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La vieille qui marchait dans la mer

Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:

Lorsqu'on demande à Stephen King, le fameux romancier américain, pourquoi il a choisi d'écrire sur des sujets aussi macabres, il répond : « Qu'est-ce qui vous fait penser que j'ai le choix ? »
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
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La voix de Mouley Driz couvait comme un feu d’âtre qu’on entretient à peine. Il parlait bas, d’un ton uni et doux, mais l’impatience de son caractère tyrannique était néanmoins perceptible à une oreille avertie.

— Je suis ravi de ce qu’elle vous ait plu. Oserais-je solliciter de vous une faveur ?

— Une faveur ! Mais vous m’en faites une en me la demandant.

« Tu as entendu ça, Seigneur ? Chié, non ? Eh bien ! voilà l’école Pompilius ! Sans ce vieil escogriffe, je n’aurais jamais été fichue de déballer une phrase de ce tonneau. Le style ! Le style, Seigneur, là oui, elle m’a rendu un fieffé service, l’Excellence ! »

Le prince marqua un léger temps, escamota un toussotement et reprit :

— Auriez-vous la bonté d’accorder un entretien privé à une personne qui s’occupe pour moi d’une affaire délicate ?

— Certainement, mon cher prince. Puis-je savoir de quelle affaire délicate il s’agit ?

— Mon messager vous l’expliquera.

— Diable ! Altesse, vous piquez ma curiosité, déclara Lady M. avec enjouement. J’entrevois mal le rôle que je peux jouer dans ce que vous appelez vos affaires délicates.

— A vrai dire, il ne s’agit pas de vous, mais de votre neveu, madame.

— Lambert ?

Un voile rouge et brûlant s’abattit sur la tête de Milady. Elle crut qu’elle allait mourir avec ce combiné téléphonique stupide à la main.

— Il me semble en effet que tel est son prénom, admit Mouley Driz, mais je vous prie de ne lui parler de rien avant d’avoir rencontré la personne en question. Il s’agit de mister Evelyn Stern, de Londres. Mister Stern est à côté de moi, je vais vous le passer afin que vous conveniez d’un rendez-vous. Mes respects, Milady.

Le mal s’étendait dans la poitrine de Lady M. Un mal sournois, fait d’élancements qui allaient en s’amplifiant. Une douleur inquiétante et diffuse. Jamais, même aux pires instants de sa tumultueuse existence, elle n’avait ressenti cette peur cruelle qui risquait de la tuer. Lambert était en danger, en grave danger. Ce con de prince avait découvert la substitution du diadème et fait appel à quelqu’une de ces agences d’enquêtes privées britanniques pour le récupérer. Et comme ces Rosbifs sont des vraies têtes de nœud, ils avaient fini par découvrir le pot aux roses, du moins par avoir des soupçons.

Le mal s’irradiait. Elle passa sa main sur sa poitrine flasque.

« Seigneur, Vous n’allez pas me faire crever au moment où le petit est dans la pistouille ! Il faut que je tienne bon et que je l’arrache à leurs manigances. Il a besoin de moi. S’ils l’entreprennent, le môme s’affalera comme un glandu ! »

Elle ferma les yeux, s’abandonna à elle-même pour tenter de desserrer cet étau dont parlaient les livres. Elle reconnaissait les symptômes complaisamment décrits : la main de fer qui vous broie le thorax, ces élancements électriques qui vont de plus en plus loin à travers le buste, cette intense douleur dans le bras gauche qui lui rappelait ses souffrances rhumatismales.

Une pensée réconfortante lui vint à travers son mal : si le prince avait fait appel à une agence privée anglaise et non à la police espagnole, c’est parce qu’il tenait à ne pas donner une large audience à la chose. S’il la contactait, elle, en priorité au lieu de s’en prendre à Lambert directement, c’était parce qu’il souhaitait sans doute voir l’affaire se conclure « à l’amiable ».

— Mes respects, madame, lançait une voix calme dans l’appareil, ici Evelyn Stern.

— Bonjour, lâcha-t-elle brièvement.

Miracle ! Voilà qu’elle se sentait mieux, instantanément. Il ne subsistait de sa vive douleur à la poitrine qu’une sorte de talure consécutive à un choc malencontreux. Cette voix-là, Lady M. en faisait son affaire. La voix d’un malin bien élevé. Une voix d’homme jeune, du genre intello.

