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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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65. Je dis donc, pour revenir à mon propos initial, qu'il n'y a guère de chances pour que les animaux fassent par inclination naturelle ou forcée les mêmes choses que celles que nous avons choisi de faire, et que nous faisons grâce à notre habileté. Il nous faut conclure que les mêmes effets relèvent des mêmes facultés, et que des effets plus importants sont dus à des facultés plus grandes201. Et donc admettre que ces dispositions que nous avons, et la méthode que nous employons pour réaliser nos ouvrages, sont aussi celles des animaux, et qu'ils en ont même peut-être de meilleures. Pourquoi imaginer chez eux une contrainte naturelle que nous ne ressentons pas nous-mêmes ? Ajoutons à cela qu'il est plus honorable, et plus conforme au divin, d'être amené à agir selon des règles du fait d'une disposition naturelle et inévitable, plutôt que par l'usage d'une liberté téméraire et fortuite. Et il est plus sûr aussi de laisser à la nature plutôt qu'à nous-mêmes le soin de diriger notre conduite. La vanité de notre présomption est telle que nous préférons devoir notre valeur à nos forces plutôt qu'à sa libéralité ; nous attribuons aux autres animaux des biens naturels, nous les leur cédons, pour nous enorgueillir des biens que nous avons acquis. C'est une attitude bien simplette, car pour ma part j'attacherais autant de prix à des qualités bien à moi et naturelles qu'à celles que je pourrais aller mendier et obtenir par apprentissage. Nous ne pouvons espérer obtenir une situation plus enviable que celle d'être favorisé par Dieu et par Nature.

66. Voyez par exemple comment font les habitants de Thrace quand ils veulent se risquer sur quelque rivière gelée : ils lâchent un renard devant eux202, et quand celui-ci est près du bord, il approche l'oreille de la glace pour savoir si le bruit de l'eau en dessous est proche ou lointain, en déduit que l'épaisseur est plus ou moins grande, et donc avance ou bien recule... Quand on voit cela, ne peut-on penser que lui passent par la tête les mêmes idées que celles que nous aurions nous aussi dans cette situation, et qu'il s'agit là d'un raisonnement et d'une conclusion qui viennent du bon sens naturel, comme : « ce qui fait du bruit est agité ; ce qui est agité n'est pas gelé ; ce qui n'est pas gelé est liquide, et ce qui est liquide ne peut supporter de poids. » Car attribuer cette attitude uniquement à une finesse d'ouïe particulière, sans faire intervenir le raisonnement ni la déduction, c'est là une chimère, et cela ne peut trouver place en notre esprit. Il faut en juger de même pour de très nombreuses sortes de stratagèmes et d'inventions par lesquelles les animaux se protègent de nos entreprises à leur encontre.

67. Et si nous croyons tirer quelque avantage du fait qu'il nous est possible de les attraper, de nous en servir, d'en user à notre convenance, il ne s'agit là que d'un avantage du même genre que celui que nous avons nous-mêmes les uns sur les autres : nous imposons ces conditions à nos esclaves. Et en Syrie, les Climacides n'étaient-elles pas des femmes, elles qui, à quatre pattes, servaient de marchepied et d'échelle aux dames pour monter en voiture203 ? La plupart des gens libres acceptent de remettre, pour de bien faibles avantages, leur vie et leur personne à la discrétion d'autrui. Les femmes et les concubines des Thraces se disputent le droit d'être choisies pour être immolées sur le tombeau de leur mari. Les tyrans ont-ils jamais manqué d'hommes qui leur fussent entièrement dévoués ? Et certains d'entre eux n'ont-ils pas ajouté à cette dévotion l'obligation de les accompagner dans la mort comme dans la vie ?

68. Des armées entières se sont ainsi remises entre les mains de leurs chefs. La formule du serment dans la rude école des gladiateurs comportait ces mots : « Nous jurons de nous laisser enchaîner, brûler, battre, tuer par le glaive, et supporter tout ce que les gladiateurs professionnels supportent de leur maître, en mettant très religieusement et leur corps et leur âme à son service »,

Brûle-moi la tête si tu le veux, perce-moi d'un glaive,

Laboure-moi le dos à coups de fouet.

[Tibulle Elégies I, 9, vv. 21-22]

C'était un engagement véritable, et pourtant il s'en trouvait dix mille dans l'année pour entrer dans cette corporation, et y périr.

