L'angoisse du roi Salomon
- Автор: Ромен Гари
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Mercure de France & Atelier Panik
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «L'angoisse du roi Salomon». Краткое содержание книги:
— C’est pas une raison parce que tu me refiles du pognon de temps en temps qu’il faut commencer à me les casser !
Elle s’est éclairée et a mis sa main sur la mienne.
— Excuse-moi, Jeannot.
— Ça va.
Elle a eu un petit rire.
— C’est la première fois que tu m’as tutoyée…
Ouf.
Le patron est venu nous offrir un calva sur la maison. Mademoiselle Cora gardait sa main sur la mienne, plus pour le patron qu’autre chose. Elle me cherchait au fond des yeux et se taisait pour plus d’expression. On la voyait très bien à travers, telle qu’elle était à vingt ans, avec son joli sourire espiègle, et les cheveux coupés tout droits au milieu du front. Elle avait pris l’habitude d’être jeune, jolie, populaire et aimée et ça lui est resté. Après, elle s’est admirée dans son sac à main où il y avait un miroir. Elle a pris son bâton de rouge et s’est refait un peu les lèvres.
— Est-ce que vous voulez que je parle à monsieur Salomon ?
— Ah non, surtout pas ! De quoi j’aurais l’air ! Tant pis pour lui.
J’avais du plaisir à regarder mademoiselle Cora. La robe avait des manches longues jusqu’aux bracelets. Le sac était tout neuf en crocodile. Elle avait une ceinture orange avec des petits pois.
— Mademoiselle Cora, je voudrais que vous me laissiez lui parler. Il ne faut pas lui en vouloir parce qu’il est resté quatre ans dans cette cave sans venir vous voir. C’était dangereux. Il a besoin de vous.
Pour ne rien vous cacher, il m’en a parlé l’autre jour.
— Non ?
— Bien sûr il ne m’a pas dit qu’il ne peut pas vivre sans vous. Il a sa dignité. Mais il me demande toujours de vos nouvelles. Et quand il prononce votre nom, c’est la lumière sur son visage. Soyez tranquille, je ne vais rien lui promettre. La pire des choses qui peut vous arriver dans ce cas-là, c’est la pitié. Je ne veux pas lui faire sentir que vous avez pitié de lui.
— Ah non, surtout pas ! dit mademoiselle Cora en s’écriant. Il a un orgueil !
— Il faut ménager sa virilité masculine. Avec votre permission je vais lui faire imaginer le contraire. Je vais lui faire croire que vous avez besoin de lui.
— Ah non, Jeannot, là, alors…
— Attendez, mademoiselle Cora. Vous avez du sentiment pour lui ou merde ?
Elle m’a considéré un moment.
— Je ne comprends pas où tu veux en venir, Jeannot.. Tu veux te débarrasser de moi ?
— Bon, alors n’en parlons plus.
— Ne te fâche pas…
— Je ne me fâche pas.
— Si tu m’as assez vue…
Elle allait commencer à chialer alors que j’essayais de la sauver, cette conne. Je ne cherchais pas à m’en débarrasser, je n’ai jamais pu me débarrasser de personne. J’ai encore murmuré :
— Mademoiselle Cora, mademoiselle Cora ! en lui prenant la main parce que c’est un geste dont le besoin se fait toujours sentir.
J’ai demandé l’addition et le patron m’a dit que c’était déjà fait. Mademoiselle Cora est allée à la cuisine dire au revoir et on est restés un moment ensemble à être polis.
— Eh oui. C’était quelqu’un, mademoiselle Cora. Et il y a longtemps que vous…
— Non, pas tellement, avant, je travaillais à Rungis.
— Vous êtes trop jeune pour avoir connu ça, mais Cora Lamenaire, c’était un nom… Seulement, elle n’a jamais écouté que son cœur. C’est une femme pour qui il n’y a que la vie sentimentale qui compte…
Je suis allé aux toilettes, ça valait mieux. Quand je suis remonté, mademoiselle Cora m’attendait. Elle m’a pris le bras et on est sortis.
— Il est gentil, le patron, non ?
— Formidable.
— Je viens le voir de temps en temps. Ça lui fait plaisir. Il a été amoureux fou de moi, tu peux pas savoir !
