tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
Akim fronça les sourcils et marqua une seconde de réflexion.
— Je crois, dit-il, que, pour être grand, un pays a besoin d’avoir sa religion. La Russie doit être orthodoxe, non parce que la vérité est orthodoxe, mais parce que l’orthodoxie a présidé au développement de l’empire. Chaque pays a son Dieu. Mon Dieu est orthodoxe, et je souhaite qu’il soit le plus fort.
— Mais c’est du paganisme !
— Peut-être. Je ne m’interroge pas à ce sujet. Je sens que j’ai raison. Et voilà tout. Et, si tout le monde pensait comme moi, en Russie, nous aurions un peu moins d’émeutes, d’assassinats et de misères. Je suis un homme pratique. Un militaire. Je ne sais pas discuter. Mais je vois, d’un côté Levinson et les siens, qui refusent d’être des citoyens russes et dont le seul désir est de renverser le régime parce qu’ils espèrent profiter du chaos, et, de l’autre, quoi ? Les intellectuels russes qui bavardent et font le jeu de l’ennemi ! Dernièrement, on m’a proposé une affectation à Saint-Pétersbourg ; j’ai refusé, parce que je ne tiens pas à être mêlé aux parlottes politiques de la capitale. Je veux exercer mon métier. Il paraît que, là-bas, c’est de plus en plus difficile. On vous demande aussi d’avoir une opinion. On critique l’empereur…
— Je sais, dit Michel. Cette mentalité m’attriste, mais je reconnais que l’empereur ne fait rien pour infirmer les accusations dont on l’accable.
Akim rejeta la tête, et sa figure devint méchante et hautaine.
— Il a bien raison, s’écria-t-il. L’empereur est une fonction, une entité, un principe. Peu m’importe qu’il soit brun ou blond, petit ou grand, fort ou faible. Je n’obéis pas à sa personne humaine, mais à ce qu’elle représente. Ce sont les Juifs, les révolutionnaires, les parlementaires qui essaient de le rapprocher de nous. Grâce à eux, grâce aux journaux qu’ils impriment, l’empereur sort de son nuage d’encens, descend dans les rues, visite les usines, les taudis. Il est à la portée de tous. Il est à mettre entre toutes les mains. Songez donc, des soldats, des paysans, parlent déjà de l’empereur comme d’un homme, de l’impératrice comme d’une femme. J’ai entendu des bougres de mon régiment faire des allusions aux « rapports » d’Alexandra Féodorovna avec Raspoutine. Et ils disaient : « L’empereur est trop faible avec elle… Il devrait faire ceci, cela… Moi, à sa place… » À partir du moment où l’homme du peuple s’installe en pensée à la place de son souverain, le souverain est perdu, le pays est perdu. Imaginez-vous la Russie sans tsar ? Moi pas. J’y songe parfois, et alors m’apparaît un visage de bête.
Il écrasa son cigare dans un cendrier.
— Je ne veux pas de ce visage, dit-il. C’est pourquoi je lutterai férocement, aveuglément contre les Juifs, et les socialistes. Même si l’empereur se trompe. Même s’il est incapable. Même si j’ai tort momentanément. Car ce n’est pas Nicolas II que je sers, mais Alexandre III, Alexandre Ier, Catherine la Grande, Pierre le Grand, Ivan le Terrible…
Il se tut un instant, mécontent d’avoir trop parlé. Puis il ajouta :
— Cette valse est jolie, n’est-ce pas ? Quand nous serons morts, on jouera encore de ces valses.
— Vous sentez comme moi, dit Michel, qu’un avenir dangereux nous attend ?
— Au diable l’avenir ! dit Akim. Je fais mon travail. C’est tout. Ah ! tenez, buvons un peu de champagne…
Son regard était triste, lointain.
Le violoniste de l’orchestre passait entre les tables et versait aux convives une musique sirupeuse et lente.
— Joue quelque chose de gai, lui cria Akim.
— Bien, Votre Noblesse.
Akim se tourna vers Michel :
— Il dit : « Votre Noblesse », et pense : « Saligaud ! » Des mots. Toute la Russie ne tient plus que sur une toile de mots. Si seulement il y avait la guerre !…
Le maître d’hôtel versa le champagne dans les flûtes.
— À la paix, au tsar, à la Russie ! dit Michel en élevant son verre.
— À la paix, si toutefois elle nous conserve le tsar et la Russie, dit Akim.
Michel le regarda. Il était vraiment beau, en proférant ces paroles violentes. Sanglé dans son uniforme noir à brandebourgs d’argent, la tête haute, l’œil fier, il paraissait le seul homme vivant dans cette salle pleine de monde.
Le lendemain matin, à l’hôtel, Michel reçut la visite de la tribu Levinson, au complet. Levinson était rasé de près. Mme Levinson portait une toque de fourrure rongée par les mites et des gants mauve tendre. Les petits Levinson avaient des cols durs et des cravates à pois.
— N’oubliez jamais, enfants, disait Levinson, ce que M. Danoff a fait pour votre père.
