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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Qu’allons-nous devenir s’il n’y a plus de tabac ?

– Gardez le paquet, Albert, je peux en avoir autant que j’en veux, je fréquente beaucoup l’armée américaine en ce moment.

– J’accepte avec plaisir, mais laissez-moi vous offrir ce livre. Vous parlez anglais, je crois. C’est un roman exceptionnel. Il est passé inaperçu.

Ils ne s’étaient pas revus depuis le mois de septembre à la générale des Frères Karamazov, un texte impossible à adapter qu’il avait pourtant réussi à maîtriser, quatre heures bouleversantes, avec ces personnages éternellement insatisfaits, souffrant de ne pouvoir aimer mieux, embarrassés par leur liberté, à la recherche d’une force morale pour vivre le monde devenu un enfer. Christine jouait Katerina d’une façon admirable et Nelly une Grouchenka plus vraie que nature.

– J’ai envie de passer maintenant aux Possédés. Qu’en pensez-vous ?

Depuis la fermeture des théâtres, Mathé était réduit au chômage, cela ne le dérangeait pas. Il écrivait. Il ne demanda pas quand l’épidémie finirait mais posa mille questions très pointues, cliniques même, que jamais personne ne lui avait posées. Et aussi une qui l’obsédait particulièrement :

– Pourquoi l’épidémie a-t-elle lieu maintenant ?

– La peste existe de façon endémique en Algérie et autour du Bassin méditerranéen depuis la nuit des temps.

– Mais pourquoi cette recrudescence maintenant ?

Joseph n’avait pas la réponse. Il évoqua les nouveaux traitements qu’essayaient Bérieux et Sergent. Quand Joseph demanda pour quelles raisons il s’intéressait tant à l’origine de cette maladie, Mathé resta énigmatique.

– Dites-moi, Joseph, est-il vrai que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves ?

– Il existera toujours. Nous n’arriverons jamais à l’éliminer complètement. Il attendra certainement tapi quelque part le bon moment pour resurgir et tuer. Ce sera une lutte éternelle.

– Comme le mal au fond de nous, alors ?

Il l’invita à dîner, ils ne trouvèrent aucun restaurant ouvert à Bab-el-Oued, marchèrent bras dessus, bras dessous en fumant comme des bienheureux le long du front de mer pendant une heure sans croiser âme qui vive, comme s’il n’y avait plus un être humain dans cette ville maudite. Padovani était fermé, ils aperçurent une lumière, cognèrent à la porte. Pado leur ouvrit exceptionnellement, parce que c’était eux. Ils partagèrent de la coppa, une omelette aux lardons et leurs dernières cigarettes.

– N’ayons pas honte d’être heureux tout seuls.

La peste recula sans qu’on sache très bien si c’était dû à la fin de la saison sèche, aux mesures drastiques d’élimination des rongeurs, à l’incinération des déchets, à l’emploi massif de DDT, à la quarantaine des malades et de leurs proches, aux sulfamides ou à la conjonction de tous ces efforts. On dénombra quatre-vingt-quinze cas de peste. Certains dirent beaucoup plus.

Le jeudi 23 novembre 44 avait pourtant été une journée horrible, plus horrible que les autres. On a beau se raisonner, la douleur des autres finit par vous envahir et devenir insupportable. Quand Joseph rentra chez lui, il avait envie d’un bain brûlant, d’y rester des heures pour oublier ce qu’il voyait, ce fatalisme qui l’envahissait, le contaminait à son tour, cette résignation insidieuse face au malheur, et surtout pour effacer, anéantir cette odeur infecte qui l’étouffait et l’empêchait parfois de respirer. Il voulait aussi commencer le livre que Mathé lui avait offert, un roman américain, They Shoot Horses, Don’t They ?, pas encore traduit en français.

– Vous, vous allez aimer, pas seulement parce que c’est un livre sur la danse, parce que c’est un livre sur la survie.

