Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
9.
L’ami de la famille
Jean Girault est formel, et il n’est pas question qu’il en démorde : « Le personnage de Léonard Monestier n’est ni un rôle pour Francis Blanche ni un rôle pour Darry Cowl ! » Et Girault sait de quoi et de qui il parle. Voilà plusieurs années qu’il dirige ces deux comédiens dans des films[222] aux intrigues bon enfant qui, sans faire rire aux éclats, amusent petits et grands. Il connaît les talents comiques de Francis Blanche comme de Darry Cowl, mais pour ce rôle-là, il ne les « sent pas ». Il les imagine d’autant moins dans ce personnage qu’il a pu mesurer l’étendue de la palette d’expressions de Louis de Funès quand celui-ci jouait sa pièce écrite avec Jacques Vilfrid, Sans cérémonie, au Théâtre Daunou puis dans quelques films. Il récuse d’autant plus ses deux histrions que son projet repose justement sur une réécriture de… Sans cérémonie, afin de l’immortaliser sur grand écran. Girault s’est bien gardé de parler avec de Funès de ce projet particulièrement difficile à concrétiser. D’une part, pour ne pas déroger à leurs vilaines habitudes, les producteurs, ne croyant toujours pas à un Louis de Funès en tête d’affiche, ne veulent pas dépenser un kopeck, et d’autre part ils ne croient pas une seconde à l’opportunité de financer l’adaptation pour le cinéma d’une pièce n’ayant connu aucun succès. De guerre lasse, Jean Girault contourne la difficulté en fondant sa propre maison de production — Story Films — et réussit à entraîner dans son projet Roger Debelmas qui vient de produire Les Veinards. Une fois acquise l’assurance d’arriver à ses fins, Jean Girault s’en ouvre à de Funès, qui se montre particulièrement enthousiaste à l’idée de travailler avec lui dans une ambiance certainement plus détendue que celle qu’il connaît, en ce mois de janvier 1963, dans les studios de Saint-Maurice.
Seul dans sa loge, silencieux, Louis attend que l’un des assistants de Marcel Bluwal vienne le chercher pour donner sa courte réplique du jour. Il se prépare, une fois de plus, à ce que son metteur en scène lui demande de ne pas en faire trop et de respecter le tempo du scénario de Carambolages. Il n’ignore pas qu’il va le reprendre parce qu’il aura, comme il en a trop souvent le défaut, ajouté un ou deux mots aux phrases écrites par Michel Audiard. Il sait que Bluwal le reprendra aimablement et qu’il ne rira pas à la fin de la prise. Louis se montre courtois et docile, même s’il accepte mal les remarques d’un Bluwal très occupé à canaliser son énergie. « On s’est souvent opposés sur bien des points qui avaient leur importance à mes yeux. Il tentait de me convaincre de la justesse de ses vues, or comme je ne cédais pas, il finissait par obéir, se souvient Marcel Bluwal[223]. Louis était certes un très grand professionnel, mais je devais en permanence le brider car il était totalement imprévisible. Alors, on discutait ferme, pourtant on ne s’est jamais engueulés. Ce qui était surtout très gênant, c’était son angoisse. Une angoisse terrible qui non seulement faisait barrière, mais qui, en plus, était communicative. À mes yeux, Louis était un être étrange. Avec lui, je n’ai pas le souvenir de vrais moments de détente. Une fois une prise ou plusieurs prises terminées, il partait dans sa loge sans rien dire. Il donnait même l’impression que ce film ne l’intéressait pas. Je n’ai pas le souvenir qu’il se soit lié avec ses partenaires. Certes, on tournait vite, parce que Alain Poiré voulait que le film soit prêt pour le Festival de Cannes, mais il me donnait parfois l’impression de remplir son office de façon mécanique et sans enthousiasme. J’ai souvent essayé de parler avec lui