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La vieille qui marchait dans la mer

Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:

Lorsqu'on demande à Stephen King, le fameux romancier américain, pourquoi il a choisi d'écrire sur des sujets aussi macabres, il répond : « Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai le choix ? »
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
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Un oiseau lançait par instants un petit cri inquiet dans les feuillages environnants. Ramono chercha la lune épanouie à travers une déchirure des frondaisons.

Il la trouva.

Lui sourit.

Ils avaient parlé longtemps dans la chambre. Ayant bu deux petits verres de vodka, Milady était un peu grise et sa volubilité surprenait Lambert. La vieille pépiait comme une perruche, ponctuant chacune de ses phrases d’un gloussement ou d’un petit rire brisé. Elle racontait le New York d’après la guerre où soufflait un vent de folie. Les Français y étaient fêtés alors, comme si ç’avait été eux qui eussent remporté la victoire. La quarantaine ravageuse de Lady M. y avait fait des dégâts. Un magnat de l’édition lui faisait livrer tous les jours un nouveau cadeau de chez Tiffany, tandis qu’un pianiste hongrois très fameux prétendait, à chacune de ses visites, vouloir se jeter du trente-deuxième étage.

— J’ai demandé au Waldorf qu’on me réserve la même suite qu’à cette époque, petit d’homme, je te montrerai tout ça…

Sans cesse, Lambert tentait de mettre la conversation sur « le coup en préparation ». Elle commençait à évoquer l’affaire, puis, très vite se ravisait pour parler d’autre chose.

— Nous palperons des dollars par millions, mon garçon. Seulement, c’est de la dynamite. Il faut posséder mon intrépidité pour risquer le paquet. Nous allons affronter rien moins que la Mafia. La vraie, celle des USA !

— La Mafia, Milady ! Vous êtes sûre de ne pas voir trop grand ?

— On ne voit jamais assez grand, mon Lambert. Le coup m’a été proposé par Silvio Ban, un vieux mafioso qui fut mon amant. Il avait la particularité de ne jamais faire l’amour autrement que debout. Comme il a pris du carat, la Cosa Nostra l’a mis au rancart et il veut lui jouer un mauvais tour avant de crever. Vengeance de vieillard. La pire !

— Elle consiste en quoi, cette vengeance, Milady ?

— A palper le montant d’une livraison de drogue. N’insiste pas, petit d’homme, tu n’en sauras pas davantage pour le moment.

— Vous vous méfiez de moi ?

— Crétin ! C’est par superstition que je ne te parle pas. Tout ce qui est sorti de toi échappe à ton contrôle et le sort peut en faire son profit ! Je te mettrai au courant le moment venu.

Elle avait avalé une série de cachets contre la douleur car son arthrose continuait de la torturer puis, la vodka aidant, s’était endormie très vite en lui tenant la main.

Lambert avait éteint la lumière qui risquait de la réveiller un peu plus tard, tant elle avait le sommeil tourmenté.

Les yeux grands ouverts dans le noir, il réfléchissait à ce qu’elle venait de lui apprendre. Une équipée new-yorkaise contre la Mafia lui paraissait presque puérile. Ne s’agissait-il pas d’un délire de vieillards qui se croyaient plus forts et plus malins que des truands professionnels parce que, précisément, ils étaient vieux et perdaient le contact avec la réalité ?

La main de Milady, crispée sur la sienne, l’incommodait. Il s’en défit avec d’infinies précautions, sans troubler le repos de sa voisine de lit. L’air de la chambre était étouffant comme celui d’une serre où l’on cultive des plantes tropicales. Il y avait l’air conditionné à la villa, mais Lady M. refusait qu’on l’utilisât, alléguant qu’il était source d’ennuis pulmonaires. Elle dormait même avec la fenêtre fermée pour éviter tout risque de refroidissement. Lambert décida de l’ouvrir afin d’aérer la pièce. Il se coula hors du lit, sans bruit, et se glissa entre les rideaux blancs pour actionner l’espagnolette. En réalité, il ne s’agissait pas d’une fenêtre mais d’une porte-fenêtre donnant sur un petit balcon romantique aux balustres de fer forgé. Debout dans l’encadrement, il respira avec soulagement l’air sucré de la nuit. En bas, s’étendait le patio de marbre blanc au centre duquel un grand bassin créait de la fraîcheur. Tout cela lui parut noble et calme et le fit penser à une peinture de Chirico représentant une place vide au clair de lune.

