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L'angoisse du roi Salomon

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L'angoisse du roi Salomon
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— Qu’est-ce qu’il y a, mon petit Jean ? Tu parais soucieux.

Et il eut dans ses yeux encore plus de petites lueurs.

— C’est rien, monsieur Salomon, je vous ai déjà parlé de ce goéland englué dans la marée noire et qui bat encore des ailes et essaye de s’envoler. C’est écologique, chez moi.

— Il faut parfois savoir se limiter et prendre ses distances, mon petit. Il y a maintenant des groupes de méditation qui permettent d’oublier. On se met tous ensemble en position de lotus, et c’est la transcendance. Tu devrais essayer.

— Je n’ai pas vos moyens, monsieur Salomon.

— Quels moyens ?

— Je n’ai pas vos moyens ironiques.

Il détourna un peu la tête mais ça se voyait même de profil, aux coins des yeux et des lèvres, ça s’est creusé un peu davantage et encore une fois c’était comme si c’était un sourire qu’il avait eu il y a trente-cinq ans quand il est allé dire au comité d’épuration que mademoiselle Cora lui avait sauvé la vie et qu’il lui en était resté quelque chose.

Je me suis assis.

— Elle parle de vous tout le temps, monsieur Salomon. Moi je pense que c’est une chose terrible de gâcher sa vie pour des raisons de propreté. Moi je pense que l’amour-propre c’est le plus mauvais de tous. Surtout quand on est un homme de votre hauteur, monsieur Salomon. Je sais quelle aurait dû venir vous voir, de temps en temps, pour voir si vous ne manquiez de rien, dans votre cave, ou le 31 décembre pour vous souhaiter une bonne année, ou vous apporter du muguet au mois de mai, mais vous savez comment elle est, chez elle c’est toujours le cœur qui commande, et elle était mal tombée avec ce julot, avec le cœur c’est toujours des histoires d’aveugle. Vous êtes trop stoïque, monsieur Salomon, vous pouvez vous en assurer dans le dictionnaire. Moi je trouve que plutôt crever que d’être heureux, c’est pas une politique. Vous vous dites peut-être que vous êtes trop vieux et que c’est donc plus la peine d’être heureux, mais je peux vous assurer que vous pouvez vivre encore jusqu’à cent trente-cinq ans, si vous allez dans cette vallée de l’Équateur, ou en Géorgie ou dans le pays de Gunza, j’ai même noté exprès ces noms pour vous dans le journal, pour le cas où vous auriez des projets de longue durée, puisque vous faites de l’entraînement dans votre survêtement et que vous n’êtes pas du genre qui se laisse faire. Et je suis heureux de voir que je vous amuse, monsieur Salomon, mais vous feriez beaucoup mieux d’être heureux, au lieu de sourire. Avec tout le respect que je vous dois, moi, le stoïcisme, c’est comme si vous pouviez crever tous la bouche ouverte et les quatre fers en l’air, je suis contre, c’est un truc beaucoup trop humain pour moi. À quoi ça sert de ne pas souffrir, si ça vous fait souffrir encore davantage ?

Mais il n’y avait rien à faire. Le roi Salomon demeurait impardonnable. Il était resté si longtemps dans le prêt-à-porter qu’il ne voulait plus en entendre parler. Et je ne sais même plus si je lui parlais, si je lui faisais écouter ma prière, si c’est à haute voix ou dans un murmure ou pas du tout, car on était un peu un père et un fils ensemble et quand on se comprend vraiment, il n’y a plus rien à dire.

J’ai attendu un moment, assis, en espérant qu’il allait quand même me jeter quelque chose que je pourrais porter à mademoiselle Cora, mais ce n’était pas pour cette fois. Il a même fermé les yeux, pour terminer. Il paraissait encore plus gris dans l’immobilité et les yeux fermés que lorsqu’il était en circulation.

XXXVI

Il y avait un message pour moi au standard, rappeler d’urgence mademoiselle Cora. J’ai rappelé et elle s’est tout de suite exclamée.

— Jeannot ! C’est gentil de m’appeler.

— Justement, j’allais le faire.

— Il fait si beau, alors j’ai pensé à toi. Tu vas rire mais…

Elle a ri.

— Je me suis dit que ce serait bien d’aller canoter au bois de Boulogne !

