Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Joubert s’était lancé. Il avait démissionné pour se consacrer à ses propres affaires.
Son départ avait entraîné une brutale crise de confiance chez les administrateurs et les clients de la banque Péricourt. Une panique, née dans une filiale de province, gagna le siège parisien. Il fut impossible de rendre leur argent aux déposants qui l’exigeaient. Les pouvoirs publics avaient d’autres chats à fouetter, la banque Péricourt avait péri corps et biens en moins de deux semaines.
Charles Péricourt avait fait une déclaration très digne qui lui permettait d’enterrer son frère une seconde fois.
On ne songea pas à interroger Madeleine qui n’existait plus pour personne.
Le nouveau patron de la Mécanique Joubert avait déjà négocié l’acquisition de quatre machines-outils modernes et le remplacement de la vieille classe d’âge de ses ouvriers par la génération suivante, décroché de bons contrats auprès de clients recrutés au Jockey et à l’Amicale des anciens élèves de Centrale. Après quoi un important marché avec Lefebvre-Strudal pour la fourniture de pièces de moteurs d’avion mettait la Mécanique Joubert à l’abri des intempéries pour deux années au moins, affaire rondement menée. Gustave, en capitaine d’industrie, se sentait enfin à sa place.
N’allez pas croire pour autant que cette réussite rapide, mais somme toute banale, était la raison pour laquelle ce jour-là, à la Tour d’Argent, on fêtait Gustave Joubert, non, la véritable cause de cette admiration se nommait… la Renaissance française, une idée nouvelle dont il était à la fois le créateur, le missionnaire, le penseur et le promoteur, bref la Renaissance française, c’était lui. Lui qui avait posé le constat en termes clairs : le rayon sismique de la crise américaine a enfin touché les côtes françaises, l’Allemagne se réarme dangereusement, l’Europe craque de partout, mais la classe politique française macère dans le copinage, trafique ses influences et n’apprend rien. Il est temps, expliquait-il, que le pouvoir accorde toute leur importance à des hommes sages, expérimentés, sûrs, patriotes et surtout, surtout, com-pé-tents. À des techniciens !
C’était cela la Renaissance française, un mouvement, un « laboratoire d’idées » formé d’experts qui allait régénérer la France.
Le Parlement avait fait mine d’applaudir parce qu’on ne pouvait ignorer ni combattre ouvertement un groupe qui, de l’électricité à l’automobile, du téléphone à la chimie, de la métallurgie à la pharmacie, fédérait la fine fleur de l’industrie française.
— Les politiciens ont fait leurs preuves, dit Joubert, elles sont accablantes… Il est grand temps que des hommes apolitiques et patriotes disent enfin la vérité au peuple français !
Par « apolitiques », entendre « anticommunistes ».
— Je vois mal comment on peut être apolitique et patriote à la fois, lâcha Lobgeois, ça me dépasse !
Joubert sourit.
— Apolitique, mon cher Lobgeois, cela veut dire que nous sommes avant tout des gens pragmatiques. Qu’elle soit de droite ou de gauche, une mesure qui participe au redressement du pays est une bonne mesure. Quant au patriotisme… Nous pensons simplement qu’il faut être prêt à toute éventualité.
— Quelle éventualité ?
Joubert éclata d’un petit rire suffisant.
— Hitler remporte les élections en juillet, l’Allemagne quitte la conférence sur le désarmement en septembre, et toi, ça ne t’ébranle pas ?
— Éternel jeu de la diplomatie ! Moi, je trouve Hitler plutôt rassurant. Il va remettre de l’ordre dans cette pétaudière qu’est devenue l’Allemagne… Tu te trompes d’ennemi, Joubert. Hitler et nous avons le même : le communisme.
Petit brouhaha d’approbation.
— C’est parce que tu ne sais pas lire.
La réplique tournait à l’insulte, or c’était contraire à la règle tacite du groupe, on pouvait être en désaccord, on restait des camarades. Joubert se précipita donc :
— Pardon, Lobgeois, je me suis mal exprimé. Ce que je veux dire, c’est que tu ne sais pas lire l’allemand.
— Et qu’aurais-je donc appris si je le savais ?
— Qu’Hitler, qui se dirige vers le pouvoir, considère la France comme l’ennemi juré.
— Ah oui, j’ai lu des choses là…
— Ça ne semble pas t’avoir beaucoup intéressé. Pourtant que diable : « … der Todfeind unseres Volkes aber, Frankreich… » Pardon, tu ne sais pas l’allemand : « l’ennemi mortel de notre peuple, la France, nous étrangle impitoyablement et nous épuise. Aucun renoncement ne doit nous paraître impossible pour abattre l’ennemi qui nous hait si rageusement ». Je ne vois pas ce qu’il te faut…
— C’était dans les journaux ?
— Non, c’est dans Mein Kampf, les mémoires de M. Hitler, le bréviaire du parti nazi.
— C’est de la politique, Gustave, rien d’autre ! Personne ne veut d’une nouvelle guerre. Hitler fait monter les enchères pour devenir chancelier, il hausse le ton, mais il cherchera une voie pacifique. Les conflits coûtent trop cher.
— Chacun jugera… Et l’histoire dira.
Gustave Joubert n’avait pas cru bon de poursuivre parce qu’il devait y avoir, autour de la table, autant d’opinions favorables à sa thèse qu’à la thèse adverse, le sujet divisait.
Fort de ce silence, Lobgeois voulut pousser ce qu’il croyait être son avantage :
— Et puis, c’est très abstrait, ton affaire. Ta Renaissance française va publier des études, qui les lira ? Elle va proposer un programme de réformes, qui le mettra en œuvre ?
Un observateur attentif aurait remarqué à cet instant que le groupe, comme sur le sujet précédent, s’était insensiblement divisé en deux. C’était un signe des temps, tout était objet de division, de contestation, de désaccord.
— Nous ne resterons pas abstraits, Lobgeois, je te le promets, dit Joubert avec calme. Rendez-vous à la fin du mois.
— Que se passera-t-il dans un mois ?
Joubert se contenta de sourire.
Sacchetti qui, mieux que quiconque, comprenait que le match avait suffisamment duré, lança :
— Notre dîner d’annuel va donc devenir mensuel ?
Rires, détente, on refit sauter des bouchons de champagne. Le moment était venu de parler des femmes. Joubert consulta discrètement sa montre en pensant à la sienne…
… Léonce, qui au même instant était à quatre pattes et haletait sous les vigoureux coups de reins d’un jeune homme nommé Robert.
On tapa au mur, alors, c’est bientôt fini ! Une voix de femme, criarde, énervée. Léonce éclata de rire et s’effondra sur le lit, mon Dieu ce que j’ai joui, c’est pas Dieu possible, elle était en nage. Robert, lui, était en forme. Deux minutes, mon chéri, supplia-t-elle. Elle roula sur le dos. La chambre était petite, mal ventilée, l’atmosphère était saturée d’une odeur de sexe, de goudron, de transpiration, la condensation faisait couler des rigoles sur les carreaux, ouvre un peu, mon chéri, tu veux ? L’air frais lui fit du bien. Elle s’éventa, des gouttelettes de sueur perlaient sur son ventre, sur ses seins. Robert alluma une cigarette et s’assit sur le bord du lit. Léonce prit machinalement son sexe dans sa main libre et le caressa sans même y penser, pour elle, c’était comme un rosaire à égrener.