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L'angoisse du roi Salomon

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L'angoisse du roi Salomon
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XXXI

Je n’ai pas voulu courir directement chez Aline, c’était trop minable. Je ne voulais pas non plus rentrer rue Neuve, j’avais dit aux copains que j’allais vivre chez Aline et ils auraient rigolé de me voir rentrer au milieu de la nuit, comme si elle m’avait foutu dehors, je n’avais pas à leur expliquer. Il y avait assez de temps que j’étais bénévole, et si je n’arrivais pas à m’arrêter maintenant que j’avais quelqu’un à moi, je ne m’arrêterais plus jamais, je resterais toujours chez les autres, je finirais quelque part chez les grands singes en voie d’extinction, ou chez les baleines et peut-être encore plus loin, là où il n’y a même plus personne à sauver. Aline l’avait dit pour rire, mais quelquefois c’est en riant qu’on a le plus raison et mademoiselle Cora, et le roi Salomon et tous les petits vieux qui marchent en trottinant, chez moi, c’est écologique. Chuck doit avoir raison lorsqu’il dit que j’ai une sensibilité qui a la folie des grandeurs. Il y a eu un film comme ça, Robin Hood, à la cinémathèque, avec Errol Flynn qui prenait aux jeunes et donnait aux vieux, ou qui prenait aux riches et donnait aux pauvres, ça revient au même. Je crois que ce n’est pas seulement la vieille clocharde, c’est tout le monde qui pousse devant lui un tandem vide. J’ai marché un peu les poings serrés dans les poches et je me des références. L’Antillaise à côté avait passé ses vacances à la Martinique et ça m’a intéressé, c’était loin. C’était bon de l’entendre quand elle disait « loin de tout », c’était encourageant de savoir que ça existe, loin de tout. Il y a même des expressions qui l’ont prévu : comme une pierre dans l’eau et filer comme un pet sur une toile cirée. J’ai dit à la fille qui s’appelait Mauricette :

— On doit être tranquille, là-bas ?

— Oui, il y a encore des coins. Il faut connaître.

— À Paris, on n’est jamais tranquille, à cause des grandes métropoles, dit sa copine.

— C’est le paradis terrestre, dit Mauricette. Ça vaut le voyage.

C’est là que j’ai tout de suite pris ma décision. J’allais réveiller Aline et on partait tous les deux. On pourrait emprunter à monsieur Salomon et ouvrir une librairie, là-bas. On se sent toujours soulagé quand on prend une décision et celle-là m’a fait vraiment du bien. J’ai appelé le garçon.

— C’est pour moi.

Elles m’ont remercié, on avait eu une bonne conversation. Je suis sorti, il était près de quatre heures du matin mais une librairie au soleil des Antilles c’est une bonne raison pour réveiller quelqu’un, ce n’est pas de l’angoisse. Il y a encore des coins, mais il faut connaître, comme disait Mauricette. Au bord de la mer des Caraïbes, qui est toujours d’un bleu garanti. Il y a des requins mais ils ne sont pas menacés. Le reste du monde doit être plus loin là-bas que d’habitude. On pourrait même avoir des enfants noirs, Aline et moi. Je me suis assis sur le trottoir et je me suis marré. Les Noirs sont moins angoissés que les Blancs parce qu’ils ont moins de civilisation, c’est connu. Moi j’ai eu trop de civilisation. Là j’ai eu le fou rire. Je me suis amusé comme ça pendant une demi-heure à m’envoyer des tartes à la crème à la figure pour me débarrasser de ma somme totale des connaissances et quand j’ai sonné à la porte d’Aline, ça ne se voyait plus, j’avais retrouvé ma gueule à moi, celle à laquelle on me donnerait la Santé sans confession.

