Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
Le livreur attaquait la deuxième phase de sa mission en déchargeant des caisses.
— Nadine Pascoli s’est trouvé enceinte en 68, après les événements. Savez-vous quelque chose à ce sujet ? insista Loyrette.
Caton marqua une pause avant de répondre :
— Je n’ai pas l’habitude de me mêler des affaires des autres. Je ne connaissais pas Nadine à cette époque. D’ailleurs, personne ne m’a posé cette question le jour où j’ai été convoqué dans vos bureaux. Je ne vois pas ce que ça vient faire dans cette série d’assassinats épouvantables.
— Non, bien sûr. Permettez-moi d’insister néanmoins, et de vous aider. Quand vous vous réunissez avec le brocanteur, le libraire et le bouquiniste, il doit bien vous arriver de parler du passé. Le vin et le livre font bon ménage disiez-vous, vous pourriez y ajouter les souvenirs. Entre vieux copains, l’alcool aidant, on se laisse facilement aller aux confidences.
Caton ne répondit pas. Le livreur poussa la porte du magasin et se dirigea vers le patron.
— Une livraison, monsieur Caton !
— Merci, Ahmed. Entassez les caisses sur le côté, si ça ne vous dérange pas. Je n’ai pas le temps de m’en occuper pour le moment.
— Pas de problème ! Une petite signature sur le bordereau, s’il vous plaît.
Le va-et-vient d’Ahmed reprit de plus belle. Le caviste hésita quelques secondes avant de s’exprimer à regret, comme s’il cherchait à soulager sa conscience :
— C’est en 69 qu’il y a eu problème, lâcha-t-il.
— En 69 ?
— Oui, je ne suis pas censé être au courant. Lebrognec s’est confié à moi un jour où il n’avait pas le moral. J’avais ouvert une bonne bouteille, moi, je sais quand je dois m’arrêter, c’est mon métier, le vin, vous comprenez. J’aime goûter, savourer, je n’aime pas perdre la tête. Lebrognec… c’est différent, il était saoul, il s’est mis à me raconter toutes sortes de choses.
— Que vous a-t-il confié ?
Le bruit de la rue et le froid s’engouffraient par la porte largement ouverte pour faciliter la livraison. D’un mouvement de tête, le caviste fit comprendre qu’il parlerait après le départ du livreur.
— Nadine a effectivement été enceinte après les délices de 68. Tout le monde vous dira qu’elle n’a pas gardé l’enfant. La vérité c’est que les parents l’ont enfermée jusqu’à la naissance du petit. Paraît qu’il était trop tard pour le faire passer. Nadine ne connaissait pas le père. Ce que je sais c’est que l’enfant a été donné, oui, donné à une famille qui ne pouvait pas en avoir. Ne me demandez pas les détails de cet arrangement, je n’en sais pas plus. Lebrognec était ivre comme je vous l’ai dit. Il m’a avoué qu’il avait eu une liaison avec Nadine en 68, lui aussi. Thibault était l’officiel mais la garce couchait à droite et à gauche. Ils ont tous failli s’entre-tuer à l’époque, à cause d’elle.
Loyrette était stupéfait par ces révélations qui plaçaient l’enquête sous un jour nouveau.
— Autrement dit, le père de l’enfant pourrait aussi bien être Lavigne que Lebrognec ou Sentenac.
— Vous connaissez le problème, on n’est jamais sûr du père…
— Savez-vous où se trouve le fils de Mme Pascoli actuellement ?
— Personne n’en sait rien. Même Nadine et Thibault ne savaient pas. Les parents Pascoli maîtrisaient complètement la situation. De plus, Lavigne a fait barrage dans sa tête. Quand il a épousé Nadine en 70, il a complètement occulté cette naissance, pour lui, Nadine n’a jamais eu de gosse. Il ne l’a pas vue enceinte, elle avait disparu de la circulation pendant un an. Quand elle s’est pointée de nouveau, l’affaire était classée pour tout le monde. Voilà tout ce que je sais de cette sinistre comédie.
— Pourquoi n’avoir rien dit le jour de l’audition ?
— J’avais promis à Victor, et puis, ça n’a rien à voir avec les meurtres.
— Ce n’est pas à vous d’en juger.
Loyrette quitta la cave à vins avec un sentiment d’urgence. Cette fois, ils tenaient le fil d’Ariane qu’il fallait dérouler mètre par mètre, doucement, pour ne pas le rompre ni le perdre. Ayant appelé la brigade, il tomba sur Arrosteguy :
— Bingo ! Nadine Pascoli a bel et bien donné naissance à un fils. Il est bien vivant et se balade quelque part dans la nature, mais où, personne ne sait.