d’autres choses que du travail mais c’était comme si je m’adressais à un mur. Toutefois, s’il y a un sujet que je me gardais bien d’aborder, c’était celui de la politique. On n’était pas vraiment du même bord. Il était plutôt gaulliste et moi assez proche du parti communiste[224], donc je préférais éviter d’en rajouter à sa mauvaise humeur, surtout depuis le jour où je me suis fâché pour de bon. Cela n’avait rien à voir avec sa façon de travailler. Dès le premier jour, il est venu accompagné de sa femme. Tant qu’elle restait dans son coin, je n’y ai vu aucun inconvénient. Mais, une fin d’après-midi, alors que j’avais invité Louis à visionner quelques rushes, elle est entrée dans la salle de projection et elle a commencé à faire des observations à haute voix. J’ai trouvé cela intolérable et… je l’ai virée. Elle n’avait rien à foutre là et je lui ai même interdit de revenir sur le plateau. Elle est partie et Louis avec elle ! Il ne m’a pas adressé la parole pendant trois jours. Quoi qu’il en soit, Louis de Funès est le seul comédien avec lequel je ne suis pas arrivé à devenir copain. »
Une mauvaise ambiance que Louis s’empresse de quitter dès qu’il le peut en fin d’après-midi. Privé de Jeanne pour le conduire au théâtre, il lui arrive de s’engouffrer dans la voiture d’Henri Virlojeux, témoin de certaines passes d’armes avec Marcel Bluwal. « La démarche de Bluwal par rapport à de Funès était intéressante, raconte-t-il[225]. Il voulait que de Funès soit plus sobre. Sur le plateau, il disait à Louis : “Ne fais rien, ne t’agite pas.” Et Louis faisait de l’humour : “Il est fou… Lui, il s’agite… Il me prend mon rôle.” Plus sérieux, il ajoutait : “Dans un sens, ça m’arrange : je me repose, je n’ai pas de choses démesurées à faire comme dans La Grosse Valse qui m’épuise…” […] Bluwal voulait donc faire du personnage de Louis un homme calme et posé. Il voulait montrer que Louis avait du pathétique. Il n’a pas vraiment réussi. On ne peut pas mettre un frein à ça quand le résultat est, vraiment, du domaine du génial. […] Louis était plein d’imagination. Et il ne pouvait pas faire autrement que d’être comme cela. D’ailleurs, je ne crois pas qu’il ait voulu être calme ou même tendre. Il ne pensait sans doute pas que c’était son emploi. […] Lors d’une projection, Louis de Funès s’est aperçu qu’une scène avait été filmée en plan large. Surpris, il a demandé à Marcel Bluwal la raison de cette prise particulière : “Ça, ça mériterait un gros plan.” Bluwal répondit : “Il vaut mieux que ça reste comme ça.” Louis marmonna : “Il ne comprend rien au cinéma.” Louis était un homme de spectacle, un technicien de l’efficacité — ce qui ne veut pas dire technique de cabotinage —, il était intelligent, sans doute un des comédiens les plus doués de sa génération. Il connaissait ses possibilités et savait combien, dans un certain genre, il pouvait servir les films. C’est sans doute pour cela qu’il se révélait aussi perfectionniste. » Quant aux angoisses de Louis de Funès, Henri Virlojeux avance cette explication : « Elles semblaient prendre chez lui d’énormes proportions qui consistaient en la peur de ne pas y arriver. Il craignait de s’entendre dire un jour qu’il était moins bon que la veille. D’où cette surenchère. Il ne voulait pas voler son public. Il désirait que tout soit parfait. La médiocrité le terrorisait[226]. »
222
Jean Girault a dirigé Darry Cowl dans Les Moutons de Panurge en 1960 puis le couple Blanche-Cowl dans Les Pique-Assiette (1960), Les Livreurs (1961) et Les Bricoleurs (1962).
223
Témoignage de Marcel Bluwal à l’auteur.
224
Marcel Bluwal adhérera au PCF en 1972.
225
Henri Virlojeux à Brigitte Kernel, op. cit., pp. 105–106.
226
Ibid., p. 105.