Il se débattit dans les plis des rideaux et retourna s’étendre auprès de Milady. Pour la première fois, il songea à la tête que feraient ses parents s’ils le voyaient couché dans le lit de cette octogénaire. Il n’aurait aucune explication à leur fournir parce que lui-même n'en trouvait pas…

Lambert ferma les yeux mais le sommeil le fuyait. Il ne pouvait chasser de son esprit la perspective du voyage à New York. La dernière folie de Milady, elle l’avait annoncé. Mais une folie fatale, il le pressentait.

Malgré la fenêtre ouverte, Lambert continuait d’avoir trop chaud. Il décida d’ôter sa veste de pyjama et s’assit sur le bord du lit. Ensuite, tout se passa à une allure fulgurante. Ce furent des bribes d’images enchevêtrées, des pulsions folles, des amorces de pensées qui tournaient court, des mouvements éperdus. Lambert aperçut l’ombre chinoise d’un homme qui se dessinait nettement sur les rideaux immaculés. Bien que cette silhouette fût informe, il la reconnut. Il sut catégoriquement qu’il s’agissait de l’homme à la grosse mâchoire. Il éprouva de l’horreur jusqu’au fond de ses tripes, poussa un cri rauque et s’élança contre le sombre volume qui se gondolait sur les rideaux. Son rush lui aurait permis de défoncer une porte de cathédrale. L’impact lui électrisa l’épaule et il y eut un fabuleux jaillissement d’étincelles dans son crâne. Cela céda très vite et disparut. Ensuite il perçut un choc sourd, en bas, suivi immédiatement d’un bruit métallique. Le silence revint sous le clair de lune, à peine troublé par un concert d’insectes en provenance du jardin, et le glouglou du bassin.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda la voix aiguë de Milady, réveillée en sursaut.

Au lieu de répondre, il s’avança sur le balcon, un rideau entortillé à son cou.

Il découvrit l’homme, en bas, sur le carrelage du patio, étendu bizarrement avec les deux bras du même côté. Sa tête masquée de noir avait éclaté contre la margelle de la vasque et une échelle chromée, allongée en travers de son corps, avait brisé le triton cracheur d’eau.

Lambert revint à Milady.

— Je viens de tuer un homme, balbutia-t-il.

Il lui raconta ce qui venait de se produire et ensuite lui parla de ses différentes rencontres avec le vilain type.

Milady alla sur le balcon pour regarder la scène.

— Je pense que tu m’as sauvé la vie, murmura-t-elle en se blottissant contre Lambert. Cet homme n’était sûrement pas un cambrioleur mais un tueur.

— Qu’allons-nous faire ? demanda le garçon.

— Strictement rien, sinon refermer la fenêtre, mon chéri. Les domestiques qui dorment de l’autre côté de la maison n’ont rien entendu : ils découvriront le pot aux roses en se levant. C’est eux qui nous apprendront la chose et alors seulement nous préviendrons la police. Il sera évident pour elle que cette canaille a perdu l’équilibre en tentant de s’introduire dans ma chambre. Va finir la nuit dans la tienne et ne te pose pas de cas de conscience. Rien n’est plus honorable que la légitime défense, mon bijou. Dieu nous a accordé notre vie pour que nous la préservions.

