La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
Il était grisé par sa virulence qui laissait l’autre sans voix. Pour la première fois, il la dominait pleinement. Pompilius savait que, désormais, tout était consommé entre eux deux. Il acceptait l’inéluctable d’un cœur en berne mais serein. N’était-ce pas fascinant de penser qu’ils rompaient, à leur âge, au lieu d’être les fossoyeurs de leurs amours défuntes ? Ils auraient pu sombrer l’un et l’autre dans la moiteur des habitudes, mais non, après des décades de vie passionnée et passionnante, ils se séparaient. Et Pompilius s’offrait le luxe de prendre les devants. Il était fier de lui. Il coula ses mains dans ses poches, ce qui était une marque de concentration.
— Voyez-vous, douce amie, je suis navré de vous abandonner, la gueule en compote, entre les griffes douteuses d’un petit voyou malbaisant, pourtant je ne vois pas d’autre issue. Je vous souhaite encore une longue vie et une belle mort pour la conclure. Vous aurez été la femme de ma vie si moi je n’ai pas su être l’homme de la vôtre. Ah ! les fumantes années que nous aurons vécues, madame ! Ne me laissez pas croire que vous ignorez aujourd’hui ce qu’est un cul splendidement bouffé. Je vais préparer mes effets et descendre prendre une chambre au Puente Romano ou au Marbella Club. J’y séjournerai le temps que vous preniez des dispositions financières à mon endroit. Je ne vous ai jamais parlé d’argent car vous suffisiez à mon bonheur, mais il va bien falloir que j’existe encore un peu sans vous. Je devine que vous serez large sans que j’aie à vous y contraindre. Adieu !
Il partit une heure plus tard au volant de la Rolls.
Adolphe Ramono avait visité toutes les quincailleries de Malaga avant de découvrir ce qu’il cherchait : deux échelles pliables en tubulures légères. Une fois développées au maximum elles mesuraient quatre mètres ce qui était suffisant pour ce qu’il en attendait. Il les avait arrimées sur la galerie de sa voiture au moyen d’une araignée élastique et roulait lentement, sans s’écarter de sa droite, sur cette grande route en folie qui lui paraissait morbide. Il avait résolu d’agir le soir même, ayant la preuve que les chiens de la Villa Carmen étaient bien morts de ses boulettes empoisonnées.
Depuis l’alerte du buisson épineux où le garçon l’avait lapidé, Ramono redoublait de précautions. Il avait trouvé, à trois cents mètres de chez la vieille, le chantier interrompu d’une villa d’où il jouissait d’une vue parfaite sur la demeure de Lady M. Il pouvait suivre à la jumelle les moindres faits et gestes de la maisonnée. Ainsi, depuis son poste d’observation, avait-il vu le domestique enterrer les deux King Charles au milieu d’une plate-bande. Les chiens avaient toujours été les ennemis de Ramono aussi les éliminait-il lorsqu’il s’en trouvait sur le futur terrain de ses activités. Il dîna frugalement dans un restaurant de campagne ; la nourriture espagnole lui déplaisait. Il prit une assiette de rabugo, le jambon noir du pays, et des frites grossières, arrosa ces mets d’une demi-bouteille de « Sang de taureau » et fit traîner les choses car il n’agirait pas avant deux heures du matin.
L’expérience lui prouvait que c’était l’heure idéale des interventions à domicile car c’est le moment où les gens dorment le plus profondément. En Espagne, on pouvait reculer cet instant fatidique d’une heure, la vie se trouvant décalée par rapport au reste de l’Europe. Lorsqu’il aurait fini sa bouteille, il commanderait une manzanilla infusion, et puis, plus tard, un Fernet Branca avec du Piper Mint. Ce bistrot lui plaisait : il était pittoresque avec, sur ses murs, l’accumulation d’un bric-à-brac insensé : portraits aux couleurs naïves d’anciennes gloires tauromachiques, banderilles, muletas ensanglantées, coquillages peints, vieux outils de menuisier, statues pieuses, éventails, photos de danseuses andalouses. Un musée kitsch attendrissant dominé par la corrida et la religion.
