L'angoisse du roi Salomon
- Автор: Ромен Гари
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Mercure de France & Atelier Panik
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «L'angoisse du roi Salomon». Краткое содержание книги:
J’ai réfléchi.
— C’est possible. Ou j’ai peut-être attrapé ça du roi Salomon. Ou alors c’est peut-être cinéphilique, chez moi. Moi je trouve qu’il n’y a rien de plus agréable que d’être assis dans le noir et de rire pour le soulagement.
Je lui ai pris la main.
— Mais ça n’empêche pas le sentiment, lui dis-je.
Elle paraissait effrayée. Elle a même eu un petit frisson.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il y a comme ça un petit vent glacial qui est passé, dit-elle. Un petit vent de néant et de poussière…
Alors là, je l’ai étonnée. Je l’ai étonnée vraiment. Je me rappelais bien les vers du poète immortel que monsieur Salomon m’avait récités pour la même occasion et j’ai récité, à propos du vent susmentionné :
Le vent se lève ! Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre…
Elle buvait du café mais elle avait oublié et tenait la tasse à mi-air, en me regardant. Je ne me suis même pas arrêté pour souffler et j’ai récité :
Vivez si m’en croyez, n’attendez à demain,
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie !
— Merde alors, dit-elle, et j’étais content que c’était enfin quelqu’un d’autre qui le disait et pas moi.
J’ai levé un index instructif et j’ai fait :
— Ah !
— Où diable es-tu allé chercher ça, Jeannot ?
— C’est le roi Salomon qui me l’a appris. Il me fait de l’enseignement, histoire de rire un peu. Il m’enseigne pour l’exemple. Il paraît qu’il y a une école de clowns quelque part, mais je ne sais pas où. Partout, peut-être. Il vaut mieux se tordre que de se mordre. Je lui ai dit une fois que j’étais un autodidacte, ça l’a beaucoup amusé et puis il a ajouté pieusement, nous le sommes tous, nous le sommes tous. Nous mourrons tous autodidactes, mon petit Jean, même les plus agrégés d’entre nous. Tu sais, Aline, agrégé, c’est un mot marrant. Le contraire de désagrégé. J’ai regardé. La personne dont je te parle et qui vit dans une mansarde avec l’œuvre de sa vie, monsieur Geoffroy de Saint-Ardalousier, est désagrégée, il est tout seul, il a de l’arthrite, il est coronaire, la vie s’est couverte de dettes contre lui et il ne peut plus se faire rembourser, sauf par la Sécurité sociale. Il est complètement désagrégé. Agrégé : unir en un tout, adjoindre, rattacher à une compagnie. Désagrégé : détruire par séparation des parties agrégées. Désagrégation : morcellement, pulvérisation, décomposition, désintégration, dépouillement. Mademoiselle Cora est désagrégée et monsieur Salomon tient un standard téléphonique pour se réagréger à quelqu’un et il cherche même dans les petites annonces, coiffeuse, vingt-quatre ans, ravissante. Je n’ai jamais vu un vieux schnock aussi combatif, aussi résolu à ne pas se laisser désagréger. Il s’habille d’un costume élégant d’une étoffe de longue durée et il va chez une voyante avec défi, pour se prouver qu’il a encore un avenir. Le combattant suprême, on appelle ça en Tunisie. Seulement, les combattants combattent pour avancer, et monsieur Salomon combat pour reculer. Je pense que si on lui donnait quarante ans, il les prendrait. Je pense qu’on devrait tous pratiquer les arts martiaux, Aline, pour nous défendre. Ah.
— Oui, ah, dit-elle.
Elle mettait ses collants.
— C’est ce qu’on appelait un cordial, autrefois, lui dis-je. On vous offrait ça pour vous remonter le moral. Quand je te vois mettre tes bas, ça me remonte le moral.
Je l’ai embrassée sur la cuisse.
— Tolstoï a pris la fuite à quatre-vingt-dix ans, dit-elle, mais il est mort avant d’y arriver, à une station de chemin de fer.
— Oui, à Astapovo, lui dis-je.
