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L'angoisse du roi Salomon

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L'angoisse du roi Salomon
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J’ai dit :

— Il y a de la flamme dans l’œil des jeunes gens, mais dans celui du vieillard il y a de la lumière.

Elle parut étonnée.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Monsieur Salomon l’a trouvé dans Victor Hugo.

— En tout cas, c’est un passionné. Il n’a pas su se reconvertir. Je me suis dit pendant longtemps qu’il ne réussirait pas à faire le dur jusqu’au bout, que ça allait s’adoucir, chez lui, et qu’un beau jour, on sonnerait à ma porte, j’irais ouvrir, et il y aurait là sur le palier monsieur Salomon avec un grand bouquet de lilas à la main et il me dirait Cora, tout est oublié, venez vivre avec moi, tout est oublié sauf que je vous aime…

J’ai louché un peu vers mademoiselle Cora et j’ai vu qu’elle n’était pas là, qu’elle souriait dans un rêve. Elle avait un visage de môme, dans l’obscurité, avec sa mèche toute droite sur son front et le sourire naïf qui avait confiance dans l’avenir.

Elle a soupiré.

— Mais non. Il est impardonnable. Tu vois, s’il m’aimait moins, il y a longtemps qu’il se serait arrangé. Si c’était pas la passion, il serait beaucoup moins demandant. Et il a le cœur qui n’a pas su vieillir et c’est ça qui le rend impardonnable. Il ne peut pas me pardonner, comme s’il avait vingt ans et que c’était encore la violence des sentiments, et alors, plutôt crever que de pardonner. Il ne sait pas vieillir. Il ne fait que durcir tout autour, à l’extérieur, comme les vieux chênes, mais à l’intérieur c’est la jeunesse du cœur, ça bouillonne, ça se révolte, ça veut tout casser. Alors il continue à vivre entouré de mes photos et de mes affiches qu’il doit avoir dans un coffre fermé à clé et qu’il sort sûrement la nuit pour les regarder. Si j’étais un peu plus pute, j’irais lui faire la comédie, j’irais lui dire, monsieur Salomon, je sais que vous ne pensez jamais à moi, mais moi je pense à vous tout le temps, j’ai besoin de vous, et je me mettrais à sangloter, si j’étais vraiment pute, je me jetterais à ses genoux, et des fois je crois que c’est ce qu’il attend, ce salaud-là, et je me demande si je ne vais pas le faire un jour, il ne faut pas hésiter parfois à oublier sa fierté, quand c’est pour aider quelqu’un à vivre. Qu’est-ce que tu en penses ?

J’ai aspiré l’air, j’en avais besoin.

— C’est vrai que vous êtes un peu dure avec lui, mademoiselle Cora. Il faut savoir pardonner.

— Mais tu te rends compte que ça fait trente-cinq ans qu’il me traite par le silence !

— C’est un peu de votre faute. Il ne sait pas que vous avez commencé à l’aimer vraiment. Vous ne lui avez pas fait savoir. Je suis sûr qu’aujourd’hui, si les Allemands revenaient, et s’il se retrouvait dans sa cave…

— J’irais avec lui.

— Il faut le lui dire.

— Ça le ferait rire. Tu sais comment il est. Il a un rire, on dirait qu’il balaie tout et qu’on est tous des fétus de paille là-dedans. Des fois, on dirait que le rire est tout ce qui lui reste. C’est terrible de ne pas pouvoir aider un homme qui est si malheureux.

— Quand est-ce que vous avez compris pour la première fois que vous l’aimiez vraiment ?

— Je ne peux pas te dire. C’est venu peu à peu, chaque année un peu plus. Et puis il a été quand même très gentil quand il m’a sauvée de madame pipi et qu’il m’a donné tout le confort et une rente. Je ne pouvais plus lui en vouloir. C’est venu peu à peu. Ce n’était plus la folie et la passion, comme avec Maurice, j’avais changé, ce n’étaient plus les égarements. Je me suis mise à penser à lui de plus en plus souvent. Ça s’est mis à grandir, quoi.

On s’est quittés devant la porte. Elle ne m’a pas demandé d’entrer. Mais on est restés un bon moment sur le palier. J’ai allumé la minuterie trois fois. La deuxième fois, quand j’ai rallumé, j’ai vu qu’elle pleurait. Je n’avais encore jamais reçu tant de tendresse féminine dans les yeux d’une bonne femme qui aurait pu être ma grand-mère. Elle m’a caressé la joue et elle sanglotait, mais en silence, sans faire de bruit. Heureusement ça s’est éteint. J’ai encore dit :

— Mademoiselle Cora, mademoiselle Cora, et j’ai dégringolé l’escalier. J’avais envie de chialer, moi aussi. Mais ce n’était pas de la pitié. C’était de l’amour. Ce n’était pas de l’amour seulement pour mademoiselle Cora, non, c’était beaucoup plus. Oh putain je ne sais pas du tout ce que c’était.

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