69. Quand les Scythes enterraient leur roi, ils étranglaient sur son corps sa concubine favorite, son échanson, son écuyer, son chambellan, son valet de chambre et son cuisinier. Et à l'anniversaire de sa mort, ils tuaient cinquante chevaux montés par cinquante pages, empalés jusqu'au gosier, et ils les laissaient ainsi, comme à la parade, autour de la tombe204.

70. Les hommes qui sont à notre service le sont à meilleur marché, et sont moins bien traités que nos oiseaux, nos chevaux et nos chiens, dont le confort nous cause tant de soucis ! Il ne me semble pas que les serviteurs les plus humbles fassent volontiers pour leurs maîtres ce que les princes se font un honneur de faire pour leurs bêtes. Diogène, voyant que ses parents voulaient racheter sa servitude, déclara : « Ils sont fous ! C'est celui qui m'entretient et me nourrit qui est mon esclave ! » Et ceux qui entretiennent des animaux doivent bien se dire qu'ils les servent plutôt que d'être servis par eux !

71. Et d'ailleurs les animaux ont plus de noblesse que nous : on n'a jamais vu un lion asservi à un autre lion, ni un cheval à un autre par manque de courage. De même que nous allons à la chasse aux animaux, les tigres et les lions vont à la chasse aux hommes ; et ils font la même chose entre eux : les chiens chassent les lièvres, les brochets les tanches, les hirondelles les cigales, les éperviers les merles et les alouettes.

La cigogne nourrit ses petits de serpents

Et de lézards trouvés dans les coins écartés,

L'aigle de Jupiter chasse dans les forêts

Le lièvre et le chevreuil...

[Juvénal Satires XIV, 71-74]

 

72. Nous partageons le produit de notre chasse avec nos chiens et nos oiseaux, comme nous partageons avec eux efforts et habileté. Et au-dessus d'Amphipolis, en Thrace, chasseurs et faucons sauvages se partagent équitablement le butin par moitiés. De même, le long des Marais Méotides205, si le pêcheur n'abandonne pas honnêtement aux loups une part de la prise égale à la sienne, ils vont aussitôt déchirer ses filets.

73. Et si nous pratiquons des chasses qui demandent plutôt de la subtilité que de la force, comme quand nous posons des collets ou des lignes avec des hameçons, nous voyons la même chose également chez les animaux. Aristote dit206 que la seiche sort de son cou un boyau long comme une ligne, qu'elle étend au loin et ramène à elle quand elle veut. Cachée dans le sable, quand elle aperçoit un petit poisson qui s'approche, elle lui laisse mordiller le bout de ce boyau et petit à petit le ramène, jusqu'à ce que le petit poisson soit si près d'elle que d'un bond elle puisse l'attraper.

74. En ce qui concerne la force, il faut bien dire qu'il n'est pas d'animal au monde qui soit en butte à autant d'attaques que l'homme. Ne parlons pas de baleine, d'éléphant, de crocodile ni d'autres animaux dont un seul peut venir à bout d'un très grand nombre d'hommes : les poux suffirent à rendre vacante la dictature de Sylla207... Le cœur et la vie d'un grand empereur triomphant, voilà le déjeuner d'un petit ver !

75. Pourquoi prétendre que l'homme dispose d'une connaissance et d'une science édifiées par le raisonnement et le savoir-faire, simplement parce qu'il est capable de distinguer les choses utiles pour son existence et pour soigner ses maladies, ou capable de connaître les vertus de la rhubarbe et du polypode208 ? Les chèvres de Crête, si elles ont reçu un coup d'une arme de trait, vont choisir, entre un million d'herbes différentes, le dictame209 qui les guérira ; la tortue, quand elle a mangé de la vipère, cherche aussitôt de l'origan pour se purger ; le dragon210 se frotte les yeux et les rend plus clairs avec du fenouil ; les cigognes se donnent à elles-mêmes des lavements avec de l'eau de mer ; les éléphants arrachent les flèches et javelots qu'on leur a jetés au combat, non seulement de leur corps et de ceux de leurs compagnons, mais aussi du corps de leurs maîtres (en témoigne celui du roi Porus qu'Alexandre défit), et ils les arrachent si habilement que nous ne saurions le faire en causant aussi peu de douleur. Alors pourquoi ne disons-nous pas, en voyant tout cela, qu'il s'agit de science et de réflexion ? Car alléguer, pour déprécier les animaux, qu'ils ne savent cela que par la seule leçon et enseignement de Nature, ce n'est pas leur ôter leurs titres de science et de sagesse : c'est au contraire le leur attribuer à plus forte raison qu'à nous encore, puisqu'ils ont eu une maîtresse d'école aussi sûre !

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