Je n’aurais pas dû. Ça l’a frappée. J’aurais pas dû la frapper.
— Où diable as-tu appris ça, animal ? demanda-t-elle doucement.
— Il n’y a pas que l’école, Aline. Il y a aussi l’enseignement public obligatoire, tu sais. C’est ce qu’on appelle l’œuvre de sa vie, chez les autodidactes.
Elle a mis ses chaussures et elle s’est levée. Elle ne m’a plus regardé une seule fois.
J’ai demandé, pour changer :
— Alors, qu’est-ce qu’on fait pour monsieur Geoffroy de Saint-Ardalousier ?
— On peut lui organiser une séance de signature.
— Il faut faire vite, alors. Il est presque terminé.
Elle prit son sac et sa clé. Elle a hésité. C’est ce qu’on appelle l’indépendance, chez les femmes.
— Je te laisserai la clé sous le paillasson.
— Il paraît qu’il y a des coins aux Antilles, mais il faut connaître.
Elle s’est tournée vers moi. Sans trace de rien. Seulement jolie. Ou même belle, ça dépend de l’état dans lequel on se trouve, quand on regarde.
— Jean, dit-elle, ça commence où et ça finit où, chez toi ? Nous ne pouvons jouer Dieu que pour les chiens.
— On ne va pas commencer à discuter, Aline. On n’est pas en affaires. Et puis, c’est trop tard. Neuf heures vingt. Le meilleur moment, c’est le petit matin. Après, le jour s’organise.
Elle a répété :
— Jean.
— Jeannot Lapin, c’est comme ça qu’on m’appelle chez les chasseurs. Remarque, il y a un lapin qui s’est rendu célèbre en Amérique, un certain Harvey, qui mordait tout le monde. Tu as lu ?
— J’ai lu.
— Tu vois qu’il y a même des lapins dans les Brigades rouges.
— Je mets la clé sous la porte.
— Et pour mademoiselle Cora, qu’est-ce que tu me conseilles ?
— Je refuse de te conseiller. Je n’ai pas le droit.
— Est-ce qu’il vaut mieux que je continue et que j’amortisse en douceur, ou est-ce que c’est mieux d’un seul coup ?
— Ça ne changera rien. À ce soir, peut-être. Si tu ne reviens plus jamais, je comprendrai. Nous sommes quatre milliards, je crois, j’ai de la concurrence. Mais je voudrais que tu reviennes. Au revoir.
— Ciao.
C’est un joli mot ciao. Je me demande si les étudiants des Brigades rouges l’ont dit à Aldo Moro. Chez eux non plus, ce n’est pas personnel, c’est général. Amour, c’est en train de changer de dictionnaire, ça passe dans le médical.
XXXIV
J’ai appelé Tong pour qu’il me remplace au taxi et je suis allé à la bibliothèque municipale pour lire Salammbô, il y a rien de plus rigolo que le gars Flaubert qui faisait l’amour avec les mots et qui se retirait chez eux. Après, je suis allé chez monsieur Geoffroy de Saint-Ardalousier, pour la bonne nouvelle. Il était assis dans son fauteuil avec sa couverture sur les genoux. J’ai dû faire le ménage parce qu’il n’y a personne. Bientôt il n’y aura plus de domestiques. Je lui ai dit qu’il allait avoir une signature dans une vraie librairie. Il est devenu tellement heureux que j’ai eu peur que ça allait le tuer. Il était assis là avec sa calotte d’Anatole France sur la tête et ses longues moustaches bien propres. Il peut encore se lever et faire sa toilette tout seul et après il ira à l’hospice où il ne sera pas mal non plus.
— C’est une bonne librairie, au moins ?
Il a ce qu’on appelle une voix chevrotante.
— La meilleure. La jeune femme qui la gère a été emballée par votre livre.
— Vous devriez le lire, Jean.
— Oh vous savez, moi, la lecture… J’ai quitté en communale.
— Je comprends, je comprends. Du reste, notre système éducatif est épouvantable.
— Ça, vous pouvez le dire. On devient tous des encyclopédies vivantes.