— Ah bon ?
— Tu peux pas savoir. Il me suivait partout. Je faisais beaucoup de tournées en province et à chaque étape, il était là.
— Ben, il courait le Tour de France, à ce que j’ai compris.
— Tu es drôle. Non, vraiment, il me suivait partout. Il voulait m’épouser. Alors, je viens le voir de temps en temps. Il me fait vingt pour cent de réduction.
— Quand on a aimé quelqu’un, il reste toujours quelque chose.
— Et pourtant c’était il y a près de quarante ans.
— Il reste toujours quelque chose, mademoiselle Cora. Monsieur Salomon aussi, qui n’a jamais pu vous oublier.
Elle prit un petit air dur.
— Oh, celui-là ! Une vraie tête de mule. Je n’ai jamais vu un homme aussi têtu.
— Pour vivre quatre ans caché dans une cave, il faut être têtu. Les Juifs sont des gens tellement têtus que c’est même pour ça qu’ils sont encore là.
— Juifs ou pas Juifs, les hommes sont tous pareils, Jeannot. Il n’y a que les femmes qui savent aimer. Les hommes, c’est la vanité masculine avant tout. Des fois je pense à lui et il me fait pitié. Vivre seul comme un vieux loup, à quoi ça ressemble ?
— Ah ça, évidemment.
— À son âge, il a besoin d’une femme pour s’occuper de lui. Quelqu’un qui lui ferait des petits plats, qui sait tenir un intérieur, le décharger de tous les soucis. Et pas une étrangère mais quelqu’un qui le connaît bien, parce qu’il doit comprendre qu’à quatre-vingt-quatre ans on ne peut plus commencer avec une personne qu’on ne connaît pas. On n’a plus le temps de se connaître, de s’habituer l’un à l’autre. Il va mourir seul dans un coin. Est-ce que c’est une vie, ça ?
— Bien sûr que non, mademoiselle Cora.
— Tu ne me croiras pas, mais il m’arrive de ne pas pouvoir dormir la nuit, tellement je pense à monsieur Salomon tout seul dans sa vieillesse. J’ai le cœur trop sensible, voilà.
— Voilà.
— Remarque, je suis très bien comme je suis. Je n’ai pas à me plaindre. J’ai mon appartement, mon confort. Mais je ne suis pas égoïste. Même si je dois perdre ma tranquillité, j’accepterais de m’occuper de lui, s’il me le demandait. On n’a pas le droit de vivre uniquement pour son propre compte. Des fois, quand je suis restée quelques jours dans mon appartement sans voir personne, je me sens terriblement inutile. C’est de l’égoïsme. Il m’arrive de me trouver assise devant ma table à pleurer, tellement j’ai honte d’être là toute seule à m’occuper de moi-même et de personne d’autre.
— Vous pourriez peut-être travailler à S. O. S. comme bénévole, mademoiselle Cora.
— Il n’accepterait pas, tu penses. C’est dans son appartement et il croirait que je lui fais des avances et que j’essaye de le récupérer. Pour ne rien te cacher, je téléphonais souvent à S. O. S., dans l’espoir de tomber sur lui, mais c’est toujours vous autres, les jeunes, qui répondez. Je suis tombée sur lui une seule fois. J’en suis restée tout émue et j’ai raccroché…
Elle a ri et moi aussi.
— Il a une très belle voix au téléphone, monsieur Salomon.
— C’est une chose importante, la voix, au téléphone.
