Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Tout ça peut se justifier, dans une grande mesure », hasarda Jacques. « L’Allemagne n’ignorait rien des visées belliqueuses du panslavisme russe. Et elle a toujours soutenu que l’intervention des puissances dans la querelle austro-serbe comportait, de ce fait, plus de dangers que leur abstention. »
Antoine contredit son frère avec vivacité :
— « Au Quai d’Orsay, ils n’ont jamais fait confiance aux protestations pacifiques de l’Allemagne. Ils ont acquis depuis longtemps la conviction morale… »
— « La conviction morale ! » fit Jacques.
— « … que les Empires centraux sont d’avance résolus à écarter tout ce qui pourrait empêcher, ou même retarder le conflit. »
Et, pour couper court à cette politique de chambre qui l’exaspérait, il posa sa serviette sur la table et se leva.
Tous l’imitèrent.
— « L’Allemagne, ne l’oublions pas, a fait plusieurs tentatives de conciliation, dont le gouvernement russe, dont le gouvernement français, n’ont voulu tenir aucun compte », dit Jacques à Studler, tandis qu’ils quittaient lentement la salle à manger.
— « Des feintes ! Allons ! Il lui fallait bien, malgré tout, ménager un peu l’opinion européenne ! »
Jousselin observa équitablement :
— « Mais la thèse allemande — nécessité d’une expédition punitive contre la Serbie et stricte localisation du conflit — n’impliquait nullement la volonté d’une guerre européenne… Encore moins d’une guerre contre nous ! »
— « Sans compter que », ajouta Jacques, « si réellement l’Allemagne avait eu cette volonté de guerre, ce désir d’écraser la France, pourquoi aurait-elle attendu si longtemps ? Pourquoi aurait-elle raté, depuis quinze ans, un si grand nombre d’occasions, beaucoup plus favorables que celle d’aujourd’hui ? Pourquoi n’a-t-elle pas profité de la crise franco-anglaise de Fachoda, en 1898 ? de la guerre russo-japonaise, en 1905 ? de la crise bosniaque, en 1907 ? de la crise marocaine, en 1911 ? »
— « Tout ça, je m’en fous », grommela le Calife, buté. Il répéta : « Je m’en fous ! » et enfonça ses poings dans ses poches.
M. Chasle, planté devant la porte, grignotait un quignon de pain, et s’effaçait pour laisser successivement passer les autres devant lui. Antoine fermait la marche. M. Chasle lui montra son pain, et cligna de l’œil :
— « Défunt mon père aussi en était adepte : au dessert il lui fallait sa petite croûte… Moi de même, Monsieur Antoine. C’est mon régal. » Dans son sourire, qui semblait l’excuser de tant d’indulgence envers ses faiblesses, perçait néanmoins quelque vanité d’avoir un goût si peu répandu. M. Chasle était beaucoup trop naturel pour être modeste.
Comme Jacques et Jousselin franchissaient le seuil du cabinet de consultation, où le café était servi, Studler se glissa entre eux, leur saisit les coudes, et, se penchant, reprit, sur un ton angoissé, confidentiel :
— « Je m’en fous, parce qu’on peut argumenter sans fin, et trouver des raisons à tout ! Je m’en fous, parce que nous avons tous besoin de croire que l’Allemagne est coupable, de croire que nous sommes des dupes ! Moi, quand j’ouvre un journal aujourd’hui, ce que j’y cherche d’abord — je ne m’en cache pas — ce sont des preuves de la duplicité allemande ! »
— « Mais pourquoi ? » demanda Jousselin, qui s’était arrêté, à l’entrée de la pièce.
Le Calife baissa les yeux :
— « Pour pouvoir encaisser ce qui nous arrive !… Parce que, si on se mettait à douter de la culpabilité allemande, on aurait trop de mal à faire ce qu’ils appellent tous : “notre devoir !” »
Jacques ne put retenir un rire amer :
— « Le devoir “patriotique” ! »
— « Oui » dit Studler.
— « Et vous pouvez encore le prendre en considération, ce prétendu devoir, quand vous voyez ce qu’on nous prépare en son nom ? »
Le Calife secouait les épaules comme s’il se débattait entre les mailles d’un filet.
