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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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Mohammed, qui fait partie de cette immense vague de réfugiés, les derniers peut-être à croire encore au « rêve européen », n’a pas voyagé avec le pape. Au contraire, il a été exploité d’une manière inattendue et qu’il n’aurait pas, lui-même, imaginée lorsqu’il a quitté Tunis pour Naples, via la Sicile. Car si ce jeune homme de vingt et un ans est hétérosexuel, il est condamné, pour survivre, à se prostituer chaque soir près de la gare centrale de la capitale italienne : Roma Termini. Mohammed est « sex-worker » ; il me dit « escort », car c’est une meilleure carte de visite. Et, fait plus extraordinaire encore : ce musulman a essentiellement comme clients des prêtres et des prélats catholiques, liés aux églises de Rome ou au Vatican. « Je suis un des migrants que défend le pape François », insiste Mohammed, avec ironie.

POUR ENQUÊTER SUR LES LIAISONS CONTRE-NATURE entre les prostitués musulmans de Roma Termini et les prêtres catholiques du Vatican, j’ai interviewé pendant trois ans une soixantaine de migrants prostitués à Rome (dans la plupart des cas, j’étais accompagné durant ces entretiens par un traducteur ou un researcher).

Disons d’emblée que les « horaires » des prostitués étaient adéquats : tôt le matin, et dans la journée, je rencontrais prêtres, évêques et cardinaux au Vatican, qui ne donnent jamais rendez-vous après 18 heures. Le soir, en revanche, j’interviewais les prostitués qui n’arrivent que rarement au travail avant 19 heures. Mes interviews avec les prélats se déroulaient lorsque les prostitués dormaient encore ; et mes entretiens avec les escorts, lorsque les prêtres étaient déjà assoupis. Lors de mes semaines à Rome, mon agenda était donc idéalement réparti : les cardinaux et les prélats le jour ; les migrants le soir. Je devais comprendre peu à peu que ces deux mondes◦– ces deux misères sexuelles◦– étaient en réalité intrinsèquement imbriqués. Que les horaires de ces deux groupes se chevauchaient.

Pour aborder la vie nocturne de Roma Termini, il m’a fallu travailler en plusieurs langues◦– roumain, arabe, portugais, espagnol, en plus du français, de l’anglais et de l’italien◦– et j’ai donc fait appel à des amis, à des « scouts » et, quelquefois, à des traducteurs professionnels. J’ai enquêté dans les rues du quartier de Termini à Rome avec mes researchers : Thalyson, un étudiant en architecture brésilien, Antonio Martínez Velázquez, un journaliste latino, venu de Mexico, et Loïc Fel, un militant associatif qui connaît bien les travailleurs du sexe et les toxicomanes, arrivé de Paris.

Au-delà de ces précieux amis, j’ai identifié au fur et à mesure des soirées passées dans le quartier de Roma Termini, un certain nombre de « scouts ». Généralement escorts, comme Mohammed, ils sont devenus des informateurs et des éclaireurs indispensables, acceptant de m’apporter, avec régularité, contre un verre ou un déjeuner, des informations sur la prostitution du quartier. J’ai privilégié trois lieux pour nos rencontres, afin de leur garantir une certaine discrétion : le café du jardin de l’hôtel Quirinale ; le bar de l’hôtel NH Collection, sur la Piazza dei Cinquecento ; et le second étage du restaurant Eataly, qui était, il y a encore quelques années, un McDonald’s, devant lequel se déroulaient justement les rencontres tarifées gays de Rome.

MOHAMMED ME RACONTE sa traversée de la Méditerranée.

— Ça m’a coûté 3 000 dinars tunisiens (1 000 euros), dit-il. J’ai travaillé comme un malade pendant des mois pour rassembler cette somme. Et ma famille s’est aussi cotisée pour m’aider. J’étais insouciant ; je n’avais aucune idée des risques. Le bateau de pêche n’était pas très solide ; j’aurais très bien pu me noyer.