Le procédurier demeura longuement pensif à l’autre bout du fil. Encore une fois, Damien a vu juste…
33
Le commissaire était remonté contre la « bande des quatre ». Ils avaient tous menti de manière outrancière, soit ouvertement, soit par omission, évitement ou dissimulation. Il avait convoqué Thibault Lavigne à la brigade avec la ferme intention de le malmener. Ce qui l’irritait de plus en plus, c’était cette intuition à la fois pertinente et décalée du capitaine Escoffier. Sous ses airs de ne pas y toucher, malgré ce regard toujours absent, un rien dédaigneux, Damien Escoffier avait souvent une longueur d’avance sur les autres.
Le libraire était assis dans un fauteuil, la mine déconfite, devant le bureau d’Ughetti. Il ne portait plus de pansement autour de la tête, la blessure était apparente sous ses cheveux poivre et sel. Ughetti, debout devant la fenêtre, gardait les mains enfoncées dans les poches de son pantalon de velours. Bérangère dirigerait l’audition. De l’autre côté de la pièce, Pichot, Escoffier, Loyrette et Arrosteguy se tenaient également debout. Bérangère circulait dans la pièce et s’asseyait de temps à autre sur le rebord du bureau. Lavigne, le teint cireux et des poches sous les yeux, ayant abandonné sa superbe, parlait d’une voix neutre. Un élément récent l’avait convaincu de coopérer avec les forces de police : la librairie avait été vandalisée dans la nuit, il avait également reçu plusieurs coups de téléphone anonymes.
— J’ai rencontré Jocelyne Rouquier, ce matin, dit Bérangère. Nous avons parlé de votre ex-femme, bien entendu, et de bien d’autres sujets que nous aimerions aborder avec vous.
Lavigne émit un rire grinçant.
— Je dois mon divorce à cette garce, c’est elle qui a convaincu Nadine que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre.
— Autre chose, renchérit Bérangère, le brigadier Loyrette, ici présent, s’est entretenu avec votre ami François Caton qui nous a livré des informations tout aussi surprenantes. Vous ne pouvez plus jouer à cache-cache, monsieur Lavigne. Nous vous avons épargné par respect pour votre deuil, puis à cause de l’agression dont vous avez été la victime… Ça ne peut plus durer… D’autre part, votre vie semble aujourd’hui menacée.
À ce moment-là, Loyrette s’avança vers le fauteuil et répéta les propos tenus par le caviste, quelques heures plus tôt. Le libraire avait en horreur ce grand déballage et se sentait pris au piège. Son regard s’obscurcit quand il reprit la parole.
— Nadine a mis le paquet pour attirer la haine sur elle… Je l’ai rencontrée, grâce à Gérard, pendant la grande folie de 68. C’était au début des grèves de la faim et des premiers conflits à Nanterre. Nadine était une jeune fille qui avait été trop longtemps bridée et qui ne demandait qu’à exulter. J’en suis tout de suite tombé fou amoureux. Je l’ai perdue de vue une semaine ou deux, puis, au hasard des manifestations, nous nous sommes retrouvés. En quelques jours, elle avait considérablement changé, ce n’était plus la même. Nous étions pris dans le feu de l’action, dans le tourbillon de la folie estudiantine. Ceux qui n’ont pas vécu cette période ne peuvent pas comprendre quelle importance ces événements revêtaient pour la jeunesse de l’époque. C’était une libération, une bouffée d’oxygène. Nadine était une enragée du mouvement révolutionnaire. Elle était née dans une famille de psychorigides où l’on ne communiquait pas, elle allait dans tous les sens, comme un petit animal qui découvre la liberté. Je l’aimais. Ces choses-là ne se commandent pas… Nous défilions pour mettre à bas les tabous, nous prônions la liberté sexuelle et Nadine en abusait un peu, il est vrai. Je souffrais, mais je considérais cette souffrance comme l’un des derniers carcans de la société bourgeoise dont nous étions les victimes. Nous étions devenus un peu fous… Le sommet a été atteint mi-mai à l’Odéon. Je ne vous ferai pas un exposé sur mai 68, mais l’Odéon a représenté une étape importante dans le mouvement. Vous n’en avez sans doute jamais entendu parler, mademoiselle.