Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
MOHAMMED a très vite compris que le sexe était « la grande affaire » et « la seule véritable passion » temporelle de la plupart des prêtres qu’il fréquente. Combien ils prennent au sérieux leur « vice » ! Et cette découverte l’a enchantée, par son étrangeté, son animalité, les jeux de rôle qu’elle suggérait, mais aussi, bien sûr, parce qu’elle est devenue la clé de son modèle économique. Sa petite entreprise ne connaît pas la crise.
Mohammed insiste sur le fait qu’il travaille seul. Sa start-up ne dépend d’aucun proxénète.
— J’aurais honte, car ce serait entrer dans un système. Je ne veux pas devenir prostitué, m’assure-t-il très sérieusement.
Comme tous les prostitués de Roma Termini, Mohammed aime les habitués. Il aime « faire des relations », comme il dit, avoir le portable de ses clients afin de « construire quelque chose sur la durée ». Selon ses dires, les prêtres seraient parmi les clients les plus « fidèles » : ils s’accrochent « instinctivement » aux prostitués qu’ils aiment et veulent les revoir. Mohammed apprécie cette régularité qui, outre les bénéfices financiers qu’elle offre, lui semble réhausser son statut social.
— Un escort, c’est quelqu’un qui a des réguliers. Ce n’est pas un prostitué, insiste le jeune Tunisien.
— BUNĂ ZIUA.
— Ce faci ?
— Bine ! Foarte bine !
Je parle avec Gaby dans sa propre langue et mon roumain rudimentaire, qui l’a d’abord étonné, semble maintenant le rassurer. Jadis, j’ai vécu pendant une année à Bucarest et il m’en reste des expressions sommaires. Gaby, vingt-cinq ans, travaille dans l’aire « réservée » aux Roumains.
À la différence de Mohammed, Gaby est un immigrant légal en Italie, puisque la Roumanie fait partie de l’Union européenne. Il s’est retrouvé à Rome un peu par hasard ; les deux routes migratoires principales, celle dite « des Balkans », qui prend racine en Europe centrale et, au-delà, en Syrie et en Irak, et celle « de la Méditerranée », empruntée par la plupart des migrants d’Afrique et du Maghreb, passent par Roma Termini. C’est, au sens littéral du terme, le « terminus » de bien des routes de migration. Tous s’y arrêtent.
Toujours en transit, comme la plupart des prostitués, Gaby pense déjà à repartir. En attendant, il cherche un petit boulot « normal » à Rome. Sans véritable formation ni métier, peu d’opportunités s’offrent à lui : c’est à son corps défendant qu’il s’est mis à travailler avec son sexe.
Des amis journalistes de Bucarest m’avaient déjà alertés sur ce phénomène déconcertant : la Roumanie exportait ses prostitués. Des journaux comme Evenimentul Zilei ont mené l’enquête, ironisant sur ce nouveau « record » roumain : être devenu le premier pays européen exportateur de travailleurs du sexe. Selon Tampep, une ONG néerlandaise, près de la moitié des prostitués présents en Europe, femmes et hommes, seraient des migrants ; un prostitué sur huit serait roumain.
Gaby vient de Iasi. Il a d’abord traversé l’Allemagne où, ne comprenant pas la langue et ne connaissant personne, il n’est pas resté. Après un séjour aux Pays-Bas, « très décevant », il a échoué à Rome sans argent mais avec l’adresse d’un ami roumain. Ce garçon, lui-même prostitué, l’a hébergé et initié au « métier ». Il lui a confié le code secret : les meilleurs clients sont prêtres !
En général, Gaby commence sa nuit de travail à Roma Termini vers 20 heures et, selon l’affluence, il reste là jusqu’à 6 heures du matin.
— Le prime time, c’est entre 20 heures et 23 heures. L’après-midi nous le laissons aux Africains. Les Roumains viennent le soir. Les meilleurs clients préfèrent les Blancs, me dit-il, avec une certaine fierté. L’été, c’est mieux que l’hiver, où il y a peu de clients, mais en août c’est pas bien car les prêtres sont en vacances et le Vatican est presque vide.
