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Peur sur Montmartre

Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:

Le 18e arrondissement de Paris est le théâtre de crimes inexpliqués. La signature du tueur, comme un dessin d'enfant, laisse les enquêteurs perplexes. Quand des féticheurs s'en mêlent, la panique est à son comble.
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
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Le lieutenant Fernandez répondit qu’elle ne connaissait pas grand-chose concernant cette partie de l’histoire récente, qu’elle en était désolée. Le libraire but une gorgée d’eau et repoussa le sandwich que Pichot lui proposait. Les policiers attendaient la suite impatiemment.

— Nous arrivions en masse de la Sorbonne ce soir-là, se souvint Lavigne. L’Odéon avait donné une représentation et le théâtre fermait ses portes au moment où nous débouchions sur la place. Nous avons investi le théâtre en quelques minutes, emportés par notre enthousiasme révolutionnaire. À mes côtés se tenaient Sentenac, Lebrognec et Nadine, nous ne nous quittions plus. Je me souviens encore de la tête du directeur du théâtre, Jean-Louis Barrault, quand nous lui avons annoncé que son théâtre devenait le temple de la révolution prolétarienne. Il n’avait pas l’air emballé du tout par notre idée. L’occupation de l’Odéon a duré un mois environ. De temple de la révolution, il se transforma en temple de l’amour, en « baisodrome » comme disaient les bourgeois. Nous vivions dans les loges, les coulisses et les combles. Entre Nadine et moi tout s’est dégradé au cours de ces quelques semaines. Nous nous disputions puis nous nous aimions alternativement… Quand la révolution arriva à son terme, nous avons repris notre vie mais tout avait changé. Nous n’étions pas peu fiers d’avoir « participé » comme nous disions. Aujourd’hui, bien sûr, je vois les choses autrement, mais ce serait trop long à vous expliquer, et je doute que cela vous intéresse beaucoup…

Le libraire déversait ses souvenirs. Ce n’était pas franchement ce que les membres de la brigade attendaient, mais Bérangère savait ce qu’elle faisait. Elle cherchait à mettre son interlocuteur en confiance et ça fonctionnait exactement comme elle le souhaitait.

— Les mois qui suivirent se transformèrent en débandade. C’était comme si nous avions une gueule de bois qui devait durer des semaines voire des années. Après tant d’exaltation et d’espoirs, la vie ordinaire nous parut épouvantablement terne et ennuyeuse. J’ai repris mes études grâce à un boulot de pion dans un lycée qui me permettait d’être indépendant. Je vivais dans une chambre de bonne minuscule. Nadine m’y rejoignait souvent mais elle vivait toujours chez ses parents. Un jour, elle m’a avoué qu’elle était enceinte de quatre mois.

À ce stade du récit, les cous se tendirent dans un même mouvement vers Thibault Lavigne.

— Elle était tellement menue qu’on ne voyait rien. Je lui ai demandé de qui était cet enfant, elle ne savait pas. Je ne voulais pas d’un môme qui ne fût pas le mien, vous comprenez. Nadine pleurait comme une petite fille, elle avait l’air perdue. Je lui ai dit qu’on s’en sortirait, qu’on traiterait le problème tout seuls, mais elle a fini par lâcher le morceau à ses parents. Cette affaire a pris des proportions dramatiques : nos familles se sont contactées, les parents de Nadine étaient plus scandalisés par le fait que leur fille fréquentait un fils de prolo que par le comportement de leur progéniture sur les barricades. Quant à mes parents, ils étaient désemparés, incapables d’affronter la situation. Et puis, Nadine a disparu de ma vie du jour au lendemain. Son père est venu me trouver à la sortie du lycée, un soir, il m’a dit qu’il s’occupait de tout, qu’il envoyait sa fille en Suisse pour l’avortement et qu’elle y resterait ensuite pour finir ses études, que Nadine ne voulait plus me revoir, plus jamais, qu’il fallait oublier nos enfantillages, qu’il acceptait de me verser une somme d’argent pour acheter mon silence. Ce n’était qu’un tissu d’horreurs. J’étais fils de prolo, je n’étais rien, ça faisait des mois que tout allait mal, je n’en pouvais plus. J’ai tout gobé, sauf le fric que j’ai refusé. J’ai perdu Nadine et je me suis embrouillé avec Sentenac et Lebrognec.

