tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Je m’excuse de vous troubler, dit Volodia.
Mais elle porta un doigt à ses lèvres, baissa les paupières et se tourna vers l’iconostase brillante. Visiblement, elle ne voulait pas être dérangée. Il fallait attendre la fin de la messe pour lui parler. Or, la messe était interminable. À demeurer debout, parmi cette foule immobile, Volodia se sentait gagné par la fatigue. Ses mollets devenaient de bois. L’odeur de l’encens lui donnait la nausée. Il admirait que cette frêle fillette supportât mieux que lui la discipline de l’Église.
Tout à coup, un mouvement de reflux parcourut les fidèles, et la foule s’agenouilla de nouveau en soupirant, comme un bétail. Pour se distraire, Volodia détaillait du regard les cheveux follets qui bouclaient sur la nuque de Svétlana, et que la lumière des cierges transformait en filigranes de feu. Le pied gauche de la jeune fille était à portée de sa main. Sous sa jupe retroussée, il voyait une semelle étroite, usée, un talon pointu. Cette pauvreté soigneuse était émouvante. Volodia releva le front. Autour de lui, s’étalait une chaussée de crânes inclinés, un grand chemin de têtes soumises, qui s’en allait, de bosse en bosse, vers l’autel et ses prêtres d’or. Et Svétlana n’était plus soudain qu’une pierre entre toutes les pierres de la route. Le prêtre dressait un bras solennel pour bénir cette voie humaine, nivelée au passage du Christ. Un torrent de musique traversait les nuages troubles de l’encens. Le chœur chantait :
Je vois ton trône, mon Sauveur…
À gauche, des voix plus douces répliquèrent :
Transperce de rayons l’enveloppe de mon âme,
ô source de lumière…
Svétlana chantait avec le chœur. Volodia distinguait sa voix dans l’ensemble, comme un fil d’argent. Et il en suivait les méandres avec délices, les yeux mi-clos, le cœur noyé de gratitude. Il lui sembla, brusquement, que l’office était dédié à la beauté, à la bonté de Svétlana. C’était elle qu’adorait cette foule obéissante. Volodia se signa rapidement et sortit de l’église, car la tête lui tournait un peu.
La messe tirait à sa fin. Par la porte ouverte, les fidèles se dispersaient lentement, et on entendait la plainte monotone des mendiants, assis à croupetons sur les marches, et le tintement des monnaies dans leurs sébiles. Svétlana parut enfin. Volodia vint à sa rencontre. Avant même de lui dire bonjour, elle s’écria :
— Le père Sabel a été admirable !
— Meilleur que jamais, dit Volodia avec une conviction hâtive.
— Je ne savais pas que vous fréquentiez cette église, reprit-elle.
— Mais si…
— Comment se fait-il donc que je ne vous y aie jamais rencontré ?
— Il y a tant de monde !…
— Oui, tant de monde ! C’est bien. On prie mieux ainsi. Et moi qui vous croyais moqueur, incrédule…
— C’est un air que je me donne, dit Volodia. Comme ça, on me laisse en paix. Dans notre monde, vous savez, il ne sied guère de paraître pieux.
Elle l’approuvait avec tristesse.
— Je joue donc au libre penseur, poursuivit Volodia. Mais, en secret, je viens prier ici…
Il hésita, chercha un terme plus noble.
— Je viens ouvrir mon âme à Dieu, dit-il enfin. Je passe un long moment, caché à l’ombre d’un pilier, dans le murmure des prières.
— Il ne faut pas se cacher, dit-elle gravement. Il faut être fier de sa foi. Surtout un jour pareil !
— Un jour pareil ?…
— Le 13 décembre est le jour de saint Eustrate, martyr, de saint Eugène et de saint Orest…
— Quel est donc le jour de votre sainte patronne ?
— Le 20 mars, dit-elle. En même temps que les sept vierges martyres Alexandra, Claude, Euphrasie, Matrone, Juliana, Euphémie et Théodosie.
— On vous assimile aux sept vierges martyres ? dit-il en riant.
— Pourquoi riez-vous ?
— Pour rien. J’ai encore beaucoup à apprendre. Savez-vous que j’ai failli me trouver mal à l’église ?
— Oui, l’office a été très long, dit-elle.
Ils firent quelques pas dans l’allée. Volodia n’osait prendre le bras de la jeune fille et se sentait un peu ridicule à ses côtés, comme un novice.
— Bientôt viendront les grandes fêtes, dit-elle. J’aime tant les préparatifs de la Noël. Il y a un tel mystère dans la nuit froide qui annonce la naissance du Christ ! Je ne crois pas que la Noël puisse être aussi belle en France, en Italie, où il n’y a pas de neige. Il faut de la neige, beaucoup de neige.
Elle ramassa de la neige dans ses mains, la modela un peu, la toucha du bout de la langue. Volodia sentit qu’il allait dire des bêtises.
— Je… vous reviendrez dans cette église ? balbutia-t-il.
— Mais oui !
— Moi aussi. Mais il ne faudrait pas dire à Marie Ossipovna que vous m’y rencontrez.
— Qu’y a-t-il de mal à cela ?
Elle ouvrait ses grands yeux candides.
— Rien, rien, dit-il. Mais Marie Ossipovna est si étrange. Simplement pour nous contrarier, elle pourrait vous interdire de me voir. Et j’en serais très malheureux…
Elle ne répondit pas et baissa la tête.
Chaque jour, il vint la rejoindre à l’église, et elle ne semblait pas surprise de le voir aussi ponctuel dans ses dévotions. Les génuflexions nombreuses de Volodia, ses largesses aux mendiants, ses achats massifs de cierges et d’hosties le rendaient même, de jour en jour, plus sympathique à Svétlana. Jadis, elle avait peur de lui. Elle se disait qu’il cachait un naturel pervers sous des apparences affables. Maintenant, elle croyait le comprendre et s’étonnait de l’avoir si longtemps redouté. C’était un brave garçon, honnête, pieux, travailleur et solitaire. Bien qu’il ignorât inexplicablement certains détails de la liturgie, sa foi paraissait ardente et méritait d’être encouragée. Leurs tête-à-tête, dans le square de l’église, étaient consacrés à des conversations édifiantes. Svétlana éprouvait du plaisir à lui parler de son enfance et des vertus de la religion. Lorsqu’elle se séparait de Volodia, elle se sentait légère et chantante, et elle remerciait Dieu d’avoir envoyé sur sa route une âme de cette qualité.