La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
Des journalistes survinrent, qui mirent fin momentanément à la scène.
Ils étaient trois, jeunes et gauches, intimidés par l’âge et la forte personnalité de Lady M. Ils posèrent, presque timidement des questions bateaux auxquelles elle répondit avec une bienveillance un peu hautaine. Ils lui demandèrent la permission de photographier « les lieux » et elle la leur accorda spontanément, poussant même la courtoisie jusqu’à leur faire servir des rafraîchissements. Afin de donner davantage de substance à leurs futurs papiers, elle leur révéla l’assassinat des King Charles, ce qui les impressionna et les ravit car ils n’ignoraient pas que le public se montre plus compatissant envers les bêtes qu’avec les gens. Elle refusa par contre de se laisser photographier.
— Soyez compréhensifs et charitables, mes jeunes amis : j’ai fait une mauvaise chute dans l’escalier et voyez dans quel triste état est mon visage déjà bien malmené par le temps !
En revanche, ils eurent le droit de flasher les Philippins et se retirèrent plus intimidés encore qu’ils ne l’étaient en arrivant.
Satisfaite de s’être tirée à bon compte d’une telle corvée, Milady devint primesautière. Elle était attendrie par le retour au bercail de Pompilius. Qu’il fût capable de vivre sans elle la chagrinait. Il était le grand chambellan de sa cour et, ce qu’elle gagnait en intimité avec Lambert lorsqu’il n’était pas là, elle le perdait en « confort » de vie.
Afin de lui marquer implicitement son pardon, elle lui proposa de procéder à la teinture de ses cheveux, ce qui le mit aux anges.
« Seigneur, regardez-nous ! Du Fellini ! Son vieux cou, aussi fripé que la peau de ses bourses, n’est-il pas prodigieusement émouvant ? Il est là, assis sur ce tabouret émaillé, la tête penchée, pareil à ces condamnés à la guillotine qui offraient leur nuque aux ciseaux du bourreau avant de la confier à l’immonde couperet. Et moi, Seigneur ! Mordez cette dégaine ! Elle est pas chouette, la Monique, avec sa canne sous un bras, son pinceau plein de merde brune à la main, son tablier de cuisine et sa trogne jaune citron et bleu des mers du Sud ? Privée de mes grosses lunettes, j’ai franchement une tête de mégère. La Thénardier, Seigneur ! Allez tiens, vieux zob, que je te répare des ans l’irréparable outrage. Tu vas paraître six mois de moins avec tes pauvres tifs peinturlurés ! Ah ! tu voulais vivre ta vie, mon gueux ! Il va falloir que tu me paies ça, sale con ! J’ai pas raison, Seigneur ? Après tout, c’est Vous qui avez inventé la punition, non ? Si on laisse les mannequins foutre le camp de leur vitrine, c’est une civilisation qui s’écroule ! Qu’est-ce que je pourrais bien lui mijoter comme sanctions ? Vous n’avez pas une idée, Vous qui avez une imagination si débordante ? Inspirez-moi, je Vous en conjure. Une vérolerie bien sentie, qui le meurtrisse dans sa vanité de dindon ! C’est vrai qu’il ressemble à un dindon, l’apôtre ! Un dindon blanc, Vous ne trouvez pas ? Il est maigre et cependant il a plein de rabe de peau. Mon Dieu, comme nous sommes devenus vieux, lui et moi ! Sans le faire exprès, sans nous en apercevoir. On croyait de chaque jour qu’il était simplement le lendemain de la veille, et puis non : il y avait des années entre les deux. Quand me suis-je réveillée vieille, un jour ? Je crois savoir. Vous Vous rappelez, Seigneur, cette vente des écrivains à laquelle j’avais prêté mon concours ? J’assistais un illustre académicien dont le nom m’échappe. Nous avons été filmés par les actualités et le soir, je me suis vue au journal… A l’instant, je ne me suis pas reconnue, ne venez pas me dire que j’en rajoute : c’est vrai ! Ce choc ! Je me suis dit « Ce n’est pas possible ! ». Mes pauvres yeux ! Ils étaient en train de fondre comme un sucre dans une tasse de thé. C’est le regard, le point de vieillissement number one. Seigneur ! Bien sûr, Vous Vous en tamponnez, Vous, à jamais immuable, grandiose une fois