Lavigne s’arrêta. Bérangère craignait qu’il ne change d’avis et décide de se taire.

— Voulez-vous faire une pause, demanda-t-elle, vous reposer un peu, manger quelque chose ? Nous reprendrons un peu plus tard, si vous sous sentez fatigué.

— Non, ça va. Je préfère en finir.

— Reprenez un verre d’eau, insista-t-elle.

Il engloutit le verre qu’elle lui avait tendu. Ughetti en profita pour se dégourdir les jambes. Pichot fit un petit signe à Bérangère pour lui exprimer sa satisfaction. Lavigne reprit son monologue sur un ton plus grave encore.

— Un an a passé. Je n’avais plus de nouvelles de Nadine. Je pensais sincèrement qu’elle se trouvait à Lausanne ou ailleurs dans un pensionnat pour jeunes filles nanties. Un jour, j’ai rencontré un copain étudiant qui m’a affirmé l’avoir croisée dans un café. Oh ! je n’ai pas attendu bien longtemps avant de la revoir, elle connaissait mon adresse. Elle savait également que je ne pouvais pas lui résister… C’était un soir d’hiver. En rentrant chez moi, je l’ai trouvée en boule sur mon paillasson, comme un petit chat, les yeux désemparés. Elle m’a fait penser à une bête traquée. Je l’ai prise dans mes bras et nous ne nous sommes plus quittés.

On frappa à la porte du bureau. Un agent passa une feuille au commissaire :

— De la part de monsieur le divisionnaire. Je lui donne une réponse ?

Ughetti lut brièvement le contenu, griffonna sur le papier et congédia le messager. Bérangère, à cran, se demandait si le libraire tiendrait le coup, si une interruption supplémentaire n’allait pas tout casser en le faisant rentrer dans sa coquille, mais Lavigne poursuivit :

— Nadine était détruite. Au début, elle ne m’a rien dit. Je voyais bien que quelque chose clochait mais j’attendais qu’elle veuille bien me parler. À l’issue d’une grosse dispute, elle m’a tout jeté à la figure. En quelques mots, j’appris qu’elle avait mis un enfant au monde, que l’enfant était de moi et qu’il avait été confié à une famille étrangère dont elle ignorait l’identité.

Le libraire se tut. Il n’y avait pas un mouvement, pas le début d’une respiration dans la pièce.

— Albert Pascoli n’a jamais envoyé sa fille en Suisse, quand Nadine lui a révélé son état, il était trop tard pour agir. Ils l’ont séquestrée jusqu’à la fin de sa grossesse dans le prieuré qu’ils avaient acquis quelques mois auparavant, une propriété en Seine-et-Marne. Personne ne les connaissait dans la petite ville de Guermantes, c’était facile de passer inaperçu. Le père Pascoli avait des responsabilités dans une grande entreprise publique, ce n’était pas un rigolo. Le vieux s’était trompé d’époque, il voulait dompter sa fille, la remettre dans le droit chemin et éviter un scandale à tout prix. Quant à la mère Pascoli, la pauvre femme n’avait pas droit au chapitre. Nadine a été très choquée par ces longs mois d’attente. Je pense sincèrement qu’elle a connu l’enfer et que tout son comportement par la suite a découlé de ce traumatisme. L’idée que quelque part son enfant vivait, sans qu’elle le connût, la mettait régulièrement dans un état de dépression grave. Elle vivait continuellement sous antidépresseurs… Pour oublier tout ça, elle menait une drôle de vie. Je suppose que son amie Jocelyne s’est chargée de vous informer sur ses soirées ridicules. J’étais au courant… Vous ne m’apprendrez rien à ce sujet… Après tout, nous étions divorcés, ça ne me regardait pas. Nadine et moi étions curieusement redevenus très proches depuis quelque temps, elle n’avait plus beaucoup de secrets pour moi.

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