La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
Elle consulta l’heure à travers les diamants étincelants de sa montre.
— Va te mettre en quête de ta souris et invite-la ce soir à dîner comme je te l’ai dit.
— Mais, Milady, le club de tennis excepté, je ne lui connais aucun point de chute !
— C’est suffisant. Elle y a pris des leçons ou loué un court, donc elle a dû fournir une adresse. File et trouve-la. Je tiens à l’avoir ce soir. Comment s’appelle-t-elle, au fait ?
— Noémie.
— Ça fait un peu soubrette du répertoire, assura Milady.
— Pourquoi tenez-vous tellement à ce qu’elle vienne dîner ? s’inquiéta Lambert.
— Parce que je veux te rendre heureux, nigaud somptueux !
— Je n’ai pas besoin de cette fille pour l’être, assura-t-il.
— Ne néglige rien, petit d’homme. Il faut semer beaucoup de grains pour obtenir une petite moisson ; la vie est aussi ingrate que la terre.
Elle souffrait si fort que, contrairement à l’habitude, elle demanda à la femme de chambre de monter l’aider à sa toilette. La baignoire de Milady était équipée de tout un système très étudié lui permettant d’y entrer et d’en sortir avec un minimum de mal. Pourtant, sa hanche en feu la faisait crier à chacun de ses mouvements et elle éprouvait le besoin d’être assistée. Elle craignait à tout moment de se briser le col du fémur, comme le font la plupart des vieillards. Elle savait qu’un tel accident la terrasserait définitivement et elle refusait la perspective du fauteuil roulant.
La Philippine gémissait sur le drame de la nuit passée. C’était elle qui, au matin, avait trouvé le cadavre de Ramono dans le patio, raide et biscornu, si effrayant avec le bas noir masquant son visage et le sang qui crépissait sa tête et ses épaules.
— Il faut reprendre des chiens, madame, suppliait-elle dans son mauvais anglais ; des chiens dressés, féroces, qui n’acceptent pas d’autre nourriture que celle que leur maître leur donne, car c’est le vilain qui avait empoisonné les autres.
Lady M. promit de s’occuper de la chose tout de suite après sa toilette. Elle téléphonerait à un ami anglais qui possédait de redoutables bergers allemands pour lui demander de lui en procurer ; en outre, elle allait faire appel à une maison de Marbella spécialisée dans l’installation des systèmes d’alarme pour en faire poser plein la propriété.
Ces promesses calmèrent un peu l’angoisse de la servante. Comme elle achevait de frotter le dos de sa maîtresse à l’aide d’une brosse munie d’un long manche, la porte de la salle de bains s’ouvrit et Pompilius parut. Il y avait dans sa personne quelque chose de pathétique. Une sorte de calme désespoir voûtait son dos. Sa chevelure toujours impeccablement coiffée laissait partir des mèches pareilles à des ailes brisées. Une émotion mal contenue lui composait des yeux d’albinos.
Il se tenait dans l’encadrement, le menton chevroteur et l’une de ses mains tremblait comme s’il eut été atteint de la maladie de Parkinson.
Il contemplait ce corps disgracié, ce corps ruiné et difforme dans la baignoire et murmurait :
— Divine ! Ô ma chère divine ! Ô mon magistral crépuscule aux lueurs d’incendie ! Ô ma rarissime ! Mon unique ! Ma fabuleuse !
— Ferme la porte, bordel ! lança la « divine ».
Il ferma la porte après s’être permis un pas en avant. Puis il se mit à pleurer à gros sanglots convulsifs.
— Je viens d’apprendre à quel danger vous avez échappé, fleur de mon âme. C’est épouvantable !
— Quoi, épouvantable ? Ce salaud est à la morgue !
Elle ajouta :
— Vous avez besoin de refaire votre teinture, vous avez une perruque de vieux violoniste pédé ! C’est de l’argent que vous venez chercher ?
Pompilius eut un cri d’à travers larmes.