Deux de ses amis, Billal et Sami, sont partis comme lui de Tunisie via la Sicile et sont également prostitués à Roma Termini. Nous discutons dans une « pizzeria halal », Via Manin, devant un kebab à 4 euros peu ragoûtant. Billal, un polo Adidas, les cheveux rasés sur le côté, est arrivé en 2011 après une traversée dans un petit bateau, une sorte de radeau à moteur. Sami, lui, cheveux auburn, cuivrés, a débarqué en 2009. Il a pris un bateau plus grand, avec 190 personnes à bord, et cela a coûté 2 000 dinars : plus cher qu’un vol aérien à bord d’une compagnie low cost.

Pourquoi sont-ils venus ?

— Pour la chance, me dit Mohammed, en une formule étrange.

Et Sami d’ajouter :

— On doit partir à cause du manque de possibilités.

À Roma Termini, on les retrouve entretenant un commerce illicite avec des prêtres des églises de Rome et les prélats du Vatican. Ont-ils un protecteur ? Il semble qu’ils n’aient ni pimp, ni mac, ou très rarement.

Un autre jour, je déjeune avec Mohammed au Pomodoro, à San Lorenzo, dans le quartier de Via Tiburtina, le restaurant dont la notoriété vient du fait que Pasolini y ait dîné avec son acteur fétiche, Ninetto Davoli, le soir de son assassinat. Il devait rencontrer un peu plus tard dans la nuit, sous les arcades près de la gare Roma Termini justement, le gigolo de dix-sept ans, Giuseppe Pelosi, qui allait le tuer. Comme chez Al Biondo Tevere, où les deux hommes se sont rendus plus tard, victime et bourreau confondus dans la mémoire collective, l’Italie commémore ces « derniers soupers » de Pasolini. À l’entrée du restaurant, le chèque original du repas, signé par Pasolini◦– et non encaissé◦– apparaît, étrange trophée sépulcral, derrière une vitre. Si Pelosi incarnait le « ragazzo di vita » et le type pasolinien◦– un blouson, des jeans moulants, le front bas, le cheveu bouclé et une mystérieuse bague ornée d’une pierre rouge, avec l’inscription « United States », Mohammed serait plutôt la quintessence de la beauté arabe. Il est plus dur, plus mâle, plus brun, son front est haut, ses cheveux sont courts. Il a les yeux bleus du Berbère ; il ne sourit guère. Pas de bague◦– ce serait trop féminin. Il incarne à sa façon le mythe arabe qui a tant plu aux écrivains « orientalistes » pétris de désirs masculins.

Ce style arabe, qui transporte avec lui un peu de la mémoire de Carthage et de Salammbô, est très prisé aujourd’hui au Vatican. C’est un fait : les prêtres homosexuels adorent les Arabes et les « Orientaux ». Ils aiment ce sous-prolétariat migrant, comme Pasolini aimait hier les jeunes pauvres des « borgate », les faubourgs romains. Mêmes vies de hasard ; mêmes féeries. Chacun abandonne une part de lui-même en venant à Roma Termini : le « ragazzo » délaisse son dialecte romain ; le migrant sa langue natale. Tous les deux doivent parler italien sous les arcades. Le garçon arabe fraîchement descendu du bateau est le nouveau modèle pasolinien.

La relation entre Mohammed et les prêtres qu’il fréquente est déjà une longue histoire. Étrange commerce au demeurant, hors normes, irrationnel, et qui, du côté catholique comme du côté musulman, n’est pas simplement « contre-nature » mais aussi sacrilège. J’ai vite vu que la présence des prêtres en quête de prostitués masculins à Roma Termini est une affaire bien rodée◦– une petite industrie. Elle concerne de nombreux prélats et jusqu’à des évêques et des cardinaux de la curie romaine dont on connaît les noms. Ces relations épousent d’ailleurs une règle sociologique remarquable, la huitième de Sodoma : Dans la prostitution à Rome entre les prêtres et les escorts arabes, deux misères sexuelles s’accouplent : la frustration sexuelle abyssale des prêtres catholiques trouve un écho dans la contrainte de l’islam, qui rend difficile pour un jeune musulman les actes hétérosexuels hors mariage.

— Avec les prêtres, nous sommes faits pour nous entendre, me dit Mohammed, en une formule affolante.

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