L'angoisse du roi Salomon
- Автор: Ромен Гари
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Mercure de France & Atelier Panik
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «L'angoisse du roi Salomon». Краткое содержание книги:
J’avais le nez dans mon assiette parce que j’avais envie de rigoler et que justement je n’avais pas envie de rigoler du tout. Elle avait le droit de me rêver jaloux d’elle. Ce n’était pas comique. Et ce n’était pas tragique non plus. Elle n’était pas une vieille clocharde qui pousse devant elle un tandem vide. Elle était bien habillée de mauve et d’orange avec un turban blanc croisé sur le front, et elle avait une rente qui lui tombait chaque mois. Son avenir était assuré. Tous les mercredis, elle venait goûter ici au lapin chasseur.
— On a eu une histoire avant la guerre. Il était amoureux fou de moi. C’était un homme très généreux. Des fourrures, des bijoux, une voiture avec chauffeur… En 40, il a eu un visa pour le Portugal mais je n’ai pas voulu partir avec lui et il est resté. Il a trouvé cette cave aux Champs-Élysées et il est resté quatre ans dans le noir sans voir la lumière du jour. Il m’en a terriblement voulu, quand je suis tombée amoureuse de Maurice. Il travaillait pour la Gestapo et on l’a fusillé à la Libération. Monsieur Salomon m’en a beaucoup voulu. Au fond, il n’a pas de gratitude, si tu veux savoir. Il ne le paraît pas, mais il est très dur. Il ne m’a jamais pardonné. Pourtant, il me devait la vie.
— Comment ça ?
— Je ne l’ai pas dénoncé. Je savais qu’il se cachait dans une cave des Champs-Élysées, comme Juif, et je n’avais qu’un mot à dire. Maurice était spécialisé dans la chasse aux Juifs et je n’avais qu’un mot à dire. Je ne l’ai pas fait. Quand on s’est expliqués, après, je le lui ai rappelé, je lui ai dit, monsieur Salomon, vous n’avez pas de gratitude, je ne vous ai pas dénoncé. Ça lui a fait de l’effet. Il est devenu tout blanc. J’ai même cru qu’il allait avoir une attaque. Mais pas du tout, au contraire, il a commencé à rire.
— C’est sa valeur-refuge, le rire.
— Oui, il a vraiment commencé à rire. Et puis il m’a montré la porte du doigt et il a dit au revoir, Cora, je ne veux plus vous voir. Voilà comment il est. Et pourtant, tu en connais beaucoup, qui sauvaient des Juifs pendant l’occupation ?
— Je ne sais pas, mademoiselle Cora, je n’étais pas encore de ce monde à cette époque, Dieu merci.
— Eh bien moi, j’en ai sauvé un. Pourtant j’étais complètement dingue de Maurice et j’aurais fait n’importe quoi pour lui faire plaisir. Mais je me suis tue pendant quatre ans, je savais où il se cachait, monsieur Salomon, et je n’ai rien dit.
— Vous alliez le voir, de temps en temps ?
— Non. Je savais qu’il ne manquait de rien. La concierge de l’immeuble lui apportait à manger et tout. Il avait dû l’acheter à prix d’or.
— Pourquoi vous croyez ça ? Elle le faisait peut-être de gaieté de cœur.
— Alors, comment ça se fait qu’elle a ouvert un commerce de bonneterie rue La Boétie, après la guerre ? Avec quel argent ?
— Monsieur Salomon le lui a peut-être offert après coup, pour la remercier.
— Eh bien, moi, il ne m’a pas remerciée. La seule chose qu’il a faite pour moi, c’est quand j’ai eu des ennuis à la Libération, à cause de Maurice. Il est allé les voir au Comité des acteurs, quand j’y passais pour l’épuration, et il leur a dit : « Laissez-la tranquille, messieurs. Mademoiselle Cora Lamenaire savait où je me cachais pendant quatre ans et elle ne m’a pas dénoncé. Elle a sauvé un Juif. » Et puis il s’est encore marré, et il est parti.
Brusquement je me suis marré, moi aussi. J’aimais beaucoup le roi Salomon. Mais à présent je l’aimais encore plus.
Mademoiselle Cora avait les yeux baissés.
— Il y avait alors une grande différence d’âge entre nous. Vingt ans de différence, à l’époque, c’était beaucoup plus qu’aujourd’hui. Il en a quatre-vingt-quatre, aujourd’hui, et moi… C’est beaucoup moins comme différence entre nous, maintenant.
— Vous êtes toujours beaucoup plus jeune que lui, mademoiselle Cora.
— Non, ce n’est plus pareil.
Elle sourit aux miettes de pain sur la table.
— Il vit seul. Il n’a jamais aimé une autre femme que moi. Mais il ne peut pas me pardonner. Il m’en veut de l’avoir laissé tomber. Mais moi quand je tombe amoureuse, c’est pas à moitié. Je suis le genre de femme qui se donne complètement, Jeannot.
C’est tout ce qu’il me fallait. Mais j’ai pas moufté. Elle avait pourtant levé les yeux vers moi, pour plus d’allusion.
