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L'angoisse du roi Salomon

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L'angoisse du roi Salomon
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J’ai dit :

— Oui, ils ne les lâchent pas facilement.

— Et puis il s’est levé, il m’a saisie par le poignet, il m’a traînée après lui, en remontant l’escalier. On s’est mis à une table dans un coin et on a parlé. Non, ce n’est pas vrai, on ne s’est pas parlé, lui, il n’arrivait pas à dire un mot, et moi j’avais rien à ajouter. Il a bu de l’eau et il s’est retrouvé. Il m’a acheté un appartement et il m’a fait une belle rente. Mais pour le reste…

Elle s’est encore occupée des miettes sur la table.

J’ai crié au patron deux cafés deux, comme lorsque j’étais serveur au Bel-Air.

— Pour le reste, mademoiselle Cora…

Pour le reste, le roi Salomon avait pensé à moi. Et je ne savais même pas si c’était le geste auguste du moqueur ou s’il y avait de la tendresse, de l’amitié, et peut-être même un peu plus, dans ce sourire. Allez savoir. Tout ce que je savais c’était que j’étais assis dans le sourire du roi Salomon.

— Je suis allé le voir deux ou trois fois. Il m’a fait visiter.

— Le standard ?

— Oui, là où ils reçoivent les appels. Des fois il s’installe et il répond lui-même. Ils reçoivent tout le temps des appels des gens qui sont dans le dénuement humain et qui n’ont personne et si tu veux mon avis, il a besoin de ces appels qu’il reçoit, il se sent moins seul. Et il n’a jamais pu m’oublier. S’il m’avait oubliée, il ne serait pas tellement impardonnable, après plus de trente-cinq ans. Mais c’est la rancune. Chaque année il m’envoie des fleurs pour mon anniversaire, pour souligner.

— Une vraie peau de vache, quoi.

— Non, il n’est pas méchant. Mais il est dur avec lui-même.

— Peut-être qu’il fait semblant, mademoiselle Cora. C’est un homme qui s’habille avec la dernière élégance, comme vous n’êtes pas sans remarquer. C’est le stoïcisme qui veut ça. Le stoïcisme, vous savez, c’est quand on ne veut plus souffrir. On ne veut plus croire, on ne veut plus aimer, on ne veut plus s’attacher. Il a peur de vous perdre. À son âge, il a peur de s’attacher. Les stoïques étaient des gens qui essayaient de vivre au-dessus de leurs moyens.

Mademoiselle Cora buvait son café avec tristesse.

— Les stoïques, c’est des gens qui essayent de se retenir.

— Eh bien, il a tort de se retenir, monsieur Salomon. À quoi ça sert de passer sa vie à vivre si on ne peut pas profiter de la vie à la fin ? On aurait pu voyager, tous les deux. Je ne sais pas ce qu’il essaye de prouver. Tu as vu ce qu’il a mis sur le mur, au-dessus de son bureau ?

— J’ai pas remarqué.

— Il a mis la photo de De Gaulle sur le journal avec ce qu’il a dit des Juifs : « Peuple d’élite, sûr de lui et dominateur. » Il a découpé ça avec de Gaulle et il l’a encadré.

— C’est normal d’avoir la photo de De Gaulle, quand on est patriote.

J’ai eu le fou rire. Je n’ai pas pu me retenir, c’était mon côté cinéphile. Le gag.

Elle parut un peu désorientée et puis elle m’a caressé la main sur la table, comme si j’étais un peu con, mais ça ne fait rien, maman t’aime bien quand même.

— Nous n’allons pas parler du roi Salomon toute la soirée, Jeannot. C’est un vieux monsieur un peu bizarre et qui est très malheureux. Il m’a dit lui-même que la nuit il se lève pour prendre le standard. Il passe trois ou quatre heures chaque nuit à écouter les malheurs des autres. C’est toujours la nuit qu’on est dans le besoin. Et moi qui pourrais l’aider, je suis pendant ce temps-là à l’autre bout de Paris. Tu comprends ça, toi ?

— Je pense qu’il ne veut pas se remettre avec vous parce qu’il a peur de vous perdre. L’autre jour, il n’a même pas acheté un chien pour cette raison. C’est le stoïcisme qui veut ça. Vous devriez regarder dans le dictionnaire. Le stoïcisme, c’est quand on a tellement peur de tout perdre qu’on perd tout exprès, pour ne plus avoir peur. C’est ce qu’on appelle l’angoisse, mademoiselle Cora, plus connue comme pétoche.

Mademoiselle Cora me considérait.

— Tu as une curieuse façon de t’exprimer, Jeannot. On dirait que tu dis toujours autre chose que ce que tu dis.

— Je ne sais pas. Je suis cinéphile, mademoiselle Cora. Au ciné vous êtes là dans le noir à vous marrer comme des baleines et c’est la meilleure chose que vous pouvez faire dans le noir. C’est très difficile pour monsieur Salomon de se rattacher au dernier moment à une femme tellement plus jeune que lui. C’est comme dans L’Ange bleu de monsieur Joseph Sternberg, avec Marlène Dietrich, quand le vieux professeur a perdu la tête pour une chanteuse beaucoup plus jeune que lui. Vous avez vu L’Ange bleu, mademoiselle Cora ?

Ça lui a fait plaisir.

— Oui, bien sûr.

— Voilà. Alors vous comprenez que monsieur Salomon l’a vu aussi et il a peur.

— Je n’ai pas l’âge de Marlène dans le film, Jeannot. Je pourrais le rendre heureux.

— C’est ce qu’il ne veut pas par-dessus tout, mademoiselle Cora. Bon Dieu, je vous l’ai pourtant expliqué. Quand vous êtes heureux, ça donne de l’importance à la vie, et alors on a encore plus peur de mourir.

Mademoiselle Cora avait un petit truc. Elle mouillait son doigt, l’appuyait contre les miettes de pain sur la table et puis les mettait sur sa langue. C’était pour ne pas manger de pain qui fait grossir.

— Si je comprends bien, Jeannot, tu t’es mis avec moi parce que je ne peux pas donner d’importance à la vie ? Comme ça, tu es tranquille ?

Voilà. C’est toujours la même chose en amour, vous leur donnez un doigt, elles veulent toute la jambe.

— J’aurais beaucoup à dire, mademoiselle Cora.

— Dis-le. Je t’invite.

Je ne pouvais pas lui faire comprendre que c’était une histoire d’amour mais qu’elle n’y était pour rien. Je me suis retenu un moment mais elle était là, devant moi, avec des yeux et un sourire qui étaient tous les deux dans le dénuement.

Je pouvais lui dire, mademoiselle Cora je vous aime vous aussi comme toutes les espèces menacées, mais c’était trop loin pour elle. Si elle avait senti qu’il y avait du goéland et du bébé phoque là-dedans, elle n’aurait pas été heureuse. Le mieux que je pouvais faire, c’était de lui rappeler des souvenirs. Je lui ai lancé :

— Tu vas pas me faire chier, hein ?

Elle s’est tout de suite apeurée. Là, elle comprenait. La fille soumise. C’est comme ça qu’on les appelait, dans sa poésie.

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