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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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Tout être, en effet, ressent l'usage

Qu'il peut faire de ses qualités.

[Lucrèce De la Nature V, 1033]

 

58. Qui douterait qu'un enfant ayant acquis la force de se nourrir, ne sache chercher sa nourriture ? La terre en produit et lui en offre suffisamment pour ses besoins, sans culture ni autre intervention. Et si ce n'est en toute saison, elle ne le fait pas davantage pour les animaux : en témoignent les provisions que nous voyons faire par les fourmis et autres espèces, pour les saisons stériles de l'année. Les peuplades que nous venons de découvrir, si abondamment pourvues de provisions et de boissons naturelles, obtenues sans soin ni travail particuliers, viennent de nous apprendre que le pain n'est pas notre seule nourriture, et que sans même labourer, notre mère Nature nous avait fourni en suffisance tout ce qu'il nous fallait, et peut-être même plus pleinement et richement qu'elle ne le fait à présent que nous y avons ajouté notre industrie.

Et la terre produisit d'elle-même, au début,

De blondes moissons, et des vignes riantes ;

Elle donna aux mortels les fruits savoureux

Et les gras pâturages, et tout cela maintenant

Peine à pousser, et malgré nos efforts, nos bœufs s'y épuisent,

Et la force de nos laboureurs.

[Lucrèce De la Nature II, 1157]

 

Le dérèglement et l'exagération de nos appétits dépassent toutes les inventions par lesquelles nous essayons de les assouvir.

 

59. Quant aux armes, nous en avons de plus naturelles que n'en ont la plupart des animaux : les mouvements de nos membres sont plus variés, et nous en tirons naturellement parti, sans l'avoir appris. Ceux des hommes qui sont formés à combattre nus se jettent dans les dangers de la même façon que les autres. Si quelques bêtes sauvages nous surpassent en agilité, nous en surpassons aussi bien d'autres. Et c'est par une sorte d'instinct naturel que nous avons développé l'art de fortifier notre corps et de le protéger par des éléments ajoutés. La preuve qu'il en est ainsi, c'est que l'éléphant aiguise et affûte les dents dont il se sert à la guerre (car il en a de particulières196 pour cet usage, qu'il ménage et n'emploie pas pour d'autres choses). Quand les taureaux vont au combat, ils répandent et projettent de la poussière autour d'eux ; les sangliers affinent leurs défenses ; et l'ichneumon197, quand il doit affronter un crocodile, enduit son corps de limon bien pétri et bien pressé, qui lui fait comme une croûte et une cuirasse. Pourquoi ne dirions-nous pas qu'il est tout aussi naturel de nous armer de bois et de fer ?

60. Quant au langage, il est certain que s'il n'est pas naturel il n'est pas nécessaire. Je crois pourtant qu'un enfant qu'on aurait élevé dans une complète solitude, éloigné de tout contact humain (ce qui serait difficile à faire), aurait pourtant quelque espèce de langage pour exprimer ce qu'il pense ; car il n'est pas croyable que Nature nous ait refusé ce qu'elle a donné à bien d'autres animaux. Car est-ce autre chose que parler, cette faculté que nous leur voyons de se plaindre, de se réjouir, de s'appeler au secours et à l'amour, comme ils le font par l'usage de leur voix ? Pourquoi les animaux ne se parleraient-ils pas entre eux, puisqu'ils nous parlent, et que nous leur parlons ? De combien de façons parlons-nous à nos chiens ! Et ils nous répondent !... Nous conversons avec eux en usant d'un autre langage et d'autres mots que nous ne le faisons pour les oiseaux, les pourceaux, les bœufs, les chevaux : nous changeons d'idiome selon les espèces auxquelles nous nous adressons.

Ainsi, au milieu de leur noir bataillon Les fourmis s'abordent-elles,

S'enquérant peut-être de leur route et de leur butin.

[Dante La Divine Comédie Purgatoire, XXVI]

 

61. Il me semble que Lactance attribue aux animaux non seulement la parole, mais le rire. Et la différence de langage que l'on constate entre les hommes de différentes contrées se retrouve chez les animaux d'une même espèce. Aristote cite à ce propos le chant des perdrix, différent suivant les endroits où on l'observe :

Les divers oiseaux ont des chants différents

Selon le temps et certains font varier leur chant rauque

En fonction de l'atmosphère...

[Lucrèce De la Nature V, vv. 1078, 1081 et 1083-84]

 

62. Reste à savoir quel langage parlerait cet enfant élevé dans une complète solitude. Et ce que l'on en dit par pure conjecture n'a pas beaucoup de valeur. Si on oppose à ce que j'ai dit plus haut que les sourds de naissance ne parlent pas du tout, je réponds que ce n'est pas seulement parce qu'ils n'ont pu être formés à la parole par les oreilles, mais plutôt parce que le sens de l'ouïe dont ils sont privés est associé à celui de la parole, et qu'ils sont étroitement unis naturellement ; de sorte que, quand nous parlons, il faut que nous nous parlions à nous-mêmes d'abord, et que nous fassions résonner dans nos oreilles198 ce que nous allons envoyer aux oreilles des autres.

63. J'ai dit tout cela pour souligner la ressemblance qu'il y a entre les choses humaines et les animaux199, et pour nous ramener et rattacher à l'ensemble des êtres. Nous ne sommes ni au-dessus, ni au-dessous du reste : tout ce qui est sous le ciel, dit le sage200, suit une loi et un destin semblables.

Ils sont tous entravés par les chaînes de leur destinée.

[Lucrèce De la Nature V, v. 876]

Il y a quelques différences, il y a des ordres et des degrés, mais sous l'aspect d'une même nature :

Chaque chose se développe à sa façon, et toutes conservent

Les différences établies par l'ordre immuable de la nature.

[Lucrèce De la Nature V, vv. 923-24]

 

64. Il faut maintenir l'homme dans les limites de l'ordre social. Le malheureux en effet n'a pas le pouvoir d'aller au-delà : il est entravé et empêché, il est assujetti aux mêmes obligations que les autres créature de son rang, il est de condition fort moyenne, sans aucune prérogative particulière, ni de prééminence véritable et essentielle. Celle qu'il se donne, dans sa pensée et son imagination, n'a rien de concret ni de consistant. Et s'il est vrai qu'il est le seul parmi les animaux à disposer de cette liberté d'imagination et de cette absence de limites pour la pensée, lui permettant de se représenter ce qui est ou ce qui n'est pas, ce qu'il désire, le faux aussi bien que le vrai, c'est un avantage qui lui est cher vendu et dont il a bien peu à se glorifier, car c'est là que se trouve la source principale des maux qui l'assaillent : péché, maladie, irrésolution, agitation, désespoir.

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