien les fessées, mais Robert ne s’en tenait pas toujours là.
Elle enfilait sa combinaison lorsqu’il passa la tête, lui caressa le téton, « À demain ? ». Le temps de se retourner, il avait quitté la chambre pour foncer voir les résultats des courses qu’il avait manquées.
En achevant une toilette des plus sommaires, Léonce pensait à Joubert qu’elle allait retrouver. Elle n’avait jamais pu le souffrir, ce type, elle n’aimait rien chez lui, ni son odeur, ni sa peau, ni son haleine, ni sa voix. Elle se demandait à quoi avait servi sa défunte femme, côté sexe, il était plus ignorant qu’un communiant. Et encore, elle, quand elle avait fait sa communion, il y avait belle lurette qu’elle avait vu le loup. C’est le problème avec les hommes tardifs, ils veulent rattraper le temps perdu, mais au fond, elle était plus gênée par son ronflement que par ses excentricités de séminariste, il n’était pas résistant, un gros quart d’heure à fixer le plafond, ça n’était pas grand-chose.
Léonce avait gagné beaucoup à cette aventure. L’argent (Joubert n’était pas regardant sur les dépenses) et l’emploi du temps (il fermait les yeux). Il avait juste fallu se marier.
Elle quitta l’hôtel rapidement, rejoignit le boulevard, elle avait encore les jambes en coton. Elle se regarda dans une vitrine avant de héler un taxi. Elle avait moins d’une demi-heure pour se recomposer un physique de jeune bourgeoise, plus de temps qu’il ne lui en fallait.
Joubert et sa femme consultèrent leur montre au même instant.
Il était un peu inquiet. La tradition avait établi qu’ici on parlait de femmes, mais qu’on n’en voyait pas. Aussi, lorsque Léonce, conformément aux ordres de son époux, avait fait irruption dans la salle en s’excusant, elle avait cru le repas terminé, je suis désolée, elle fit mine de s’en retourner…, Gustave comprit qu’il venait de marquer un ultime point sur ses condisciples, la beauté de Léonce stupéfia tout le monde, non, non, madame Joubert, ne vous excusez pas, les regards étaient rivés tantôt sur ses yeux, tantôt sur ses hanches, ceux qui l’apercevaient de profil reluquaient ses fesses d’anthologie, la gorge nouée. Elle portait une ravissante robe en crêpe de Chine ivoire, dans les cheveux un peigne de galathite noire. Restez madame, prenez place ! Joubert buvait du petit-lait. Sacchetti, à côté de qui Léonce s’installa, trouva que derrière les fragrances de Coty, ce diable de femme dégageait des effluves furieusement sexuels.
M. Dupré marqua un temps d’arrêt et fut bousculé par les autres ouvriers qui, eux aussi, sortaient de l’atelier. Madeleine Péricourt, plantée sur le trottoir d’en face, ne pouvait être là par hasard, d’autant qu’elle le fixait. Il traversa.
— Bonjour, monsieur Dupré.
Il se contenta d’un court geste de l’index vers la visière de sa casquette, cette présence le mettait mal à l’aise. Ils s’étaient rencontrés par hasard, quand était-ce, à l’automne précédent, et ils n’avaient rien eu à se dire, souvenir assez pénible. Il lui avait dit qu’il était contremaître dans une entreprise d’ajustage et de soudage, rue de Châteaudun, pas difficile à trouver.
— Pourrions-nous…
Elle désigna la rue, elle voulait lui parler, le trottoir n’était pas le bon endroit.