— Ça quoi ?

— Canoter. C’est une belle journée pour faire du canotage au Bois.

— Nom de Dieu !

Ça m’est parti comme ça, j’ai même gueulé.

Elle était contente.

— Oui, tu n’y aurais jamais pensé, n’est-ce pas ?

Je regardai les autres au standard, Ginette, Tong et les deux frères Masselat, qui étaient étudiants dans la vie ordinaire.

— Mademoiselle Cora, vous êtes sûre que ça existe ? Je n’ai jamais entendu parler de ça de nos jours.

— Le canotage ? Mais j’ai souvent canoté au bois de Boulogne.

J’ai bouché le micro. Je leur ai dit d’une voix sourde, tellement j’étais ému :

— Elle veut canoter. Au bois de Boulogne. Nom de Dieu !

— Ben va canoter, quoi ! dit Ginette.

— Non mais sans blague, elle est devenue dingue, ou quoi ? Je ne vais quand même pas canoter en plein jour ! Elle est folle à lier.

Je lui ai proposé avec tact :

— Mademoiselle Cora, je peux vous amener au Zoo, si vous préférez. Ça vous fera du bien. Et puis on ira manger une glace.

— Pourquoi veux-tu aller au Zoo, Jeannot ? Quelle idée !

— Vous pourriez vous habiller gentiment, avec une ombrelle, on irait voir les jolis zanimaux ! Les jolis lions et les jolis zéléphants et les jolies girafes et les jolis zhippopotames. Hein ? Les jolis zoiseaux.

— Mais enfin, Jeannot ! Qu’est-ce que c’est que cette façon de me parler comme à une petite fille ! Qu’est-ce qui te prend ? Si je t’embête, il faut le dire…

Sa voix s’est cassée.

— Excusez-moi mademoiselle Cora, mais je suis sous le coup de l’émotion.

— Mon Dieu, il t’est arrivé quelque chose ?

— Non, je suis toujours sous le coup de l’émotion. Eh bien, c’est entendu, nous n’irons pas au Zoo, mademoiselle Cora. Merci d’y avoir pensé. À bientôt, mademoiselle Cora !

— Jean !

— Je vous assure, mademoiselle Cora, c’est vraiment gentil d’y avoir pensé !

— Je-ne-veux-pas-aller-au-zoo, na ! Je veux aller canoter au bois de Boulogne ! J’avais un ami qui m’y emmenait toujours. Tu n’es pas gentil !

Bon, il faut ce qu’il faut.

— Dis donc Cora, tu as fini, oui ? Ou je vais à la maison et je te fous une de ces raclées !

Et j’ai coupé. Elle devait être tout heureuse. Il y avait encore un mec qui se souciait vraiment d’elle. Je regardais les autres, qui me regardaient.

— Est-ce qu’il y a parmi vous un enfoiré qui a déjà canoté ? Il paraît que ça se faisait autrefois.

Il y a l’aîné des Masselat qui s’est rappelé vaguement quelque chose.

— C’est chez les Impressionnistes, dit-il.

— Où ça ?

— Ça doit être à l’Orangerie. Elle veut sûrement aller voir les Impressionnistes.

— Elle veut aller canoter au bois de Boulogne, gueulai-je. Y a pas à chier, c’est ça qu’elle veut. C’est pas les Impressionnistes.

— C’est vrai, dit le cadet des Masselat. Les Impressionnistes, c’était sur la Marne. Maupassant et tout ça. Ils déjeunaient sur l’herbe et après ils allaient canoter.

Je me suis assis là et je me suis caché le visage dans les mains. J’aurais jamais dû aller sur place. C’est une chose que de répondre au téléphone et une autre que d’aller sur les lieux, là où ça se passe. J’ai pris les écouteurs de Ginette pour me changer les idées. Le premier appel que j’ai reçu était Dodu. Bertrand Dodu. On le connaissait par cœur à S. O. S. Il appelait depuis des années, plusieurs fois par jour et la nuit. Il ne vous demandait rien et ne disait rien. Il avait besoin de s’assurer qu’on était là. Qu’il y avait là quelqu’un. Il n’en demandait pas plus.

— Bonjour, Bertrand.

— Ah, vous me reconnaissez ?

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