Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
— Le nouveau Coronal, dit Barjazid. Familiarise-toi avec son visage. Nous le verrons souvent.
— Il aura un règne glorieux, dit Dekkeret. Il surpassera en grandeur lord Confalume lui-même. Une vague de prospérité nouvelle touche déjà les continents septentrionaux, et ils étaient déjà prospères avant. Lord Prestimion est un homme plein d’énergie et de décision et ses projets sont ambitieux.
— Les événements se produisant sur les continents septentrionaux ont peu de poids ici, dit Barjazid en haussant les épaules, et il se trouve que la prospérité d’Alhanroel ou de Zimroel importe vraiment peu à Suvrael. Mais nous nous réjouissons de ce que le Divin nous ait accordé le bonheur d’avoir un nouveau grand Coronal. Puisse-t-il se souvenir, de temps à autre, qu’il existe aussi un continent méridional et que des citoyens de son royaume y demeurent. Allons-y maintenant, il est temps de se mettre en route.
6
La porte Pinitor marquait une frontière absolue entre la ville et le désert. D’un côté il y avait un quartier où s’étendaient des villas basses entourées de murs et anonymes ; de l’autre il n’y avait que le désert aride au-delà du périmètre de la ville. L’uniformité de cette étendue désertique n’était rompue que par la route, une large voie pavée qui s’élevait lentement en sinuant vers la crête de la chaîne de montagnes qui cernait Tolaghai.
La chaleur était insupportable. La nuit, le désert était sensiblement plus frais que le jour, mais il demeurait torride. Bien que le grand œil ardent du soleil eût disparu, les sables orange, dégageant vers le ciel la chaleur emmagasinée durant la journée, miroitaient et grésillaient avec l’intensité d’un fourneau. Un vent fort soufflait – Dekkeret avait remarqué qu’à l’approche de la nuit le vent tournait et se mettait à souffler du cœur du continent vers la mer – mais cela ne changeait rien : qu’il soufflât de la terre vers la mer ou l’inverse, c’était toujours un étouffant déplacement d’air sec et brûlant sans merci.
Dans cette atmosphère limpide et aride la clarté des étoiles et des lunes avait une brillance inaccoutumée ; la terre aussi émettait une clarté, un étrange rayonnement spectral et verdâtre qui s’élevait en taches irrégulières sur les talus bordant la route. Dekkeret demanda de quoi il s’agissait.
— Cela provient de certaines plantes, répondit le Vroon. Elles brillent d’une lumière intérieure dans l’obscurité. Il est toujours douloureux et souvent fatal de les toucher.
— Comment pourrai-je les reconnaître à la lumière du jour ?
— Elles ressemblent à des bouts de vieille ficelle usée et poussent en grappes dans les fissures de la roche. Toutes les plantes ayant cette forme ne sont pas dangereuses, mais vous feriez bien de toutes les éviter.
— Ainsi que toutes les autres, ajouta Barjazid. Dans ce désert les plantes sont bien défendues, parfois de manière surprenante. Tous les ans, nous découvrons dans notre jardin un nouveau et vilain secret.
Dekkeret hocha la tête. Il n’avait pas l’intention d’aller se balader dans le désert, mais si cela arrivait, il se ferait une règle de ne toucher à rien.
