La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
— Je m’en réjouis. Vous savez, Milady, seul à cette grande table, c’est pas la joie !
Il ajouta :
— Rien de nouveau au sujet de Pompilius ?
— Rien. Qu’il crève ! Je prie d’ailleurs pour cela.
— Vous pensez que Dieu apprécie ce genre de requête ?
— Ne t’occupe pas du Seigneur, j’en fais mon affaire. Il en a entendu d’autres ! Mais, nom d’un chien, vous l’imaginez comment, ce mec ? Un censeur de lycée ? Un garde armé juché sur un mirador ? Tu crois qu’il a besoin de révérences, de prosternations, de simagrées rituelles ? Ça, bonhomme, crois-moi, ça le fait chier, Dieu. S’il nous a conçus tels que nous sommes, c’est parce qu’il nous veut ainsi ; qu’il sait tout de nous et qu’il parle notre langage. Il connaît nos passions, nos fantasmes et jusqu’à nos moindres conneries. Nous sommes de lui et à lui. Assieds-toi devant moi sur le tapis, en tailleur. J’aime. Un de mes amants se tenait toujours ainsi quand il venait me voir. Il attendait que j’ouvre les jambes. Le manège durait plusieurs heures, mais rassure-toi, je ne te ferai pas cette blague.
— Pompilius a pris une chambre au Puente Romano ? demanda Lambert en s’asseyant comme elle l’exigeait.
— C’est ce qu’il a prié le valet de me dire.
— Il espère un retour en grâce ?
— Non : du fric.
— Et vous allez lui en donner ?
— Tout un tas, mais pas encore. J’attends qu’il vienne me supplier. Il devra me le demander à genoux et je lui pisserai dessus avant de lui en remettre.
— Vous êtes cruelle, Milady.
— Comment pourrait-on régner si on ne l’était pas ? Gamin, j’ai une nouvelle à t’annoncer : nous allons bientôt partir d’ici.
— Pour aller où ?
— New York, tu connais ?
— Non.
— C’est la plus belle ville du monde après Venise, tu verras. Les trois premiers jours, tu la hais, ensuite tu ne peux plus t’en passer.
— Nous y allons pour affaires ?
— Celle du siècle, mon amour. Ce sera le couronnement de ma carrière. Quand nous l’aurons réalisée je me retirerai définitivement et je t’apprendrai à gérer nos biens et à opérer des coups juteux pour ton compte personnel.
— Riche comme vous l’êtes, pourquoi ne raccrochez-vous pas tout de suite, Milady ? demanda Lambert, plein de lassitude. L’arnaque pour l’arnaque, considérée comme un sport, est-ce tellement une finalité en soi ?
Elle prit une expression méchante dont il s’aperçut malgré les énormes lunettes qui masquaient ses traits.
— Je pense que tu es irrémédiablement honnête, dit-elle. Coquin d’occasion, mais aux mœurs bourgeoises. Il faut te crier « chiche » pour que tu voles, sinon tu n’en as pas envie. Et cependant tu as des dons : la maîtrise de soi, le juger, l’audace. Peut-être ta place est-elle dans les affaires ? J’ai connu un type dans ton genre, en porte-à-faux la plupart du temps. Il n’avait que des pulsions : pas de plan organisé, ni de longue concentration. Il agissait de façon ponctuelle. Il possédait un sexe d’âne mais il ne faisait pas vraiment l’amour : il tirait des coups. Serais-tu un tireur de coups, petit d’homme ? Un simple tireur de coups ?
— Je l’ignore, bougonna Lambert, vexé.
— Moi, je le crains.
— Qu’est-ce qui vous le donne à penser ?
Elle eut un sourire mystérieux. Elle se saisit de sa canne et dirigea lentement l’embout de caoutchouc sur la braguette de Lambert, le promenant sur la protubérance qui se manifestait à travers l’étoffe du pantalon.
— La voilà, la clé de voûte du mâle, murmura Lady M. Sache te servir de ta rapière, mon drôle, et le monde t’appartiendra.
— Je peux en savoir plus sur l’affaire new-yorkaise, Milady ?
Elle cessa son manège.
— Je la réaliserai de bout en bout, tu me serviras seulement d’assistant.