18

« Seigneur, comment peut-on être velu pareillement ? Un gorille l’est moins que lui. Je sais bien que les poils sont signe de virilité, il n’empêche qu’à ce point, ils rendent les rapports sexuels désagréables. Vous rappelez-vous, ce fourreur arménien que je me suis payé à mes débuts ? C’était à l’occasion de mon premier vison qui devait être rien d’autre que du lapin traité ! Cela se passait boulevard de Sébastopol. Vous voyez encore la boutique à côté d’une brasserie ? Un petit Arménien qui devait ressembler à Charles Aznavour. Un Aznavour singe ! Des touffes noires jaillissaient de toute sa personne. Il en avait aux oreilles, aux pommettes, et un chargement de fourrage noir sortait de sa chemise. Nous étions en été et il se tenait sur le seuil de sa boutique, me regardant loucher sur sa pauvre vitrine, avec un sourire amical. « Vous voulez en essayer un ? m’a-t-il demandé. Je fais de longs crédits, vous savez, et presque sans intérêt ! Je crois, Seigneur, que c’est à cause de ses poils que je suis entrée dans ce magasin puant la naphtaline. Il était seul et il avait l’air de débarquer d’un bateau d’émigrants. Pendant que je passais des manteaux, il me baratinait à mort, l’Arménoche. Comme quoi, une fille aussi jolie et bien roulée, on devait lui faire des prix, des conditions, lui accorder des délais qui feraient hurler les banques. Je constituerais pour lui une vivante publicité. Juste, il exigerait que je clame partout que mon époustouflant vison venait du Tigre d'Or, boulevard de Sébastopol. J’étais grisée par ses fourrures que je ne me lassais pas de caresser. Ce que j’en jetais, dans cette pouillerie ! Je me prenais pour la « reine Christine ». Il savait emballer, le marchand d’oripeaux ! Au bout de vingt minutes j’étais en train de lui signer une chiée de traites, avec le vison frelaté sur les miches, Seigneur. Ce que je devais avoir l’air godiche ! Vous deviez Vous fendre la gueule, là-haut, non ? Quand tout a été en ordre, il m’a dit : « Un manteau pareil, mademoiselle Monique (il avait pris connaissance de mes papiers, fatalement), la meilleure manière de le vivre, c’est de le mettre en étant nue dessous. Alors là, oui, vous communiez pleinement avec la fourrure, parce que ça possède une âme, un manteau comme celui-là ; il continue d’exister. » Vous pensez, Seigneur, si je le voyais venir, avec ses salades poétiques ! J’étais inexpérimentée, mais pas gourde. Etait-ce parce que je me grisais de poils dans ce magasin miteux, toujours est-il que les siens me fascinaient au moins autant que ceux qu’il vendait. Alors je me suis laisse faire. Il a retiré le bec-de-canne de la porte et placé contre la vitre un écriteau à ventouse On revient tout de suite. Ensuite ça été l’antre noir et étouffant de son arrière-boutique, séparée du magasin par un rideau de velours marron. Je lui ai demandé de se foutre à poil (c’était le cas de le dire) lui aussi. Il devait avoir l’habitude de ce genre de requête car il a obéi avec un petit sourire entendu. Ah ! si je m’attendais ! Et dire qu’il s’était fait fourreur, ce con ! On dit : gorille, gorille, mais un singe n’a pas de poils de cette longueur ! On aurait juré une statue emballée avec de la paille noire. Quelle horreur ! Cela dit, je ne sais pas si Vous avez encore en mémoire son coup de bite ? Franchement il était valable, Seigneur. N’empêche que, les jours suivants, je me suis payé une crise d’urticaire carabinée. Ca me grattait de partout : le ventre, les seins, les cuisses, la chatte, surtout. Je m’étais laissé baiser par un paillasson ! Eh bien ! pour Vous en revenir, Seigneur : je Vous parie dix jours de purgatoire que ce flic est aussi velu que mon petit fourreur du Sébasto ! »

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