Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Jacques avait écouté l’exposé d’Antoine sans le contredire. Mais il ne cédait pas.
— « Dans tout ça », dit-il, « Rumelles me paraît oublier un peu trop les principales données du problème. »
— « À savoir ? »
— « À savoir que, il y a dix ans, la Grande-Bretagne était encore la maîtresse incontestée des mers ; et que, si elle ne trouve pas un moyen pour arrêter coûte que coûte le développement accéléré de la flotte allemande, l’Angleterre ne sera bientôt plus qu’une puissance navale de deuxième rang. Voilà des réalités, qui sont archi-connues, mais qui expliquent tout de même plus de choses, à mon avis, que les cas de conscience et les hésitations psychologiques de Grey. »
— « Oui », renchérit Studler. « Et quel rôle joue dans la politique anglaise l’affaire du chemin de fer de Bagdad ? la mainmise allemande sur une ligne qui relie Constantinople au golfe Persique, c’est-à-dire qui mène droit aux Indes, et qui menace le canal de Suez d’une concurrence vitale ! »
— « Tout ça tend à prouver quoi ? » fit-le jeune Roy, nonchalamment.
— « Quoi ? » répéta M. Chasle, comme un écho.
— « Que l’Angleterre a d’impérieux motifs pour souhaiter une guerre qui réduirait la puissance de l’Allemagne », répondit Jacques. « Et, pour moi, ça éclaire toute la question. »
— « L’Angleterre, elle a eu déjà du fil en aiguille avec Napoléon Ier », observa finement M. Chasle. Il ajouta, avec un petit sourire guilleret : « C’est vrai que, pour la guerre, Napoléon Ier, c’était un stratagème comme ils n’en auront jamais en Allemagne ! »
Il y eut un bref silence, et une lueur ironique, vite éteinte, passa discrètement dans les regards.
— « Et malgré cela », demanda Jousselin à Jacques, « vous ne pensez pas qu’on peut croire au pacifisme actuel des dirigeants britanniques ? »
— « Non. Quand le Kaiser a déclaré : “Notre avenir est sur l’eau”, c’est à l’Angleterre qu’il jetait le gant. Pour moi, je pense que l’Angleterre est en train de le ramasser en ce moment. Elle profite de l’espoir qu’elle peut encore avoir d’écraser la seule nation d’Europe qui la gêne. Je crois que Grey, fort bien renseigné sur les intentions de la Russie, n’avait, en multipliant ses offres de médiation, aucune illusion sur leur efficacité ; je crois qu’il n’a pas cessé, volontairement, de donner le change ; je crois que, en réalité, le gouvernement anglais considère finalement comme une chance tout ce qui peut rendre inévitable cette guerre dont il a besoin — dont il a besoin, mais dont il n’a pas encore osé, et dont il n’oserait peut-être jamais, prendre lui-même l’initiative. »
Il regarda son frère. Antoine pelait un fruit et semblait s’être désintéressé de la discussion.
— « Déjà, en 1911 », observa Studler, en se tournant vers Manuel Roy, « l’Angleterre a tout fait pour envenimer perfidement les rapports franco-allemands, à propos du Maroc. Sans Caillaux… »
Les yeux de Jacques se posèrent sur Roy. Il était assis au bout de la grande table. Au nom de Caillaux, il avait brusquement levé la tête ; et l’on voyait briller ses jeunes dents.