Le flotteur était vieux et lent et la pente de la route était raide. Dans la nuit brûlante le véhicule avançait péniblement et sans hâte. À l’intérieur, il n’y avait guère de conversation. La Skandar conduisait, le Vroon à ses côtés, et, de temps à autre, Serifain Reinaulion faisait une remarque sur l’état de la route. Dans le compartiment arrière les deux Barjazid restaient assis en silence, laissant Dekkeret contempler seul le paysage infernal avec une consternation croissante. Sous l’impitoyable martèlement du soleil, le sol avait pris un aspect battu et défoncé. L’humidité que l’hiver avait apportée avait depuis longtemps été absorbée, laissant des crevasses étroites et anguleuses. De petits cratères s’étaient formés à la surface du sol, là où les vents incessants l’avaient bombardée de grains de sable, et les plantes, basses et clairsemées, étaient de nombreuses variétés mais paraissaient toutes tordues, torturées, noueuses et rabougries. Dekkeret s’aperçut qu’il s’habituait à la chaleur ; elle était simplement là, comme une autre peau, et au bout d’un certain temps on en venait à l’accepter. Mais la mortelle laideur de tout ce qu’il contemplait, toute cette désolation âpre et sèche, hostile et hérissée lui glaçaient le cœur. Un paysage haïssable était pour lui un concept nouveau et presque inconcevable. Partout où il était allé sur Majipoor il n’avait connu que la beauté. Il pensa à Normork, sa ville natale, s’accrochant aux pentes escarpées du Mont, à ses boulevards sinueux, à sa merveilleuse muraille de pierre et à ses douces pluies nocturnes. Il pensa à la cité géante de Stee, plus haut sur le Mont, où un jour il avait marché à l’aube dans un jardin où les arbres lui arrivaient à la cheville et avaient des feuilles d’une teinte verte qui l’éblouissait. Il pensa à High Morpin, cette prodigieuse cité miroitante entièrement consacrée au plaisir qui s’élevait presque à l’ombre de l’imposant château du Coronal au sommet du Mont. Et les régions sauvages accidentées et couvertes de forêts des environs de Khyntor, et les tours d’une blancheur éblouissante de Ni-moya, et les paisibles prairies de la vallée du Glayge – que ce monde est beau, songea Dekkeret, et que de merveilles il contient, et que l’endroit où je me trouve maintenant est affreux !
Il se dit qu’il devait changer ses valeurs et s’efforcer de découvrir les beautés de ce désert, sinon il risquait d’avoir l’esprit paralysé. Qu’il y ait donc de la beauté dans cette aridité absolue, se dit-il, et de la beauté dans ces anguleuses menaces, de la beauté dans ces cratères qui criblent le sol et de la beauté dans ces plantes effilochées qui émettent la nuit une pâle lueur verte. Que ce qui est hérissé, ce qui est désolé, ce qui est rigoureux soit beau. En effet, se demanda Dekkeret, qu’est la beauté sinon une réaction acquise à ce que l’on regarde ? Pourquoi une prairie est-elle intrinsèquement plus belle qu’un désert de pierre ? La beauté, dit-on, est dans l’œil de celui qui regarde ; rééduque donc ton œil, Dekkeret, de crainte que la laideur de ce pays ne te tue.
Il essaya de s’obliger à aimer le désert. Il extirpa de son esprit des mots tels que « désolé », « morne » et « répugnant » comme on arrache les crocs d’une bête sauvage et s’apprit à considérer ce pays comme doux et rassurant. Il se força à admirer les strates onduleuses des parois rocheuses mises à nu et les longues cannelures de lits à sec de cours d’eau. Il trouva des aspects ravissants dans la broussaille des pauvres arbustes. Il découvrit des choses à apprécier chez les petits animaux nocturnes aux longues dents qui traversaient de temps en temps la route à toute allure. Et à mesure que la nuit s’écoulait, le désert lui devint moins haïssable, puis indifférent, et enfin il crut pouvoir y percevoir réellement une certaine beauté ; une heure avant l’aube, il avait totalement cessé d’y penser.
Le matin arriva subitement : la flamme d’un trait de lumière orange allant se briser à l’ouest contre la paroi montagneuse, une courbe de feu rouge vif s’élevant au-dessus de la ligne de faîte opposée, puis le soleil, dont le disque jaune était plus teinté de vert bronze que sous les latitudes septentrionales, jaillissant dans le ciel comme un ballon prenant son envol. Et devant ce spectacle grandiose du lever du soleil, Dekkeret s’aperçut avec surprise qu’il pensait avec une vive douleur à l’Archiregimand Golator Lasgia, se demandant si elle regardait poindre l’aube, et avec qui ; il savoura un peu sa douleur, puis, chassant cette pensée, s’adressa à Barjazid.