XXXII

Quand Aline m’a ouvert, tout endormie, je suis passé à côté d’elle et je me suis jeté sur le lit, comme chez moi. Elle est rentrée doucement, et elle m’a regardé, les bras croisés, et j’ai tout de suite vu que ce n’était pas la peine de me cacher avec elle et j’ai perdu mon expression, elle m’est tombée du visage. Nu, j’étais. Elle s’est assise au bord du lit et c’était vraiment bizarre chez une fille aussi jeune et qui n’avait pas d’enfants. On s’imaginera que c’est parce que j’ai perdu ma mère très jeune, mais c’est du prêt-à-porter, comme explication, vu que ça faisait déjà quelques millions d’années, ou alors il faut croire que c’est les singes dont on descend qui nous manquent, comme paternité. Aline était jeune et jolie et ça me faisait du bien d’être pour une fois avec quelqu’un qui n’avait pas besoin de moi. Pas de S. O. S., pas d’appels au secours, et c’était de cela que j’avais le plus besoin. Je ne sais pas comment c’est, à la Martinique, quand on connaît les coins, mais je n’irai pas voir, il vaut mieux croire que ça existe. Qu’est-ce qu’on fait quand on ne peut plus supporter son état humain ? On se déshumanise. On se met dans les Brigades rouges et on arrive peu à peu à l’état de désensibilité. C’est le dépassement, selon Chuck. Comme Charlie Chaplin, dans Le Kid, qui a trouvé un bébé et ouvre une bouche d’égout et se demande s’il ne va pas s’en désencombrer complètement.

— Aline…

— Essaye de dormir.

— Tu es une vraie pute sans cœur.

— On vit, quoi.

— J’ai pensé qu’on pourrait partir tous les deux aux Antilles. C’est périphérique, là-bas. Qu’est-ce que ça veut dire au juste, périphérique ?

— Les lieux éloignés du centre.

— C’est bien ça. C’est périphérique.

— Il y a la télévision.

— On n’est pas obligé de regarder. Je pourrais emprunter de l’argent et on pourrait aller vivre là-bas. Se désencombrer.

— Cela me paraît difficile.

— Rien n’est difficile, quand on est motivé. Regarde Mesrine qui s’est évadé du quartier de haute surveillance.

— Il avait des complicités.

— Toi et moi, ça suffit comme complicité. Tu devrais te laisser les cheveux encore plus longs. Pour qu’il y ait plus de toi.

— Ça se mesure au centimètre ?

— Non, mais il n’y en a jamais assez. Tu sais ce que ça veut dire élégiaque ?

— Oui.

— Qui est mélancolique et tendre. J’ai un ami qui explique que les étudiants des Brigades rouges ont tué Moro pour se désensibiliser. Tu comprends ?

— Non.

— Pour se désensibiliser. Pour aller là où on ne sent plus rien. Le stoïcisme.

— Alors ?

— Je n’en suis pas foutu, moi.

Elle a ri.

— C’est parce que tu n’es pas assez littéraire. Tu n’as pas de théorie. Ou, si tu préfères, pour parler comme toi… tu n’es pas assez théorique pour en arriver là. Il faut beaucoup cogiter. Il faut un système. Tu t’es arrêté où ?

— Dans une brasserie à Pigalle.

— Tu t’es arrêté où dans tes études ?

— Je suis un autodidacte. C’est comme ça qu’on devient une encyclopédie vivante. J’étais avec mademoiselle Cora, tout à l’heure. Elle est tellement seule, paumée et désespérée que je l’aurais étranglée. Tu vois ?

— À peu près.

— Et puis je me suis rendu compte que c’était moi, que c’était pas elle. Elle ne sait pas qu’elle est vieille, paumée et malheureuse. C’est l’accoutumance. La vie, comme drogue, ça se pose un peu là. Elle a son petit confort, comme elle dit. Alors je voudrais savoir : qu’est-ce qu’elle a, la vie ? Qu’est-ce qu’elle a, qui lui permet de vous faire tout avaler et d’en redemander ? Tu sais : inspire, expire, comme si ça suffisait ?

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