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L'angoisse du roi Salomon

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L'angoisse du roi Salomon
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— Viens te coucher, Pierrot.

— Je m’appelle Jean, merde. Tu charries.

— Déshabille-toi, Pierrot lunaire. Viens faire dodo. Viens faire dodo dans les bras-bras de ta maman, mon petit chéri.

— T’es une vraie pute sans cœur, Aline. C’est ce qui m’a tout de suite plu, chez toi. C’est formidable de trouver enfin quelqu’un qui n’a besoin de personne.

Elle a éteint. Le noir, c’est selon. Tantôt ça fait câlin, tranquille, comme on dit pour les mers du même nom, tantôt ça menace. Le silence aussi a des variétés. Ou bien il ronronne ou bien vous tombe dessus et vous ronge comme un os. Il y a des silences qui sont pleins de voix qui gueulent et qu’on n’entend pas. Des silences S. O. S. Des silences comme on ne sait pas ce qui leur arrive, d’où ça vient, il faudrait des ingénieurs. On peut toujours se boucher les oreilles, mais pas le reste. J’ai serré Aline contre moi et je ne lui ai pas dit Aline je suis toujours chez les autres, c’est vexant pour une femme d’être traitée comme une insuffisance. Je la tenais bien au chaud contre moi et c’était le moment bien choisi pour lui parler de tout ce qu’on pouvait à nous deux laisser dehors. Je me taisais, pour que ça chante mieux. S’il nous fallait des mots comme à des étrangers qui n’ont que ça à se mettre, ce n’était pas la peine de se comprendre. Une fois, seulement, alors que j’écoutais des messages que je n’entendais pas, je lui ai parlé des dictionnaires et je lui ai dit que je n’y ai jamais trouvé de mot qui expliquerait. Si tu travaillais huit heures par jour au fond d’une mine… Je me suis endormi avec elle aux Antilles, dans un coin qu’il faut connaître ou alors on n’a aucune chance de le trouver.

XXXIII

Je me suis réveillé avec du soleil, le café qui souriait, les croissants qui brillaient gras et un baiser sur le bout du nez. Les meilleurs moments sont toujours les petits.

— Il y a un chat que j’ai vu dans le journal, il s’est perdu et il a retrouvé la maison après avoir marché mille kilomètres. Il y a des instincts d’orientation étonnants. L’année dernière, ils ont eu un chien, un chow, qui a pris tout seul le train pour aller rejoindre sa maîtresse. C’est affectif, chez eux.

J’ai pris encore un croissant. Elle préférait les tartines. C’est vrai que la France est coupée en deux. Il y a ceux qui préfèrent les tartines et ceux qui préfèrent les croissants.

— Tu me diras quand…

— Je dois être à la librairie à neuf heures trente. Mais tu peux rester ici.

Elle n’a même pas hésité :

— Tu peux venir habiter ici pour de bon.

Je n’ai pas pu parler.

— Tu ne me connais pas assez. Je suis toujours chez les autres. C’est ce qu’ils appellent délit de vagabondage.

— Eh bien, tu seras chez moi.

Calme, assurée, croquant sa tartine. Je me suis d’abord dit merde elle doit être vachement seule pour se jeter à l’eau comme ça, mais c’était encore une idée à moi.

— J’ai vu un film à la cinémathèque, Le facteur sonne toujours deux fois, c’est ce que je connais de plus vrai comme titre. Au-delà de deux, c’est plus le même facteur. C’est un autre. C’est un facteur sociologique.

Elle riait dans sa tartine. Elle avait des petites dents animales et un nez un peu en l’air.

— Et tu vis de quoi, à part ça ?

— J’ai un tiers de taxi, et je peux dépanner n’importe quoi. Enfin non, pas n’importe quoi, seulement la plomberie, l’électricité, la petite mécanique. Bricoleur. C’est très demandé aujourd’hui. Je me suis un peu arrêté il y a quelques mois, j’ai un copain qui me remplace. J’ai trop de boulot chez monsieur Salomon. C’est du bricolage aussi, des dépannages…

Elle m’écoutait. Au bout d’une heure je me suis aperçu que je parlais depuis une heure. Les voix qui appellent jour et nuit, les gens qu’on veut dépanner, tout ça. Et monsieur Salomon qui se levait parfois la nuit pour répondre aux appels lui-même puisqu’il n’y a personne d’autre. Et qui m’envoyait sur les lieux pour les cas d’urgence, comme mademoiselle Cora.