Quand il arriva devant sa porte, il remarqua une feuille de papier blanc pliée glissée dans l’encoignure. Il la déplia et découvrit l’écriture de Christine. « Il est arrivé un malheur à Maurice. Viens vite. »

« Mon Dieu, pensa-t-il, il l’a attrapée ! »

Il fut parcouru d’un frisson, se précipita dans les escaliers. Courut comme jamais il n’avait couru et sonna à la porte de Maurice. Christine lui ouvrit. Elle restait immobile.

– Où il est ? demanda Joseph.

– Dans le salon.

Maurice était effondré dans le fauteuil, le visage en pleurs, il se leva avec peine, tomba dans les bras de Joseph qui le serra contre lui.

– Il est mort… il est mort, murmura Maurice.

– Qui est mort, Maurice ?

– Mon frère, mon petit frère Daniel.

– Je ne savais pas que tu avais un frère, Maurice, tu ne m’en avais jamais parlé.

– On ne s’entendait pas très bien mais c’était mon frère.

Daniel Delaunay, le frère cadet, venait de mourir lors de la prise de Strasbourg par la 2e DB, il avait vingt et un ans et il était fâché avec son père ; ils ne se parlaient plus depuis des années, parce qu’ils n’avaient pas les mêmes idées. Quand Joseph lui demanda lesquelles, Maurice haussa les épaules. Ce n’était pas une bonne période pour la famille Delaunay : Hélène, sa sœur chérie, venait de se marier avec l’enfant de salaud qui lui avait fait un môme au début de la guerre.

– Tu te rends compte ? Un plombier-zingueur ! Un Rital en plus !

C’était un ouvrier de l’entreprise familiale, un type en apparence très sympathique et qui cachait bien son jeu, il avait été prisonnier pendant des années en Poméranie, mais de ça non plus il ne voulait pas parler parce que ça le dégoûtait.

Joseph travaillait comme deux mais il y avait un avantage, il ne voyait plus personne. Il retrouvait cette solitude qu’il avait connue à l’ouled Smir, même si c’était sous une forme plus pernicieuse (avec beaucoup de monde autour).

Il commença par refuser l’invitation de Christine pour le soir de Noël, prétendant qu’il était de garde, mais elle insista tant qu’il accepta :

– Fais un effort pour Maurice, il est si triste. Tu es son seul ami. Il a l’impression que tu ne veux plus le voir. Ça lui ferait tellement plaisir.

– Et à toi ? demanda Joseph.

– À moi aussi, bien sûr, tu es bête.

Et puis, Maurice joua les divas, il ne savait pas s’il allait pouvoir venir, un jour c’était certain et le lendemain il attendait une réponse imminente mais il ne voulait pas dire ni quoi ni qu’est-ce, juste que c’était une invitation à une messe privée de gens très importants et qu’il ne pourrait pas refuser. Christine n’appréciait pas ses tergiversations :

– Tant pis pour toi. On ira à la messe tous les deux. Tu ne me laisseras pas tomber, Joseph ?

– Oh non.

Finalement, Maurice ne fut pas invité.

À neuf heures, un millier de fidèles au moins se pressaient dans l’église Saint-Joseph. La foule s’agglutinait dans les allées et sur les marches extérieures. Jamais on n’avait vu autant de monde. Maurice avait une place réservée au premier rang. Christine était assise à sa droite et Joseph à sa gauche. Ce dernier n’avait jamais assisté à une messe de minuit. C’était comme un concert mais en latin, avec des chants harmonieux et agréables.

Et puis, quelqu’un se mit à tousser. Une toux aiguë, râpeuse, étouffante. Une femme probablement.

Joseph se retourna mais il y avait tellement de monde qu’il était impossible de la repérer. Il se pencha à l’oreille de Maurice :

– Avec cette église bondée, si c’est une personne infectée, il va y avoir cent ou deux cents morts. On aurait dû interdire cet office.

– Dieu nous protège.

À la sortie, alors qu’ils piétinaient, il aperçut Nelly. Elle vint embrasser Joseph et lui présenta son ami, il ne comprit pas son nom mais reconnut un des comédiens de la troupe, ils n’eurent pas le temps de se parler.

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