L'angoisse du roi Salomon
- Автор: Ромен Гари
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Mercure de France & Atelier Panik
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «L'angoisse du roi Salomon». Краткое содержание книги:
Il n’a pas pu s’empêcher :
— C’est comme Piaf et Cerdan, dit-il.
Du coup, il s’est même assis à la table.
— Cerdan et Piaf, pour moi, c’était la plus belle histoire d’amour de toutes, dit-il.
— L’une chante, l’autre pas, lui dis-je.
— Comment ?
— Il y a un film comme ça.
— Si Cerdan ne s’était pas tué en avion, ils seraient encore ensemble.
— Qu’est-ce que vous voulez, c’est la vie.
— Mademoiselle Cora, je pensais qu’elle allait couler, il y a dix ans. Elle a pu trouver du boulot comme madame pipi dans une brasserie. Cora Lamenaire, vous vous rendez compte ! Si elle n’était pas tombée amoureuse de ce voyou, pendant les Allemands… Heureusement qu’elle a rencontré un de ses anciens admirateurs qui s’est occupé d’elle. Il lui sert une pension confortable. Elle ne manque de rien.
Il m’a jeté un coup d’œil entre copains, comme pour me rassurer, que je n’allais manquer de rien, moi non plus.
— C’est un roi du prêt-à-porter, il paraît. Un Juif.
Je me suis marré.
— Ça doit être le même, dis-je.
— Vous le connaissez ?
— Oui, c’est tout à fait lui.
Je me sentais bien.
— Je prendrais bien encore un kir.
Il s’est levé.
— Ça reste entre nous, hein ? Mademoiselle Cora a terriblement honte de cette époque, quand elle était madame pipi. Ça lui est resté sur le cœur.
Il m’a apporté un kir et il est allé s’occuper des clients. Je dessinais avec mon doigt sur la nappe et je me sentais bien en pensant au roi Salomon. On devrait lui donner pleins pouvoirs. L’installer là-haut, là-haut, là où il brille par son absence, là où il manque un roi du prêt-à-porter. On n’aurait qu’à lever les yeux et aussitôt on recevrait un pantalon sur la gueule. Je voyais très bien monsieur Salomon installé sur son trône et faisant pleuvoir les pantalons avec bienveillance. C’est toujours les parties inférieures qui sont les plus pressées. Les parties élevées, c’est du luxe. La télé a dit qu’un milliard et demi d’hommes y compris les femmes vivent avec moins de trente balles par mois, sans compter celles qu’ils prennent dans la peau. Et moi je suis du genre luxueux qui revendique pour les parties élevées. Si tu avais travaillé huit heures par jour dans une mine… J’ai mes parties luxueuses qui rêvent de grand patronat paternaliste et de grand capital. Mais ça manque de roi Salomon, là-haut, et c’est l’angoisse. Je continuais à dessiner avec mon doigt sur la nappe en me demandant où et comment j’avais attrapé ça, cette angoisse de luxe. Après, je me suis demandé ce qu’elle foutait, mademoiselle Cora, depuis qu’elle était aux toilettes, peut-être quelle rêvait au temps où elle était madame pipi, on a tous des coups de nostalgie, des fois. Maintenant que Monsieur Salomon lui avait accordé sa bienveillance financière, elle pouvait se permettre de rêver. Elle devait souvent se faire plaisir en descendant dans les toilettes des brasseries et se sentir bien en voyant qu’elle n’était pas là et que c’était quelqu’un d’autre. On ne devrait jamais permettre à ceux qui ont été quelqu’un de devenir quelque chose. J’irais voir le roi Salomon pour lui demander s’il m’avait envoyé exprès chez mademoiselle Cora parce qu’il avait jugé que j’étais ce qu’il lui fallait et qu’il avait voulu lui offrir un peu plus que sa bienveillance financière. Il avait dû décider que j’avais exactement la gueule de voyou pour lui plaire, comme l’autre, et c’était encore de l’ironie et du sarcasme chez lui ou même pire, de la rancune et de la vengeance, quand elle l’avait plaqué pour cette frappe de nazi. Il était vraiment le roi de l’ironie, ce salaud-là.
Mademoiselle Cora revenait.
— Excuse-moi, Jeannot… J’ai téléphoné à une copine. Tu as choisi ? Ils ont du lapin chasseur aujourd’hui.