— Ce sera dangereux ?
— Très dangereux. Tu as peur ?
— De l’inconnu, oui, mais si je savais de quoi il retourne je me préparerais à être courageux.
« Oh, Seigneur, ce qu’il me plaît, ce bébé tendre ! Quelle admirable créature ! Je meurs de lui, Seigneur. J’aimerais le lécher de la tête aux pieds. Je l’initierai à la baise, Seigneur, je Vous en fais le serment. Je lui apprendrai l’amour comme on enseigne le clavecin ou la harpe. Il saura tout et comprendra tout. Quelle chance d’avoir rencontré ce gracieux mâle disponible ! Il errait en lui-même comme un aveugle dans une pièce vide, sans repère, et je suis venue lui prendre la main. Donnez-moi assez de vie et d’énergie, Seigneur mon Dieu, pour que je puisse le placer hors d’atteinte avant que je ne disparaisse ! »
Elle dit :
— Demain, tu devras retrouver ta petite partenaire de l’autre jour et tu l’inviteras à dîner ici.
— Quelle idée !
— Obéis !
— Mais elle est partie pendant que je m’occupais des chiens et je ne l’ai pas revue.
— Elle ne doit pas être difficile à repêcher. Tu n'avais pas fini de la prendre, n’est-ce pas ?
— Comme le savez-vous ?
— Arrête cette sempiternelle question ! Je sais tout, point à la ligne.
Elle appela le Philippin par le téléphone intérieur et lui ordonna de leur monter des toasts au caviar et de la vodka glacée.
— Nous allons grignoter et je te raconterai New York, déclara Milady. Va te mettre en pyjama.
Elle paraissait heureuse.
Adolphe Ramona quitta le chemin cahotique et engagea sa voiture sur le terrain en friche bordant la Villa Carmen. Il avait dûment repéré les lieux et savait où garer son véhicule pour qu’il ne soit pas vu de la route. Malgré ses phares éteints et grâce à la pleine lune il se dirigeait sans encombre. Une fois l’auto dissimulée, il procéda à sa checklist. Méticuleux, il avait dressé sur une feuille de bloc l’énumération de ce qu’il devait faire et des objets dont il devait se munir. Il troqua ses rudes chaussures de cuir contre des chaussons de feutre, ensuite il noua à sa taille un petit sac de toile identique à ceux qu’utilisent les skieurs et qui contenait deux seringues emplies du même poison (il envisageait qu’une aiguille puisse se briser au moment de l’injection), une ampoule de gaz soporifique (au cas où la vieille se réveillerait avant la piqûre fatale), une petite chignole à main faite d’un acier suédois particulièrement résistant, une série de crochets, et son couteau à lame rentrante. Il y ajouta la lampe électrique dont il se servait pour vérifier son matériel. Après quoi, il enfila un bas de femme noir sur sa tête, qu’il perça, lorsqu’il fut en place, à l’endroit de sa bouche. Enfin, il passa des gants chirurgicaux, en caoutchouc fin et résistant. Il ne lui restait plus qu’à récupérer les deux échelles sur le toit de sa voiture ce qu’il fit en un tournemain.
Quand il fut parvenu à la clôture sommée d’agressifs barbelés, Ramono développa les deux échelles et les appliqua l’une à côté de l’autre contre le treillage. Il en gravit une et, une fois au faîte, s’empara de l’autre qu’il fit passer de l’autre côté, face à celle qu’il occupait. Il put de la sorte enjamber sans dommage les fils hérissés de piquants.
Le jardin de la Villa Carmen sentait fort les « belles de la nuit », ces fleurs dont l’odeur envoûtante ne s’exalte que le soir venu. Adolphe Ramono s’offrit le luxe de respirer leur parfum à narines voluptueuses.
Il avait tout son temps et il savait que, plus il serait détendu, mieux « les choses » s’opéreraient. C’est pourquoi il s’assit un instant sur un banc de pierre dont les accoudoirs étaient sculptés en tête de lion.
La fraîcheur de la pierre lui procurait une sensation de bien-être. Il se tenait adossé au banc, les bras allongés, les jambes croisées tel un promeneur bucolique pris par l’enchantement de la nuit.