— Le bricolage et le dépannage, voilà.

Je lui expliquais comment le roi Salomon vivait seul depuis trente-cinq ans pour punir mademoiselle Cora qui n’était pas venue le voir dans sa cave pendant l’occupation.

— Il paraît que les Juifs ont un Dieu très sévère.

Je lui ai parlé des vieux qu’il fallait aller trouver tous les jours pour voir s’ils étaient encore là. Je me suis arrêté juste avant la vieille clocharde qui poussait devant elle son tandem vide.

— J’ai un ami, Chuck, qui doit bien avoir raison. Il paraît que si je suis tout le temps chez les autres, c’est que je manque d’identité. Je n’ai pas assez d’identité pour m’occuper de moi-même, vu que je ne sais pas qui je suis, ce que je veux et ce que je peux faire pour moi. Tu vois ?

— Je vois surtout que ton ami Chuck, apparemment, se suffit à lui-même. La suffisance. Enfin, ce n’est pas beau chez moi non plus. La première chose que j’ai sentie chez toi…

— Quoi ?

Elle a ri mais ce n’était pas tellement gai.

— La première chose que j’ai sentie chez toi, c’est qu’il y a beaucoup à prendre.

Elle s’est levée et elle m’a tourné le dos pour s’habiller, mais c’était plutôt parce qu’elle ne s’aimait pas en disant ça.

— C’est pour toi maintenant, Aline. Tout ce que j’ai. Prends.

— Oh, ça va. Mais tu peux venir habiter ici. Tu l’as déjà un peu fait sans me demander, mais maintenant je te le demande. Parfois, on se trompe, et alors la meilleure façon pour se débarrasser l’un de l’autre, c’est d’habiter quelque part ensemble. Je me suis assez trompée comme ça. Je suis le genre de dévoreuse qui se contenterait des miettes.

Elle portait une espèce de blouson et de pantalon olive clair. Je ne l’ai jamais vue autrement. Elle s’est tournée vers moi.

— Si c’est encore pour me casser la gueule, il vaut mieux le faire vite. Je ne suis même pas sûre que je pourrai t’aimer, que je sois capable d’aimer quelqu’un. Il faut vraiment avoir la foi. Alors, viens habiter chez moi.

— Aline.

— Oui ?

— De quoi on a tous peur ?

— Que ça ne dure pas.

Je suis resté un moment à la regarder pendant quelle était encore là.

— Aline.

— Oui ?

— Il n’y a plus que toi. Les autres, c’est fini.

Ce qui m’a fait penser à monsieur Geoffroy de Saint-Ardalousier, dans sa mansarde.

— À propos, j’ai un ami qui a soixante-douze ans, et qui écrit. Il a sorti un livre de sa poche.

— À compte d’auteur ?

— C’est ça. Il a mis toute sa vie à le finir. Est-ce qu’on ne pourrait pas l’inviter dans ta librairie, lui faire un peu la fête, tu sais, comme quand on a écrit un livre et qu’on est célèbre ?

Elle m’observait avec une sorte de… est-ce que je sais, moi, d’amitié, ou même peut-être de tendresse, allez savoir avec des yeux qui sourient toujours quand il fait clair.

— Tu voudrais l’aider ?

— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?

— Je croyais que tu ne voulais plus t’occuper des autres ?

— C’est pour finir, quoi.

— Pour solde de tout compte.

— Si tu veux. Il m’est un peu resté sur l’estomac dans sa mansarde et le livre qu’il a publié de sa poche. Il n’a pas de famille, rien que des assistances sociales et il ressemble à Voltaire. J’ai vu Voltaire à la télé, l’autre jour, et il lui ressemble. Voltaire, c’était quand même quelqu’un, non ?

Elle allumait une cigarette en m’examinant.

— Je ne sais pas si tu te moques du monde par désespoir, Jeannot, ou si c’est Dieu qui t’a fait comme ça et que c’est ce qu’on appelle une nature comique…

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