À ce moment, Jousselin qui, depuis un instant, semblait rêveur, prit la parole. Renonçant à poursuivre l’épluchage des amandes fraîches qu’il avait dans son assiette — et que, distraitement, il s’appliquait à décortiquer, du bout de sa fourchette et de son couteau, — il promena autour de la table son regard caressant :
— « Savez-vous comment j’imagine que les historiens futurs raconteront l’histoire que nous sommes en train de vivre ? Ils diront : “En juin 14, un jour d’été, brusquement, un incendie a éclaté au centre de l’Europe. Le foyer était en Autriche. Le bûcher avait été préparé avec soin à Vienne…” »
— « … Mais », interrompit Studler, « l’étincelle était partie de Serbie ! Poussée par un violent, par un traîtreux vent du Nord-Est, qui venait tout droit de Pétersbourg ! »
— « Et les Russes », continua Jousselin, « ont aussitôt soufflé sur le feu ! »
— « … avec le consentement incompréhensible de la France… », nota Jacques. « Et, de concert, ils ont jeté sur le bûcher quantité de petits fagots qu’ils tenaient depuis longtemps au sec ! »
— « Et l’Allemagne ? » demanda Jousselin. Comme personne ne répondait, il poursuivit : « L’Allemagne, pendant ce temps-là, regardait froidement les flammes monter, et les flammèches s’envoler… Était-ce par duplicité ? »
— « Mais oui ! » cria Studler.
— « Non. C’était peut-être par sottise », interrompit Jacques. « Par sottise, et par orgueil ! Parce qu’elle se targuait follement de pouvoir, en temps voulu, circonscrire le brasier, faire la part du feu ! »
— « … et en retirer des marrons », fit Roy.
— « Ces choses-là, ça ne devrait pas exister », chuchota tristement M. Chasle.
Jousselin reprit :
— « Reste l’Angleterre… »
— « L’Angleterre », s’écria Jacques. « Pour moi, c’est simple : elle disposait, dès le début, d’une importante réserve d’eau, qui aurait parfaitement suffi à éteindre l’incendie ; et — circonstance aggravante — elle avait clairement vu le feu prendre et se propager. Mais elle s’est contentée de crier : “Au secours !” et elle s’est soigneusement gardée d’ouvrir ses vannes !… Ce qui, malgré les airs pacifiques qu’elle se sera donnés, risque fort de la faire comparaître au jugement de la postérité comme une sournoise complice des incendiaires !… »
Antoine, le nez dans son assiette, n’avait pas eu l’air d’écouter.
Le Calife tourna vers Jacques son grand œil mouillé :
— « Un point sur lequel je ne peux pas être d’accord avec vous, c’est l’attitude de l’Allemagne ! » Et, comme s’il n’était pas maître d’un trouble secret, sa voix prit tout à coup une résonance fébrile : « Je crois à la volonté de guerre de l’Allemagne ! »
— « Parbleu ! » lança Roy. « L’Allemagne a fait sien le rêve de Charles-Quint, le rêve de Napoléon ! Guerre des duchés, Sadowa, 70, autant d’étapes vers la conquête de l’Europe ! Et, entre chaque étape, accroissement intensif de sa puissance militaire, pour atteindre plus vite son but pangermaniste ! »
Studler, qui avait attendu, tête baissée, la fin de la tirade, se pencha de nouveau vers Jacques :
— « Oui, moi je crois à la préméditation cynique de l’Allemagne ! C’est elle qui, dans la coulisse, et depuis le début, tire les ficelles et fait agir l’Autriche ! »
Jacques voulut parler, mais Studler ne lui en laissa pas le temps. Le Calife semblait en proie à une agitation insolite. Il cria presque :
— « Voyons ! Ça crève les yeux ! Est-ce que l’Autriche, la déliquescente Autriche, se serait jamais permis, seule, de prendre ce ton, le ton de l’ultimatum ? et de refuser à toutes les puissances réunies le moindre délai à la réponse serbe ? et de rejeter, sans même prendre le temps d’une délibération, cette réponse qui était si conciliante ? Allons donc ! Et, si l’on supposait l’Allemagne sans arrière-pensée de guerre, comment expliquer son hostilité systématique à toutes les propositions — sincères ou non, en tout cas diplomatiquement acceptables — de l’Angleterre ? et son refus à porter le débat devant le Tribunal d’arbitrage de La Haye, comme le propose le tsar ? »