Pisteur - Livre 2 - Partie 2 [Ruins - fr]
- Автор: Кард Орсон Скотт
- Серия: Pisteur #2
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 978-2-290-10335-7
- Переводчик: Mathieu Jacquet
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Pisteur - Livre 2 - Partie 2 [Ruins - fr]». Краткое содержание книги:
« Celui-ci est sain.
— Dans ce cas, allons… »
Le crocheface ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase. Vadesh le projeta-t-il par une sorte de télékinésie, le parasite bondit-il de lui-même ou Rigg pencha-t-il la tête par mégarde au-dessus de la bassine ? Le pisteur ne disposa que d’une demi-seconde pour démêler cette question. Car l’instant d’après, il suffoquait en proie à une indicible douleur et à une peur panique à la vue des tentacules lui pénétrant dans les narines, la gorge, les oreilles et, plus épouvantable et douloureux encore, les yeux.
Trop tard, songea Rigg avec effroi. Il va me dévorer les globes.
Le parasite se fraya ensuite un chemin à travers les nerfs otiques et optiques du garçon. Puis le combat commença.
Pas un combat à mort, ni un corps-à-corps. Plutôt… un combat en aveugle, une sorte d’égarement. Rigg sentait son organisme toujours sensible, actif. Mais il ne le trouvait plus, ne le contrôlait plus.
Il se sentait prisonnier d’un labyrinthe à l’itinéraire sans cesse changeant, aux murs se dressant puis tombant au hasard, jamais deux fois au même endroit.
La douleur allait et venait. Son corps ressentit le besoin d’uriner. Il urina. Puis, sans que Rigg ne lui demande rien, il se leva et marcha, comme guidé par une volonté autonome.
Non : par la volonté du crocheface.
Rigg se sentit submergé par un terrible sentiment de rejet ; une hostilité bestiale, comme celle affichée par les villageois devant chez Nox le jour de la mort de Kyokay, le petit frère d’Umbo que Rigg avait tout fait pour sauver et que ces hommes étaient venus venger. Le crocheface semblait piocher dans ses plus douloureux souvenirs pour le submerger de regrets.
Rigg interpréta cette déferlante émotionnelle comme un avertissement du parasite : N’essaie pas de me dominer. Quand son corps s’était levé puis avait marché à la demande du crocheface, Rigg avait laissé faire, se contentant d’observer de l’extérieur – une simple pensée pour lui, mais un acte de résistance pour le crocheface.
Soit, Rigg lutterait donc avec ses pensées. Qu’avait dit Miche, déjà ? Quelque chose à propos de l’inutilité de contrôler le corps dans un premier temps. Ce sont tes pensées qui doivent résister. Oblige ton cerveau à s’y accrocher, le temps que passe la tempête de désirs et de sentiments soufflée par le crocheface.
Formuler une pensée n’avait rien de compliqué ; le plus dur était de se focaliser dessus quand tous les désirs de son être réclamaient à cor et à cri son attention.
Rigg eut l’impression de revivre l’épreuve du Mur. Avec cette fois, comme pires ennemis, non pas l’angoisse et la peur, mais les envies pressantes et inassouvies d’un jeune adolescent : la faim, la soif, le besoin de se purger.
Mais dans ce sourd combat, à trop user de la même arme, le crocheface finit par tomber à court de munition. Rigg avait tenu bon face à ce feu nourri de désirs. Son esprit reprit le dessus et retrouva le chemin de ses pensées – pour ne plus jamais s’en éloigner.
Rigg ouvrit les paupières, exposant aux rayons de la lumière ambiante deux tout nouveaux yeux. Ceux du crocheface, songea-t-il. Mais les nerfs qui les contrôlaient et le cerveau qui recevait et interprétait leurs messages nerveux étaient encore siens.
Rigg faisait corps avec le parasite.
Le crocheface avait-il échoué pour autant ?
