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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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La seule chose qu’ils pouvaient faire, c’était d’essayer de sauver les vivants et d’empêcher la propagation de l’épidémie.

La peste se répandit moins vite que la rumeur de la peste. On disait que dans la montagne, il n’y en avait jamais. On racontait que les Allemands l’avaient laissée derrière eux pour se venger. Une guerre bactériologique, sinon comment l’expliquer ? Ou des commerçants égyptiens ? Non, des marins maltais ! C’est peu dire que ce fut l’affolement et la panique. Les plus avisés quittèrent Alger mais on signalait aussi des cas au Maroc, à Oran et à Tunis.

On va donc tous mourir. Maintenant ? Alors que la guerre est finie !

Les journaux rappelaient que dans les temps sinistres, elle fauchait un quart de la population.

Parfois la moitié !

Les gens restaient calfeutrés chez eux ou sortaient avec un mouchoir ou un masque. On ne se serrait plus la main, on se regardait des heures dans les miroirs, on se scrutait, et le plus petit bouton, la moindre rougeur, se transformait en terreur. On chassait les gens des commerces à coups de poing s’ils étaient pâles ou avaient toussé. Les médecins, les infirmières, les hôpitaux étaient assaillis de centaines, de milliers peut-être, de patients épouvantés qui les suppliaient de s’occuper d’eux, se battaient pour passer devant, leur promettaient de l’argent, leur donnaient leurs bijoux, criaient, pleuraient, les insultaient, les menaçaient.

Alger la coupable se précipitait en masse dans les églises, on priait, Confiteor Deo omnipotenti, on implorait, Ideo precor beatam Mariam semper Virginem, on se frappait la poitrine, Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa, et on promettait, on promettait. Indulgentiam, absolutionem et remissionem.

Dans toute la ville, plus un cierge à brûler. Et on avait supprimé l’eau des bénitiers.

Sergent et les médecins de l’Institut se lancèrent dans une course contre la mort pour fabriquer un vaccin à partir des ganglions du gamin et de la femme. La pulpe des bubons était remplie d’une purée d’un bacille court, trapu, à bouts arrondis, assez facile à colorer avec de l’aniline. Ensemencée sur gélose, elle donnait un développement de colonies blanches transparentes. Ils la mirent en culture sur un bouillon à l’étuve à 28° et obtinrent en une semaine un vaccin chauffé atténué qui fut inoculé à des souris. Huit jours plus tard, elles étaient toujours vivantes.

Sergent réunit le personnel médical. Chacun était libre de refuser. Il fut clair, il ne pouvait jurer, compte tenu de la précipitation et du délai de prémunition, qu’il n’y avait aucun risque.

Ils se firent tous vacciner.

Pendant ce temps, une vingtaine de cas étaient apparus. Les premiers furent le père du gamin, deux ouvriers qui travaillaient sur les quais dans un hangar rempli de chiffons et trois dockers. On détecta de minuscules gonflements sur leur peau, de la taille d’une tête d’épingle, entourés d’une aréole rosée. L’ensemencement d’une gouttelette du liquide retiré de cette minuscule ampoule donnait toujours une trace de bacille de peste.

Aucun doute possible. Une piqûre de la puce du rat.

Après une courte incubation, la fièvre débutait brutalement, accompagnée de céphalées insoutenables, de douleurs musculaires, d’asthénie, de vomissements et de nausées, le bacille atteignait les ganglions lymphatiques. La peste bubonique était la moins grave. Dans la moitié des cas, avec un sérum antipesteux, le bubon suppurait au bout de quelques jours et, même si la convalescence était longue, le malade affaibli s’en sortait. Mais quand elle se transformait en septicémie, il n’y avait rien pour la soigner. Souvent, le bacille passait dans les poumons. Quand le malade toussait, c’était un aérosol de bacilles qui atteignait son entourage et, malheureusement, la peste pulmonaire était mortelle en trois jours.

Début novembre, un soldat américain fut contaminé. Andy McLean venait du Wisconsin et fut mis à l’isolement à l’hôpital militaire Maillot. Les médecins de l’armée américaine étaient déterminés à utiliser le remède miracle, la pénicilline G dont on avait entendu parler depuis le début de la guerre mais qui n’avait encore jamais été utilisée in vivo. Le traitement fut appliqué aussitôt aux malades hospitalisés, ils moururent tous dans les quinze jours. Ce fut une période difficile de tension, d’incertitude et de découragement. Sur les conseils de Paris, on utilisa les sulfamides, un autre produit nouveau, mais il fallut plusieurs semaines pour trouver les bons dosages avec la sulfadiazine et l’association avec la sérothérapie.

Les Américains s’opposèrent vigoureusement au piégeage des rats et imposèrent une méthode testée en Californie – épandage d’appâts sains, puis épandage d’appâts toxiques, à chaque fois avec un autre raticide : baryum, arsenic, chlorure de chaux. On aspergea la ville de DTT à 5 % dans du kérosène et en poudre à 10 % dans du talc. C’était joli, on aurait cru qu’il avait neigé.

Jamais le port d’Alger ne fut autant nettoyé.

Il fallut s’occuper de plus de cent malades, suivre leur famille, leurs collègues, leurs voisins, brûler les literies, les draps, les couvertures, les vêtements. Le travail fut considérable et dura plusieurs mois.

Comme les autres médecins de l’Institut, Joseph travailla nuit et jour, dormant quelques heures sur un lit de camp, mangeant sur le pouce ce qu’on lui préparait. Il faisait le tour des hôpitaux, testait les nouveaux traitements, examinait la foule de ceux qui se croyaient malades et réalisa des milliers de diagnostics en utilisant un frottis coloré avec du bleu de méthylène. Il devait aussi remonter le moral des familles, leur dire qu’ils cherchaient sans relâche ; les résultats étaient encourageants mais le mal loin d’être vaincu.

Des mesures de prophylaxie générale avaient été décrétées. Les chats et les chiens errants furent éliminés. Finis le cinéma, le théâtre, les concerts, les transports collectifs, les réunions politiques ou religieuses, les activités sportives, les courses de chevaux, les bains publics, les boîtes de nuit et les bordels. Interdits jusqu’à nouvel ordre.

La MP, la police militaire américaine, veillait à faire respecter la loi. Quand on voyait arriver ces malabars avec leurs têtes de Chéri-Bibi, nul n’avait envie de discuter ou de pinailler. Il n’y eut d’ailleurs aucune contestation. Ils trouvèrent que, contrairement à ce qu’on leur avait dit, les habitants de cette ville avaient l’esprit civique. Les hommes, un peu perdus, traînaient bien dans les rues sans trop savoir quoi faire, hésitant à aller boire un coup au bistrot (les kémias étaient prohibées) ; des groupes incertains se formaient, se parlaient en se surveillant du coin de l’œil, échangeaient les mauvaises nouvelles et se séparaient vite car il n’y avait rien de bon à dire.

À la nuit tombée, Alger était vide et déserte.

En sortant de l’hôpital, Joseph croisa Mathé assis sur un banc du jardin Marengo, il lisait un roman qu’il annotait.

– Cela me fait plaisir de vous voir, Joseph, comment vous portez-vous ? demanda-t-il. Vous avez l’air fatigué. Vous n’auriez pas une cigarette ?

Pour une raison inconnue, les débitants n’étaient plus approvisionnés. On revenait au marché noir.

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