Le soir idéal, selon Gaby, serait le vendredi. Les prêtres sortent « en civil »◦– comprenez « sans le col romain ». Le dimanche après-midi est un autre créneau porteur, selon Mohammed, qui ne chôme guère ce jour-là. Pas de repos du septième jour ! L’ennui dominical contribue à ce que le quartier de Roma Termini ne désemplisse pas, avant ou après les vêpres.
Au début, je n’avais guère fait attention à ces échanges de regards discrets, à tous ces mouvements autour des rues Via Giovanni Giolitti, Via Gioberti ou Via delle Terme di Diocleziano, mais grâce à Mohammed et Gaby je décrypte maintenant les signes.
— La plupart du temps, je fais croire aux clients que je suis hongrois, car ils n’aiment pas trop les Roumains. Ils nous confondent avec les tziganes, explique Gaby, et je sens bien que ce mensonge lui pèse, tant il hait, comme beaucoup de Roumains, le voisin et l’ennemi hongrois.
Tous les prostitués du quartier s’inventent des vies et des fantasmagories. L’un d’eux me dit qu’il est espagnol et je devine à son accent qu’il est d’Amérique latine. Un garçon barbu, au physique tzigane, qui se fait appeler Pittbul, se présente généralement comme bulgare, alors qu’il est roumain de Craiova. Un autre, petit de taille et qui refuse de me dire son prénom◦– appelons-le Shorty –, m’explique qu’il est là parce qu’il a raté son train ; et je le recroiserai le lendemain.
Les clients aussi mentent et s’inventent des vies.
— Ils disent être de passage, ou en voyage d’affaires, mais on n’est pas dupes, on les capte tout de suite, et on voit venir les religieux de loin, commente Gaby.
Pour accoster un garçon, ces prêtres utilisent une formule usée jusqu’à la corde, mais qui fonctionne encore :
— Ils nous demandent une cigarette même quand ils ne fument pas ! Ils n’attendent généralement même pas notre réponse. Dès que l’échange des regards s’est fait, le code a été compris, ils nous disent soudain, sans traîner : « Andiamo. »
Mohammed, Gaby, Pittbul ou Shorty reconnaissent qu’il leur arrive aussi de faire le premier pas, en particulier lorsque les prêtres passent plusieurs fois devant eux, mais n’osent pas les aborder.
— Alors, je les aide, me dit Mohammed, et je leur demande s’ils veulent faire café.
« Faire café », l’expression est belle en français et appartient au vocabulaire approximatif des Arabes qui cherchent encore leurs mots.
PENDANT LES DEUX PREMIÈRES ANNÉES de mon enquête j’ai vécu dans le quartier de Termini à Rome. Une semaine chaque mois en moyenne, je louais un petit appartement sur Airbnb, soit chez S., une architecte, dont j’ai toujours adoré le studio près de la basilique Santa Maria Maggiore, soit lorsque ce logement était complet, dans les Airbnb de la Via Marsala, ou de la Via Montebello, au nord de la gare Termini.
Mes amis ont toujours trouvé étrange que je privilégie ce quartier de Rome sans âme. Les abords de l’Esquilin, l’une des septs collines de la ville, ont longtemps été crasseux, c’est un fait ; mais Termini est aujourd’hui en pleine « gentrificazione », comme disent les locaux, en usant d’un anglicisme italianisé. Les Romains m’ont conseillé de vivre plutôt dans le Trastevere, près du Panthéon, dans le Borgo ou même à Prati, pour être plus près du Vatican. Mais je suis resté fidèle à Termini : c’est une question d’habitude. Quand on voyage, on essaie très vite de se créer une nouvelle routine, de trouver des repères. À Roma Termini, je suis à côté du train rapide, baptisé Leonardo Express, qui mène à l’aéroport international de Rome ; les métros et les bus s’y arrêtent ; j’y ai mon petit pressing, Lavasciuga, rue Montebello et surtout la librairie internationale Feltrinelli, près de la Piazza della Repubblica, où je me suis fourni en livres et en petits carnets pour mes prises de notes. La littérature est le meilleur compagnon de voyage. Et comme j’ai toujours pensé qu’il y avait trois choses sur lesquelles il ne fallait jamais faire d’économies dans la vie – les livres, les voyages et les cafés où rencontrer des amis –, j’ai eu plaisir à rester fidèle à cette règle en Italie.