Non : Rigg l’avait juste dompté, tel un cavalier dressant des rênes et de la cravache un pur-sang revêche. Cet organisme resterait lui-même, continuerait à manifester ses besoins. Il vivrait, se reproduirait et perdurerait, comme tout organisme. La faune indigène du Jardin s’exprimerait à travers le crocheface par le biais de cette symbiose. L’un dominerait l’autre, certes, mais l’un n’irait plus sans l’autre. Rigg verrait le monde à travers les yeux du crocheface, qui infléchirait en retour ses décisions, en fonction de ses propres besoins et désirs. Ils resteraient unis jusque dans la mort.
Mais je suis toujours Rigg Sessamekesh.
Non, pas Sessamekesh. Rigg le pisteur. Rigg l’homme du Jardin. Rigg le gardien de la mémoire des vaisseaux. Rigg Sessamekesh n’est plus.
Il engloba la pièce du regard. Combien de temps avait duré son combat ? Sans même calculer, il le sut : soixante-dix heures et trente-deux minutes. Vadesh lui avait apporté de l’eau qu’il avait bue, et dont le crocheface avait irrigué son organisme. Le sacrifiable se tenait là, dans un coin de la pièce.
« Donnez-moi encore un peu d’eau, exigea Rigg.
— Si je puis me permettre une suggestion, un bain ne serait pas de trop, également, observa Vadesh.
— Chaque chose en son temps.
— Ravi de vous revoir parmi nous.
— Merci. »
Rigg écourta les politesses pour passer aux choses sérieuses : sa métamorphose et, surtout, l’apport du crocheface dans sa faculté à lire les traces.
Les résultats ne se firent pas attendre. Son cerveau fut submergé d’emblée par un raz-de-marée informatif d’une violence proportionnelle aux attaques du parasite pendant leur pugilat mental.
Rigg ne voyait plus des traces mais des gens. Des gens avec un visage, un passé, une vie dont il découvrait tous les détails, sans même chercher à les connaître.
Ma tête va exploser. C’est trop d’informations d’un coup. Et pourtant elles flottaient là, à disposition, sous ses yeux.
Ram Odin aussi était là. Et ici, et encore là, trace après trace. Ram Odin se levant de sa stase, se recouchant. Levé, couché, assis dans la salle de commandes, passant ses ordres… comme à l’instant même.
Ram Odin onze mille deux cent deux ans plus tôt – une date tombée du ciel, et pourtant, Rigg le savait, irréfutable.
Un autre chiffre apparut, le concernant cette fois : son âge. Cette année, Rigg venait d’avoir quatorze ans et malgré une chronologie embrouillée au possible, malgré tous les allers-retours effectués dans le temps, malgré la répétition des mêmes événements, malgré l’année passée chez les Enfants d’Odin, puis remontée de moitié, malgré tout cela, il savait en avoir désormais seize, quel que fût le calendrier utilisé.
Les tests ne faisaient que commencer. Le suivant sur sa liste concernait sa capacité à se projeter vers le futur, et non plus seulement vers le passé.
Cette limitation tenait-elle toujours ?
Pour le savoir, rien de bien compliqué : il se décala d’un demi-mètre vers la droite, sauta d’une minute en arrière… puis d’une en avant.
Il ressentit cette aspiration familière des retours au présent qu’il devait autrefois à Umbo – mais maîtrisait désormais.
Il nota tout de même une particularité : à son retour, son double disparaissait. Ce qui paraissait logique du fait de son retour à l’exact moment de son départ. Il pouvait ainsi multiplier les trajets dans un sens comme dans l’autre sans risque de se dupliquer.
Un autre test pressait : le découpage temporel. Sa sœur lui avait expliqué son fonctionnement, il n’avait « plus qu’à » appliquer, en échantillonnant le temps et en propulsant son corps d’un échantillon à l’autre.
Il se lança, en imposant un différentiel temporel d’abord lent, le temps que son cerveau et son corps s’habituent à l’exercice et à leurs nouvelles ressources, puis plus rapide.
Vadesh entra une carafe d’eau à la main. Il parcourut la pièce du regard puis ressortit, persuadé que Rigg était parti faire un tour.
Rigg cessa de sectionner le temps. Il préférait cacher au sacrifiable sa capacité à reproduire le don de Param. Laissons-le croire à un simple aller-retour dans le temps, à une maîtrise plus poussée, mais non diversifiée, de mon talent.