Le regard de Ramono s’attarda sur une madone de plâtre peinte en bleu et or, dont la tête s’auréolait d’une couronne de petites ampoules électriques pour crèches, qui clignotaient. Une bouffée de ferveur remonta de ses origines.
« Madona, invoqua l’homme à la grosse mâchoire, faites que tout se passe bien cette nuit ! »
Lambert était assis à sa place habituelle. Il se trouvait seul à la table devant une assiette de saumon fumé auquel il ne touchait pas.
« Quand on mène une vie de riche, on perd vite l’appétit », songea-t-il.
La solitude lui pesait. Depuis la mort des chiens, son angoisse allait croissant. Milady ne quittait plus sa chambre à cause de sa figure tuméfiée et, quand il la rejoignait, le soir, la pièce puait affreusement.
Il avait tenté de se rapatrier dans la sienne, alléguant qu’elle serait mieux seule, mais elle n’avait rien voulu entendre.
« Je passe ma journée dans l’attente de ton retour, petit d’homme ; tu ne peux pas me faire ça. »
Alors il restait et, au bout d’un moment, cessait de percevoir l’odeur de tubéreuses pourrissantes qui est un peu celle de la mort.
Milady lui racontait des bribes de sa vie ; jamais dans l’ordre chronologique. Elle ne lui parlait pas de son enfance. Les souvenirs qu’elle évoquait concernaient toujours son époque « triomphante », celle où elle était belle, adulée et puissante. S’il tentait de remonter plus avant dans son passé, elle éludait. « Sans intérêt, petit d’homme. J’ai eu l’enfance de n’importe qui. »
Il s’endormait, alors qu’elle parlait encore de réceptions, de chasses à courre, de traversées transatlantiques à bord de l’Ile-de-France ou du Liberté.
Son saumon s’oxydait, virait au brun. Lambert donna un coup de poing sur le timbre du service. Le valet surgit aussitôt et le jeune homme lui dit de passer au plat suivant.
« Quel étrange invité je fais, Milady. Je suis seul à table et je dors avec la maîtresse de maison. Je vis comme un pacha et je n’ai pas d’argent. Les quelques sous que je dépense en Coca, au tennis, je les prends dans la caisse de la cuisine en notant mon emprunt sur un carnet ! Vous m'assurez que je serai votre héritier et vous me montrez votre trésor de guerre, mais j’ignore la combinaison de votre coffre ! Vous êtes très vieille, je suis très jeune… Nous n’avons aucune perspective d’avenir, juste ce présent boitillant qui ne débouche sur rien. Je devrais filer d’ici. Aller retrouver mes parents et vivre quelque temps auprès d’eux, histoire de me remettre à jour. »
Le Philippin réapparut, tenant un appareil téléphonique sans fil qu’il présenta à Lambert.
— Madame ! annonça le valet.
Lambert porta le combiné à sa joue.
— Oui ?
— Où en es-tu de ton repas, petit d’homme ?
— Au point zéro : j’n’ai pas faim. Si j’étais dans une clinique ce serait sûrement plus marrant.
— Monte !
Elle raccrocha. Lambert rendit le combiné au domestique et se leva.
— Fini ! lui annonça-t-il en lui montrant la table.
Comme chaque fois, il redoutait l’odeur agressive de la chambre, aussi entra-t-il en se retenant de respirer. Dérisoire tricherie, qui rendait plus redoutable la première inhalation. Milady avait quitté son lit de douleur et se tenait dans un fauteuil, sa canne posée en travers de ses jambes comme le fusil d’un chasseur au repos. Elle portait un époustouflant déshabillé de soie crème, agrémenté de broderies indiennes rouges. Lambert lui trouva meilleure figure, sa pommette commençait à désenfler et ses laides couleurs jaspées s’unifiaient en un jaune verdâtre qui pâlirait vite désormais. Il lui en fit la remarque, ce qui combla d’aise la vieille femme.
— Demain, je reprendrai mes habitudes, annonça-t-elle.