‘– Je ne savais pas au début que Maurice travaillait pour la Gestapo. Quand on aime un homme, on ne sait jamais rien de lui, Jeannot. Il tenait un bar et il y avait des Allemands qui venaient, comme partout. Je n’avais d’yeux que pour lui et tu ne vois jamais vraiment un mec quand tu ne vois que lui. On lui avait tiré dessus deux fois mais je croyais que c’étaient des histoires de marché noir. En 43, j’ai appris qu’il s’occupait des Juifs, mais tout le monde s’occupait des Juifs alors, c’était légal. Mais même lorsque je l’ai su, je n’ai rien dit, pour monsieur Salomon. Et pourtant je te jure que j’aurais fait n’importe quoi pour Maurice.
Le patron est arrivé avec le dessert.
— Salomon ne peut pas comprendre, dit mademoiselle Cora. C’est quelqu’un de très dur. Quand il aime, il est sans pitié. Lorsqu’il a appris que j’étais dans la misère, il m’a tout de suite fait une rente pour se venger.
Le dessert n’était pas mal non plus.
— Vous lui avez écrit que vous étiez dans la mouise ?
— Moi ? Non. J’ai ma fierté. Non, il a appris ça tout à fait par hasard. J’ai travaillé comme madame pipi aux toilettes de la Grande Brasserie, rue Puech. Il n’y a pas de honte. Je pensais même qu’un journaliste allait me découvrir là et faire un article dans France-Dimanche, tu sais, Cora Lamenaire est devenue madame pipi, et que ça pourrait rappeler mon nom à la surface et me relancer, on ne sait jamais.
J’ai vite regardé, mais non, elle ne disait pas ça pour rire.
— J’y suis restée trois ans et personne ne m’a remarquée. Et puis, un soir, j’étais assise devant ma soucoupe, quand je vois monsieur Salomon qui descend l’escalier et va pour pisser. Il est passé à côté de moi sans me voir, ils sont toujours pressés. J’ai cru mourir. Je ne l’avais pas vu depuis vingt-cinq ans, mais il n’avait pas changé. Il était devenu tout blanc avec une barbiche mais c’était le même homme. Il y en a qui se ressemblent de plus en plus, en vieillissant. Et il avait le même regard noir, avec des lueurs. Il est passé sans me voir, très élégant, chapeau, gants, canne, prince-de-galles. Je savais qu’il s’était retiré du pantalon et qu’il s’était mis dans S. O. S., tellement il était seul. J’avais pensé l’appeler mille fois, mais j’ai ma fierté et je ne pouvais pas lui pardonner son ingratitude, quand je l’ai sauvé de la Gestapo. Tu ne peux pas imaginer l’effet que ça m’a fait de le voir. Il était toujours le roi Salomon et moi, Cora Lamenaire, j’étais devenue madame pipi. Je ne dis pas ça pour les madame pipi en général, il n’y a pas de sot métier, mais j’ai été quelqu’un, moi, j’ai connu la faveur du public, alors… Tu vois ?
— Je vois, mademoiselle Cora.
— Tu peux t’imaginer mon état, pendant que le roi Salomon pissait à côté. Je ne savais pas si je devais me sauver ou quoi. Mais je n’avais pas à avoir honte. Je me suis vite refait une beauté. Je te dirai franchement que j’ai eu un coup d’espoir comme c’est pas possible. J’avais à peine cinquante-quatre ans, je me défendais encore, et lui avait au moins soixante-quatorze ans. J’avais ma chance, quoi. On pouvait refaire notre vie ensemble. Bon, tu l’as compris, j’ai toujours été une romantique, et ça m’a tout de suite repris. On pouvait peut-être tout recommencer, on pouvait tout sauver, une vie à deux, quelque part à Nice. Je me suis donc refait une beauté. Je m’étais levée, je l’attendais. Monsieur Salomon est sorti des toilettes et il m’a vue. Il s’est arrêté tellement que j’ai cru qu’il allait tomber. Il a serré sa canne qu’il tenait à la main avec ses gants. Il a toujours été très élégant des pieds à la tête. Il restait là à me regarder et il ne pouvait pas parler. Et c’est là que je lui ai donné un vrai coup, mais avec le sourire. Je me suis assise sur ma chaise et j’ai poussé vers lui la soucoupe avec les pièces de un franc. Là, je l’ai vu trembler. Je te jure, je l’ai vu trembler comme si la terre le secouait. Il est devenu gris et il a tonné – tu sais quelle voix il a… « Quoi ? Vous ? Ici ! Non ! Oh mon Dieu ! » Et puis c’est devenu un murmure. « Cora ? Vous ? Madame pipi ! Je rêve, je rêve ! » Et puis ses jambes l’ont lâché et il s’est assis sur l’escalier. Moi, j’étais là, à sourire, les mains sur les genoux. Je triomphais. Alors il a sorti son mouchoir et il s’est essuyé le front d’une main tremblante. « Monsieur Salomon, lui dis-je, ce n’est pas un rêve, je peux vous assurer que c’est même tout le contraire ! » J’étais très calme, et j’ai même fait sonner les pièces de un franc dans la soucoupe. Il a répété encore quelques fois « Madame pipi ! Vous ! Cora Lamenaire ! » Et puis tu ne me croiras pas, mais il a eu une larme qui lui a coulé sur la joue. Une larme, une seule, mais tu sais comment ils sont…