Ils marchèrent jusqu’à la rue Saint-Georges, il s’effaça en lui ouvrant la porte de Chez Germaine où il déjeunait de temps en temps. Il la précéda jusqu’au fond. Dans la salle d’à côté, les joueurs de billard s’exclamaient, personne ne pourrait les entendre. Elle commanda une limonade, lui une eau de Vichy. Ne boit-il jamais de bière, de vin, comme tous les autres hommes ? se demanda-t-elle. Pour gagner du temps, elle détaillait l’établissement avec un intérêt exagéré, comme s’il l’avait emmenée dans un lieu dont il lui aurait souvent parlé et qu’elle découvrait avec émerveillement. Cette bourgeoise en chapeau avait attisé la curiosité des consommateurs, mais M. Dupré était un homme très trapu, qui dégageait une grande force physique. Ses oreilles décollées, ses yeux un peu chassieux ne donnaient pas envie d’aller se mêler de ses affaires, les joueurs revinrent à leur billard.
— Que puis-je pour vous, madame Péricourt ?
Elle reprit une gorgée de sa limonade, il n’avait pas touché à son verre, il la fixait sans bouger, rigide.
— Je suis venue… vous demander conseil.
— À moi…?
Elle sentait sa méfiance à fleur de peau. Son regard passait rapidement de ses mains au zinc puis à la salle de billard, revenait à lui. Elle se lança :
— Je cherche quelqu’un, voyez-vous…
— Qui cela ?
— Oh, personne en particulier, je veux dire, non, je cherche… quelqu’un… pour un travail. Voilà, pour un travail.
— De quel genre ?
Nouveaux regards ici et là, elle tapota nerveusement la table du bout des doigts.
— Un travail… d’enquête en quelque sorte. Sur des gens.
Il approuva de la tête, d’enquête, d’accord. La situation prenait un tour étrange, il attendait la suite, l’encourageait à continuer, mais Madeleine s’était arrêtée là, elle semblait avoir tout dit. Il entama son eau de Vichy. Les « enquêtes sur des gens » ne concernaient jamais que des histoires de couple, d’adultère. Que Mme Péricourt veuille enquêter sur un amant, un futur mari, une rivale, quel rapport cela avait-il avec lui ?
— Il y a des gens qui font ça, madame Péricourt, des détectives. Ils surveillent les endroits, ils connaissent les lois… Ils savent faire déplacer le commissaire au bon moment… Enfin, vous voyez, pour prendre les couples sur le fait.
— Oh, fit Madeleine en comprenant la méprise, il ne s’agit pas de cela, monsieur Dupré !
— De quoi s’agit-il alors ?
— Eh bien… de surveiller, comme vous avez dit, certaines gens, pour trouver certaines choses…
— Pour leur nuire, c’est cela ?
— C’est cela !
Madeleine était soulagée. Elle sourit, satisfaite.
— En quoi cela me concerne-t-il ?
— Je me demandais si par hasard…
— Si je serais homme à faire ça ?
— Oh non, monsieur Dupré, pas du tout ! Non, pas vous, oh mon Dieu, non… Mais peut-être connaissez-vous quelqu’un…
M. Dupré croisa les bras devant lui. Pour rassembler ses idées, il ramassait ses muscles.
— Vous pensez que je connais des gens qui le feraient.
— Eh bien, oui, j’ai pensé que…
— Vous cherchez une crapule et, comme votre mari n’est plus disponible, vous vous adressez à moi.
— Non, je vous assure, ce n’est pas…
— Si, c’est exactement ce que vous faites. Je ne sais pas ce que vous voulez au juste, mais visiblement vous avez besoin d’une canaille. Et vous vous dites que ça doit certainement se recruter chez les ouvriers.
Quelqu’un qui aurait observé la scène de l’extérieur n’aurait pu deviner, à la tranquillité de M. Dupré, combien la conversation prenait un sale tour.
— Pour une fille de banquier, de l’ouvrier à la racaille, il ne doit pas y avoir bien loin.
Madeleine voulut l’interrompre.
— Et puis, vous vous dites que l’ancien contremaître de votre mari doit être de la même corde que son patron, qu’il doit connaître un tas de gens capables de tout, c’est très logique.
L’accusation tombait sous le sens. Ce qui attristait Madeleine, ce n’était pas de revenir bredouille et de devoir se reposer une question qu’elle avait espéré régler, c’est qu’au fond, ce que disait M. Dupré était juste.