— « Ah », reprit-il, sur un ton coléreux et suppliant, « ne m’embrouillez pas davantage !… Nous savons tous que, si, par malheur, la France mobilisait demain, malgré tout ce que nous pouvons penser, nous ne nous déroberions pas. »
Jacques ouvrait la bouche pour crier : « Moi, si ! » lorsqu’il aperçut, debout au milieu de la pièce, son frère, qui s’était retourné et qui le considérait fixement. Paralysé malgré lui, il céda à l’étrange prière qu’il lut dans ce regard : il se tut. Depuis l’arrivée d’Antoine, il était frappé du désarroi qu’il devinait chez son frère ; et il en était remué jusqu’au tréfonds — comme cette nuit, au chevet de leur père mourant, où il avait vu son aîné, qu’il jugeait invincible, éclater brusquement en sanglots.
Antoine se détourna :
— « Manuel », dit-il, « servez-nous le café, mon petit, voulez-vous ? »
— « Et puis », continua le Calife, sur un ton de plus en plus fiévreux, « je me dis : “Qui sait ? Une grande guerre européenne avancerait sans doute l’avènement du socialisme plus que ne pourraient faire vingt années de propagande en temps de paix !” »
— « Ça », dit Jousselin, « je ne vois vraiment pas comment ! Je sais bien que certains de vos doctrinaires professent cette théorie qu’il faut une guerre pour déclencher une révolution. Mais j’ai toujours pensé que c’était, comme dit gentiment le père Philip, une “vue de l’esprit”. Il faut n’avoir aucune idée de ce que sera une nation moderne sous les armes, un peuple mobilisé ! Étrange illusion, d’espérer qu’une insurrection, qui n’a pas encore pu réussir dans le laisser-aller de notre régime démocratique, deviendrait tout à coup possible le jour où tous les révolutionnaires seraient prisonniers des cadres de l’armée, à la merci d’une dictature militaire ayant droit de vie et de mort sur les individus ! »
Studler n’écoutait pas. Il regardait Jacques, fixement.
— « La guerre », reprit-il d’une voix sombre, « eh bien, quoi ? C’est trois ou quatre mois, peut-être… Mais, si, à la suite de ces épreuves, le prolétariat d’Europe se retrouvait plus fort, mieux trempé, plus uni ? Et si, après, c’en était vraiment fini de l’impérialisme, de la concurrence des armements ? Et si les peuples fondaient enfin une paix solide, la paix dans l’Internationale ? »
Jacques secouait obstinément la tête :
— « Non ! Tout ce bel avenir problématique, je n’en veux pas, si c’est au prix d’une guerre !… Tout, plutôt que l’abdication de la raison, de la justice, devant la force brutale, et le sang ! Tout, plutôt que cette horreur et cette absurdité ! Tout, tout, — plutôt que la guerre ! »
Roy, qui écoutait, lança :
— « Tout ?… même l’occupation du territoire par l’invasion ennemie ?… Alors, pour être tranquilles, proposons tout de suite aux Allemands la Meuse, les Ardennes, le Nord, le Pas-de-Calais ! Pourquoi non ? Avec un confortable débouché sur la mer ! »
Jacques haussa imperceptiblement les épaules :
— « Ça gênerait, sans doute, certains industriels du Nord. Mais pensez-vous, franchement, que, pour la majeure partie des ouvriers et des mineurs, ça changerait quelque chose d’essentiel à la misère de leur vie ? et que, si on les consultait, la plupart ne préféreraient pas ça, à la mort glorieuse sur un champ de bataille ?… » Son visage restait courageux et grave. « Je sais bien que vous considérez la guerre et la paix comme l’oscillation normale de la vie des peuples… C’est monstrueux !… Cette oscillation inhumaine, il faut l’arrêter, une fois pour toutes ! Il faut que l’humanité, délivrée de ce rythme sanguinaire, puisse librement orienter son activité vers la création d’une société meilleure ! La guerre ne résout aucun des problèmes vitaux de l’homme ! Aucun ! Elle ne fait qu’accroître la condition misérable du travailleur ! Chair à canon, pendant la guerre ; esclave plus durement asservi, après : voilà son lot ! » Il ajouta sourdement : « C’est simple : je ne vois rien — exactement rien ! — qui puisse être pire, pour un peuple, que les maux de la guerre ! »