Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
— Je vais peut-être devoir y aller, quelle heure est-il ?
Robert fit mine de chercher l’heure.
— Où est ta montre ?
Il rougit.
— Oh non ! Tu l’as déjà revendue ?
Une montre à mille francs, avec des tas de cadrans, que Léonce lui avait offerte le mois dernier !
De colère, elle se leva et se dirigea vers le paravent qui masquait la cuvette et les serviettes. On ne pouvait pas imaginer silhouette plus mince, hanches plus galbées, seins plus délicats, fesses plus rondes et fermes, delta mieux épilé, Robert lui-même, qui n’était pas spécialement émotif, en resta le souffle court.
Tandis qu’elle faisait une rapide toilette, elle passa discrètement la tête. Il était encore assis sur le lit, l’air penaud. Léonce sourit, elle le trouvait émouvant.
C’était un homme d’une trentaine d’années au nez long et droit, aux yeux rapprochés, aux arcades sourcilières basses. Ses grosses lèvres ne se fermaient presque jamais et laissaient voir des dents jaunâtres ; lorsqu’on lui demandait d’où lui venaient cette joue tirée sur l’arrière et cette oreille déchirée, il répondait qu’il avait été victime d’un accident de chasse, ce qui était en partie vrai. Conséquence de cet épisode, selon la manière de le considérer, on pouvait lui trouver un air candide ou franchement intimidant. Parfois, il faisait un peu peur aux filles. Léonce, avec son goût marqué pour les petites frappes, avait tout de suite adoré.
Dans le civil, il était mécanicien automobile. Du moins, il avait commencé sa carrière ainsi parce qu’il avait de grandes paluches et qu’il n’était pas doué pour l’école, jamais aucun résultat, le certificat d’études primaires était un horizon inatteignable, on l’avait rapidement placé en apprentissage. Il en avait passé du temps à nettoyer des pièces à l’essence pour des ouvriers qui se prenaient pour des patrons parce qu’ils avaient un employé à leur botte ! Robert aimait les voitures, mais moins pour leur mécanique que pour le plaisir de rouler, de se montrer au volant ; il y avait des filles que ça émoustillait et c’était exactement le genre de filles qu’aimait Robert. Il n’avait pas fallu un an d’apprentissage avant que, les dimanches de beau temps, il lève secrètement le rideau de fer à l’arrière du garage et emprunte les voitures qui attendaient les clients. Au retour, faute d’argent, il fallait piper un peu d’essence dans tous les autres véhicules pour refaire un plein à peu près correct, un rien déplaisant, ce goût dans la bouche, mais pas de quoi décourager.
À dix-neuf ans, il avait déjà fait un nombre incalculable de virées dans des autos assez luxueuses, du genre qu’il ne pourrait jamais s’offrir. Son frère trouvait les filles, lui sortait les voitures, à la fin de la soirée on rentrait les voitures et on gardait les filles, quelle belle époque ç’avait été ! Qui s’était achevée le jour où, dans une Farman A6B Super Sport, Robert, sur le coup d’une heure du matin, et alors qu’une passagère, euphorisée par le mousseux, avait passé la tête sous le volant pour lui manifester une reconnaissance enthousiaste, avait embouti successivement une Bébé Peugeot, une Fiat Type 3 et une 11 CV avant de terminer sa course dans la vitrine d’un fleuriste. Curieusement, le patron du garage l’avait gardé à son service. Il l’avait simplement changé d’établissement.
À compter de ce jour, Robert paya sa dette en démontant les pièces de voitures volées et en en maquillant d’autres destinées à l’exportation. De quoi apprendre pas mal de choses, autant que son cerveau pouvait en emmagasiner.
Robert était purement instinctif. Capable de penser, mais pas longtemps. Anticiper au-delà de la semaine lui avait toujours été difficile. Cette incapacité à imaginer les perspectives avait fait de lui un jouisseur. Il avait ceci d’enfantin que, pour lui, seul le présent existait. Tout effort lui coûtait, il aimait saisir ce qui s’offrait, une voiture, une fille, un billet, il n’est pas certain qu’il sût faire clairement la différence entre les trois. Robert ne pensait pas beaucoup, mais il était doté d’une sorte d’intelligence pulsionnelle, il sentait les choses, les situations, il savait se mettre à couvert lorsqu’il le fallait, profiter quand il le pouvait, se satisfaire si c’était possible et se sauver dès que le danger survenait.
Après deux années de purgatoire dans les cales du navire, Robert se réveilla un matin avec la certitude, purement intuitive, que sa dette était payée. Il était ainsi, sans nuances, c’était oui ou non, et maintenant, c’était non.
À mesure qu’il approchait du garage de Saint-Mandé, il acquit même la conviction qu’ayant largement remboursé, il avait du crédit, il voulait partir avec une voiture, pas forcément une grosse, une « de luxe », mais, dans son échelle de valeurs, une voiture était ce qui incarnait le plus clairement sa légitimité à recouvrer sa liberté. Le patron ne l’entendit pas de cette oreille. Robert attrapa un cric de sa grosse paluche droite et passa deux mois à la Santé où il se fit de nouveaux amis.
À la sortie, il était un autre homme. Finis les garages (même si sa passion pour les automobiles restait intacte) et le travail pour les autres, Robert se mit à son compte. Habile manuellement, astucieux dans les questions mécaniques et peu impressionnable, il remplissait les conditions minimales pour devenir cambrioleur, à ceci près qu’il manquait de stratégie. Commença alors une longue suite d’opérations dont le point commun fut de ne jamais se dérouler comme prévu. Après deux heures à s’escrimer sur les serrures, il entrait dans un appartement vide parce que le propriétaire avait déménagé l’avant-veille, il trouvait des coffres déjà ouverts ou des bijoux tellement faux qu’ils faisaient marrer les receleurs, il tombait sur deux flics à la sortie du jardin, il lui était assez difficile de gagner sa vie.
Jamais Robert n’imagina qu’il y avait, dans son organisation, une carence de méthode. Pour lui, ces aléas étaient ceux du métier. Il eut néanmoins un doute le jour où il fut surpris, au rez-de-chaussée d’un magasin, par une femme qui, sans sommation, lui tira dessus au fusil de chasse. Il baissa la tête juste à temps, des éclats de porcelaine lui arrachèrent le haut de la joue et la moitié de l’oreille, il parvint à s’enfuir en perdant du sang comme un cochon. En quittant l’hôpital, il s’interrogea sur sa vocation.
C’est à ce moment-là que la Grande Guerre l’avait happé.
Blessé à l’épaule au premier engagement, il avait vécu un conflit sans peine ni gloire, passant l’essentiel de son temps à tenter de se faire muter dans un nouvel hôpital, dans un nouveau service.
Libéré, il avait « bricolé », c’est ainsi qu’il appelait pudiquement la ribambelle de petites affaires louches qui l’avaient conduit, un beau jour, à quitter précipitamment le territoire français. C’est à Casablanca qu’il avait fait la connaissance de Léonce.
Léonce entendit sonner quatorze heures, je ne suis pas en avance. Il y avait tout juste l’espace pour se laver, rien pour poser les vêtements qu’elle accrochait au-dessus du paravent. Elle détestait cet hôtel. Il passait, dans les couloirs, plus de prostituées que de voitures place de l’Opéra. Mais Robert, c’était son truc. Dès que c’était trouble, il était comme un poisson dans l’eau. Et l’hôtel se trouvait dans le neuvième arrondissement. Rue Joubert. C’est aussi pour ça qu’il l’avait choisi.
— Rue Joubert ! C’est marrant, non ? Moi, je l’adore, ce type…