« Seigneur, qu’il s’amène, ce morpion, je vais le fabriquer de première ! Vous avez vu la trouille qui m’a bichée ? J’ai eu des vapes, non ? C’est la première fois ! »

— Il paraît que vous souhaitez me rencontrer, mister Stern ?

— En effet, madame, et le plus rapidement possible.

— En ce cas, arrivez !

— Je voudrais vous voir en dehors de chez vous, madame. Je sais que ça vous pose problème, mais c’est indispensable, tout à fait indispensable.

— En ce cas, je ne pourrai pas vous accorder de rendez-vous à l’extérieur avant demain ! fit-elle, péremptoire.

« C’est ça, Seigneur : bien prendre les choses en main. Je ne suis pas à la disposition de ces connards ! C’est ce furoncle qui est demandeur, non ? Il devra attendre. »

— Vous savez que nous n’aurions que pour vingt minutes de conversation, madame, insistait l’autre.

— Eh bien ! nous les aurons demain, mister Stern. Vous connaissez le restaurant la Meridiana ?

— Non, madame.

— Son Altesse se fera un plaisir de vous l’indiquer, j’en suis sûre. Je vous attendrai sur le parking de l’établissement à onze heures du matin, à l’intérieur de ma Rolls.

Elle interrompit la communication et se mit à réfléchir. La porte de la salle de bains de Pompilius s’entrouvrit et le Roumain passa sa tête dégoulinante de teinture par l’encadrement.

— Que voulait le prince ? s’inquiéta-t-il.

— Rien ! grommela la vieille femme.

— Comment ça, rien ?

— Fais pas tarter, Gugus, tu vas souiller la moquette avec ta saloperie de teinture !

Mais il restait figé, à la couver d’un regard inquiet.

Alors, une idée sauvage traversa l’esprit de Lady M.

— Bonhomme-la-lune, murmura-t-elle ; Bonhomme-la-lune, ne t’inquiète de rien : je veille !

19

— Ça doit être un métier passionnant, dit Lady M. Minutieux, mais passionnant.

Elle se mettait en frais pour Noémie, déployait une gentillesse que Pompilius ne lui connaissait pas. Elle l’avait accueillie comme une bonne mère-grand accueille la promise de son petit-fils, prodiguant mille grâces un peu agaçantes mais que son grand âge lui faisait pardonner. Elle l’avait complimentée sur sa beauté et sur sa robe. « Ne me dites rien ! Ça sort de chez Apostrophe, ce bout de chiffon, non ? » Milady avait lu la griffe par un entrebâillement du col.

Depuis qu’ils étaient à table, elle questionnait Noémie sur son métier de script. Elle voulait tout savoir de la télévision française qu’elle suivait assidûment lorsqu’elle habitait Paris. Ici, ils recevaient sous le label de Télé 5 un salmigondis francophone où l’on trouvait pêle-mêle des émissions françaises, suisses, belges et canadiennes plus ou moins défraîchies.

Le repas commençait par du caviar et des blinis arrosés de crème aigre. Milady avait choisi cette entrée coûteuse parce qu’elle nécessitait de la vodka. Venant après le Dom Pérignon de l’apéritif, l’effet était assuré ; d’autant qu’avec un art exquis du savoir recevoir, elle avait proposé différentes vodkas à Noémie afin qu’elle décide celle qui lui convenait le mieux. Il y en avait de la polonaise, de la russe et même de la finnoise ; certaines étaient parfumées au poivre et d’autres à l’orange ou au citron ; la plupart titraient quarante-cinq degrés, tandis que deux flacons affichaient modestement un perfide quatre-vingt-dix.

Noémie, qui raffolait du caviar et n’en mangeait pas souvent, se laissait servir et buvait sec. Cette vieille, qui tant lui avait déplu lors de leur première rencontre au tennis, l’amusait et même la fascinait. C’était un personnage hors-série. Sans doute une vieille toquée, mais si fantasque, si débordante d’énergie qu’on ne pouvait s’empêcher d’admirer son numéro de haute voltige. Elle constituait un spectacle à elle toute seule. On lui devinait un passé échevelé, riche en drames et en tempêtes et elle menait le présent à la baguette. Noémie s’amusait également des deux chevaliers servants de Milady. Le vieux, engoncé dans « des renfrognures » et qui fuyait son regard à cause de ce qui s’était passé dans la Rolls en venant de Malaga, le jeune, également empêtré dans la gêne et qui semblait craindre on ne savait quoi.

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