pour toutes ! Les falots acquièrent une brillance, comme ceux des alcoolos. Poivrots et vieillards, de ce côté-là, même combat ! Salut, les dégâts ! Mes belles mirettes tournant gélatine ! Merci du cadeau ! Les paupières gonflées comme après une nuit de picole et d’insomnie ! Un affaissement des joues qui, de ce fait, deviennent bajoues. Le bonheur ! Les plis au cou, la bouche qui mollit et, pour faire bon poids, une expression incertaine et floue ! J’aurais voulu arrêter l’image, qu’elle devienne fixe pour que je puisse évaluer pleinement le désastre. Je me suis précipitée dans mon miroir, mais nos glaces à nous sont des salopes trompeuses qui nous racontent les histoires que nous avons envie d’entendre ! La mienne s’est empressée de me rassurer. Par acquit de conscience, je me suis fait tirer la peau ! Le plus grand chirurgien esthéticien de Los Angeles. Ce con foutu m’a arraché quarante pour cent de ma personnalité, que seules dix années sont parvenues à me rendre. Il a fallu d’autres dégâts du temps pour réparer les siens ! Beau calcul, non ? Ecoutez, Seigneur, non, franchement, visez-moi la bouille du père Pompon avec son casque gluant, déjà noir ; la-men-ta-ble ! Grotesque ! Vous allez me dire que, moi aussi, quand je suis chez le coiffeur… Seulement, pour nous autres, les gonzesses, ce triste cérémonial est entré dans les mœurs. C’est le côté clandestin qui crée chez Pompilius une sensation de tragédie. »
Lady M. posa le pinceau dans le récipient contenant encore suffisamment de teinture pour procéder à une seconde application.
— Vous en préparez toujours trop, dit-elle.
La manœuvre l’avait fatiguée, à cause de la position verticale qu’elle requérait. Elle s’assit sur le second tabouret. Son compagnon n’avait qu’une serviette de bain noire sur les épaules. Ses fesses d’un blanc grisâtre, striées de petites veines bleues en forme de toile d’araignée s’étalaient misérablement sur le tabouret métallique.
— Vous avez le cul triste, Pompilius, avertit Lady M. J’espère que vous ne le montrez pas trop à vos radasses : il les déconcentrerait ! D’ailleurs, pour ne rien vous cacher, je puis bien vous avouer, maintenant que je suis couverte par la prescription, que j’ai toujours réprimé une envie de rire chaque fois que vous vous dévêtiez. Votre corps n’a rien de particulièrement cocasse, mais vous êtes tellement fait pour être habillé, et bien habillé, que la nudité vous messied.
— C’est moi qui vous ai appris le verbe messeoir, riposta le Roumain, avec aigreur.
— Vous m’avez enseigné beaucoup d’autres choses, admit Lady M. Vous êtes le maître à danser de Molière.
— C’est moi qui vous ai révélé Molière, reprit-il sur le même ton.
— Mais oui, mais oui, avant vous j’étais analphabète, ricana Lady M.
— Inculte, seulement !
La vieillarde sentit croître son ressentiment. Décidément, elle ne pouvait plus supporter la présence du Roumain. Comme elle cherchait des désagréments à lui infliger, le Philippin lui apporta le téléphone portatif en lui annonçant que Son Altesse le prince Mouley Driz en personne était en ligne et qu’il souhaitait lui parler. Milady en eut un pincement au cœur. Depuis l’affaire du diadème, elle était sans nouvelle de son illustre voisin et ne pensait plus à lui car elle disposait d’une formidable faculté d’oubli. Lady M. parvenait à chasser de son esprit tout ce qui risquait de perturber sa quiétude.
Elle eut le réflexe de sortir de la salle de bains de Pompilius avant de parler au prince, ne voulant être ni distraite ni troublée par la présence du vieux.
Elle clopina jusqu’à son fauteuil, s’y installa le plus confortablement qu’elle put et enclencha l’appareil.
— Pardon de vous faire attendre, cher prince, mais je me déplace de plus en plus difficilement et le jour approche où je serai réduite à l’état de statue. Je profite de ce que je vous ai au bout du fil pour vous dire combien nous avons trouvé votre fête réussie. Ce fut une splendeur qui ridiculise nos pauvres fastes occidentaux.