— Il paraît qu’il collectionne des cartes postales et des timbres-poste et des photos de gens qu’il n’a même pas connus. Je ne sais pas s’il a gardé une photo de moi. Autrefois, il en avait des tas et des tas. Il me découpait même dans le journal et puis il me collait dans un album. Une fois, j’ai eu droit à toute une page dans Pour vous. Il a acheté cent numéros. Il a dû jeter tout ça dehors, à présent. Je n’ai jamais vu un homme aussi rancunier. Évidemment, il était fou de moi, et alors il a dû détruire tous les souvenirs pour ne pas se rappeler. Tu sais, quand on s’est vus pour la dernière fois et qu’il m’a donné l’adresse de la cave où il s’est retiré pour que je vienne le voir, il tenait ma main dans la sienne et tout ce qu’il pouvait répéter, c’était Cora, Cora, Cora. J’ai fait une bêtise, j’aurais dû aller le voir, mais qu’est-ce que tu veux, quand j’ai rencontré Maurice, ça a été le coup de foudre, j’ai perdu la tête. Je ne suis pas le genre qui calcule et qui pense à l’avenir. Si j’avais été maligne, je serais allée le voir deux ou trois fois, juste pour le cas où les Allemands perdraient la guerre. Mais c’est pas mon genre. C’était le moment où j’avais le plus de succès, je chantais partout, j’étais très demandée. Mais il n’y avait que Maurice qui comptait, et rien d’autre. Un jour, il y a un garçon de café qui est venu me dire vous devriez faire attention, mademoiselle Cora, Maurice est un homme très dangereux. Vous aurez des ennuis, après. C’est tout ce qu’il m’a dit et puis il a eu des ennuis lui-même, la Gestapo l’a ramassé. Je me suis un peu renseignée, et c’est là que j’ai appris que Maurice travaillait pour la Gestapo. Mais c’était déjà trop tard, je l’aimais. Les gens ne comprennent jamais qu’on puisse aimer quelqu’un qui ne vous mérite pas. Moi non plus je ne comprends pas maintenant comment j’ai pu l’aimer. Seulement, en amour, il n’y a rien à comprendre, c’est comme ça, on n’y peut rien. C’est pas un truc où on peut faire ses comptes. C’est la plus belle connerie que j’ai faite dans ma vie mais je n’ai jamais été calculatrice. Je vivais comme si c’était une chanson. Et puis, quand on est jeune, on ne s’imagine pas qu’un jour on va être vieux. C’est trop loin, ça dépasse l’imagination. Une fois, je suis passée aux Champs-Élysées à côté de l’immeuble où monsieur Salomon était dans sa cave et j’ai eu du remords. Je me souviens très bien, j’ai même tout de suite traversé. Si tu m’avais dit à l’époque que j’allais avoir soixante-cinq ans et monsieur Salomon quatre-vingt-quatre, je t’aurais ri au nez. Évidemment, j’aurais pu venir le voir, la nuit, lui apporter du champagne et du foie gras, lui demander comment ça allait et s’il avait le moral. J’y ai pensé. Mais tu sais quoi ? Je crois que c’est maintenant seulement que je l’aime vraiment. Avant la guerre, il me couvrait de cadeaux, il était encore jeune, il me flattait, j’aimais aller dans des endroits avec lui, mais ce n’était pas le vrai sentiment. Alors tu comprends que quand j’ai rencontré Maurice et quand ça a été le vrai sentiment, la folie, la passion, quoi, monsieur Salomon, c’était comme s’il n’avait jamais existé. J’avais eu d’autres amants, tu sais. J’étais un peu folle de moi-même quand j’étais jeune. Je me souviens que ce qui me gênait le plus pendant l’occupation, quand je n’allais pas le voir dans sa cave, c’était qu’il était juif. Tu comprends bien que ce n’était pas du tout parce qu’il était juif. Ça m’était bien égal. C’est comme pour Maurice, ça m’était bien égal qu’il était pour les nazis. Un homme est un homme on aime ou on n’aime pas. J’étais trop jeune, je n’ai pas su apprécier monsieur Salomon à sa juste valeur. Il faut la maturité. Mais c’est trop tard. C’est ce qu’il y a de plus bête avec la maturité, ça vient toujours trop tard. Et tu veux que je te dise ? Monsieur Salomon, il n’a pas encore la maturité. Sans ça il y a longtemps qu’il m’aurait demandé de vivre avec lui. Il est aussi vieux que possible, et il a encore des passions, des intensités, des colères noires. Il n’a pas su s’adoucir. Parce qu’enfin, il n’y a pas de doute, il m’aime toujours, et c’est la passion qui le rend si rancunier. S’il ne m’aimait plus comme avant et si ce n’était pas la passion, il y a longtemps qu’il m’aurait demandé de venir vivre avec lui, on aurait eu un arrangement. Ce serait la maturité et le bon sens, chez lui. Mais non, mais non, c’est la passion, la rancune, la colère noire. Tu connais bien son regard : ça brûle là-dedans.