— Quelle délicatesse ! disait Mme Levinson en se tamponnant le nez avec un mouchoir en dentelles.
Elle était sincère. Avant de partir, elle murmura :
— Nous prierons pour vous. Au fond, le Dieu compte moins que la prière.
Demeuré seul, Michel se rappela les paroles d’Akim :
— Ils vous méprisent, parce que vous n’avez pas su profiter de votre avantage.
« Akim est une brute, un traîneur de sabre », dit-il. Et il alla le retrouver au buffet de la gare.
CHAPITRE V
Une neige épaisse et pure étouffait le jardin de l’église. Les branches des sapins ployaient sous leur charge étincelante. De raides buissons de sucre se haussaient en désordre derrière les fils de fer givrés. Dans le matelas de mousse blanche qui capitonnait le siège des bancs, un gamin avait tracé ses initiales. On voyait, au creux des lettres, luire le bois craquelé. Un vent léger agita la cime des arbres. Des flocons palpitèrent, descendirent dans l’air limpide, et Volodia sentit leur caresse fraîche sur ses lèvres.
Il goûta, d’un coup de langue, cette eau glacée, qui avait le parfum du muguet. Deux femmes passèrent, la tête recouverte de châles. Volodia les regarda cheminer à petits pas vacillants dans l’allée neigeuse, contourner un massif, reparaître, plus loin, sur les marches de l’église. Depuis trois jours, il se postait à la même heure, devant cette même église, que Svétlana lui avait dit fréquenter assidûment. Et, depuis trois jours, pas une seule fois il ne l’avait vue. S’était-elle moquée de lui ? Elle en était bien incapable. D’ailleurs, elle n’imaginait certes pas qu’il eût l’audace d’utiliser ce pieux renseignement à des fins vulgaires. « Je perds mon temps. Elle n’est pas venue. Elle ne viendra pas. Ou, si elle vient, elle se fâchera de me voir aux aguets, comme un potache. Ces fillettes-là se font de la prière une idée si haute, si étrange… » Un instant, il eut envie d’aller boire du porto et grignoter des amandes chez Maxime. Il connaissait là-bas une servante très drôle. Puis, il se reprocha cette prédilection pour les conquêtes faciles. De petites vieilles frileuses et bavardes le dépassèrent. Par la grille du square, les fidèles affluaient en groupes noirs et pressés. Tout à coup, Volodia recula prudemment et se cacha derrière un sapin aux branches haillonneuses : elle venait ! Enfin ! Son visage était celui d’une enfant studieuse. Lorsqu’elle se fut éloignée, Volodia compta jusqu’à cent et, à son tour, se dirigea vers l’église.
C’était une petite église aux murs roses, aux coupoles d’or glacées de neige. Sur les marches, quelques mendiants tendaient leurs sébiles. Une odeur forte de cire et d’encens annonçait l’entrée du saint lieu. Volodia se mêla à la foule qui, debout, sous la haute voûte décorée de fresques, traversée de nuages, d’auréoles et d’inscriptions slavonnes, écoutait le chant profond du chœur. Soudain, toute l’assistance se prosterna, rejoignit la terre. Volodia s’agenouilla, lui aussi, inconsciemment. À côté de lui, un cocher frappait les dalles du front et se signait le ventre en murmurant des paroles ardentes. Avait-il tué quelqu’un, ou perdu son fils, ou trompé sa femme ? Volodia jugeait cette extase anachronique et barbare. Comme les fidèles se relevaient, il songea au mot de Voltaire : « La messe est l’opéra du pauvre. » Un bel opéra, certes, où les gens humbles pouvaient se soûler de musique, de parfums, de mystère. Lui, ne marchait pas. Il admirait cela de loin, en sceptique. Tout au plus cherchait-il un sens ésotérique à l’entrée, à la sortie du prêtre, au transport des éléments du sacrifice de l’offertoire à l’autel, aux génuflexions du diacre, tenant l’Évangile contre son front. Ce lent cérémonial byzantin ne manquait pas d’une certaine noblesse. Et il était normal que des âmes simples fussent impressionnées par la liturgie. Mais Svétlana ? Était-elle aussi crédule que ce cocher, que cette vieille femme en fichu, qui multipliaient leurs saluts au tabernacle ? Il était plaisant de penser que cette fillette croyait au paradis avec ses nuages de carton, à l’enfer avec ses feux de Bengale, aux saints administratifs, aux miracles du pain et du vin. La ferveur qu’elle dédiait aux martyrs l’enrichissait à son insu d’une grâce touchante. On avait envie de la défendre, de la détromper, de la cajoler, de la salir un peu. Où diable était-elle cachée ? Eh ! parbleu, le plus près possible d’une icône. Sous un buisson de cierges allumés. Jouant des coudes, Volodia se rapprocha d’elle et toussota discrètement pour attirer son attention. Elle leva la tête. Il tressaillit, à voir de si près le joli visage éclairé par les flammes dansantes. Les yeux étaient grands, lucides, les narines menues avaient des transparences roses vers le bord. Un étrange chapeau à plumes – cadeau de Marie Ossipovna – oscillait sur son front.