Là elle a eu un bon mot :
— Un lapin chasseur pour Jeannot Lapin !
J’ai ri parce que c’était une plaisanterie tellement minable que j’avais pitié d’elle. Ça remonte toujours le moral à une plaisanterie minable quand on rit. Il y avait un programme à la première chaîne où on pouvait écouter des plaisanteries minables, échangées par des personnes qui ont de la peine pour elles et pour qui on a de la peine.
Mademoiselle Cora aimait beaucoup le vin rouge mais elle n’était pas ce qu’on appelle une pocharde. Je pensais à ce que monsieur Salomon avait fait pour elle et c’était comme un conte de fées. Une vieille personne devenue sans moyens, et soudain un roi apparaît et la tire de madame pipi et lui fait une rente. Après quoi, le roi décide que ce n’est pas assez et qu’il faut faire encore quelque chose de plus pour le souvenir, et c’est le soussigné, Marcel Kermody. Il y a rue Chapuis, près de chez moi, une vieille clocharde qui circule, elle a des cheveux blancs et des bandages autour d’une jambe gonflée le double de l’autre, elle est vêtue si l’on peut dire de torchons et le plus mauvais pour la tribu des Kermody c’est qu’elle pousse toujours un tandem, qui est une bicyclette deux places, comme vous pouvez vous en informer. Je ne sais même pas si c’est un mari qu’elle a perdu ou un enfant ou peut-être les deux on ne peut pas tout savoir, et des fois ça vaut mieux.
— À quoi penses-tu, Jeannot ? Tu es bien loin.
— Je suis tout près de vous, mademoiselle Cora. Je réfléchissais à une autre personne que je connais et que vous avez évitée.
Elle fit une mine.
— Elle est jalouse ?
— Comment cela, pardon, mademoiselle Cora ?
— Elle m’arracherait les yeux si elle nous voyait ?
Le patron avait mis un disque d’accordéon et ça m’a permis de dégager.
— Mademoiselle Cora, pourquoi dans les chansons réalistes c’est toujours le malheur et le crève-cœur ?
— Parce que c’est un genre populaire.
— Ah bon.
— C’est le genre qui veut ça.
— C’est quand même des trucs pas permis. Vous avez des filles mères qui deviennent putes pour élever leur fille et puis la fille se fait belle et riche et la mère devient une vieille clocharde et meurt de froid dans la rue. Merde.
— Oui, j’avais une chanson comme ça, de monsieur Louis Dubuc, musique de Ludovic Semblât.
— Trop, c’est trop.
— C’est bon pour l’émotion. Il en faut beaucoup pour faire sortir les gens de chez eux.
— Bon, il y a sûrement ceux qui se sentent un peu mieux en écoutant ça, parce qu’au moins ils n’ont pas à se jeter dans la Seine ou à mourir de froid dans la rue, mais moi je trouve qu’on devrait rendre les chansons réalistes plus heureuses. Moi je trouve qu’on devrait chanter heureux. Si j’avais du talent, je rendrais les chansons heureuses au lieu de leur en faire baver. Moi je trouve pas qu’une femme qui se jette dans la Seine parce que son jules l’a quittée, c’est réaliste.
Elle but un peu de vin et elle a eu de l’amitié pour moi dans le regard.
— Tu penses déjà à me quitter ?
J’ai serré les fesses. Je ne dis pas seulement pour l’expression. Je les ai serrées vraiment. C’était la première fois qu’elle me menaçait de se jeter dans la Seine.
Alors je lui ai ri au nez. J’ai fait cette tête de vraie frappe qu’elle aimait parce que c’est juste que la femme souffre. J’avais oublié que dans les chansons réalistes on a besoin d’en baver en amour, sans ça il n’y a pas assez de sentiment.
Mais c’était l’angoisse. Je ne pouvais pas lui dire mademoiselle Cora, je ne vous quitterai jamais. C’était pas dans mes moyens.
Alors j’ai dégagé :
— Comment ça s’était passé, entre vous et monsieur Salomon ?
Elle ne parut pas étonnée.
— Ça s’est passé il y a longtemps, Jeannot.
Et elle a ajouté pour me rassurer :
— Nous sommes seulement amis, maintenant.