— Non, ma tourterelle au plumage cendré ; non, ma rose pourpre : je viens vous protéger. Cet attentat manqué m’a fait réaliser que je ne pouvais vivre sans vous. Je préfère la mort au bannissement. Dormir devant la porte de la villa, ou bien dans ma Rolls au garage, mais demeurer près de vous, mon altière ! Privé de votre présence…
— Vous n’êtes plus qu’une terre sans eau, une fleur sans soleil et autres clichés du même tonneau, bougre de triste sire ! Ah ! Pompilius, par égard pour notre passé, épargnez-moi vos larmes, vos déclarations et vos jérémiades.
« Pourquoi êtes-vous revenu, vieille baderne obscure, potiche d’antichambre ! Je commençais à ressentir votre absence comme un cadeau du ciel. »
— Vous me tuez !
— Pas assez ! Quittez cette salle d’eau, monsieur le diplomate de ses vieilles couilles taries ! Je suis une vieillarde au bain, donc deux fois nue ! Respectez mon intimité, gentleman pour noces et banquets !
— Au contraire, madame ! Loin de vous laisser, je viens partager votre eau !
Et Pompilius, sous les yeux incrédules des deux femmes, descendit les marches de marbre de la baignoire et vint s’asseoir tout habillé dans l’eau savonneuse. Ce geste si peu compatible avec la dignité snob du bonhomme fit éclater de rire Lady M.
— Est-il roué, le vieux fagot ! s’écria-t-elle. Voilà que, pour la première fois depuis que nous nous connaissons, il m’amuse ! Oh ! que c’est malin, ça ! Il a réussi la seule chose qui pouvait m’amadouer : il me fait rire.
Pompilius sourit et, arrachant de l’eau mousseuse sa manche alourdie, il avança vers la poitrine flasque de la vieille, sa main délicate d’aristo.
— Mélodie d’amour, fit-il, te rappelles-tu notre soirée sur le lac de Côme, le mois qui suivit notre rencontre ? Tu avais voulu que nous prissions une barque, au clair de lune, ma fée des ombres. Je ramais comme dans du Lamartine et toi, créature de la nuit ensorcelante, toi, agenouillée entre mes jambes, tu me suçais éperdument. Le clapotis des rames accompagnait celui de ta bouche en feu. Jamais ne fut perpétrée, de manière à ce point romantique, une fellation de cette intensité. L’évoquer me donne rétrospectivement des frissons. Je tirais sur les avirons sans plus m’en rendre compte et j’ai joui en ramant, mon gothique rayonnant ! Comment saurait-on exister loin de celle qui vous a accordé cela ?
Elle s’abstint de répondre. Alors, il abandonna la baignoire, ce qui provoqua à nouveau l’hilarité de Lady M. car le vieux crabe ressemblait à une serpillière qu’on essore, ou à un drapeau mouillé sur sa hampe.
Ils se retrouvèrent une heure plus tard sur la terrasse. Pompilius avait passé un pantalon de lin grège et une chemise d’un vert délicat. Il s’était coiffé serré et semblait rajeuni.
— Ma douce, l’entreprit-il, il serait bien de savoir qui en veut à vos chers jours.
— J’ai déjà téléphoné à Césaire, de Paris, en lui fournissant tous les renseignements dont je dispose à propos du mort, il va lancer quelques ballons-sondes dans le Landerneau pour essayer d’en savoir davantage.
— J’ai ma petite idée, déclara Pompilius.
Histoire de le faire chier, elle s’abstint de le questionner ; alors il précisa :
— L’homme venait de Suisse, n’est-ce pas ?
— Vous en savez des choses.
— Les nouvelles se propagent vite et l’on ne parle que de ça, en bas. La Suisse, ma radieuse, la Suisse… Ne s’agirait-il pas d’une retombée de l’affaire Mazurier ? Le bonhomme a été dépecé par votre protégé, souvenez-vous ! Vous même avez craint des représailles sur le moment et avez laissé libre cours à votre courroux.
— Qu’allez-vous encore chercher, bonhomme insane ? s’emporta Lady M. Ça m’aurait étonnée que vous ne fassiez pas retomber la responsabilité de l’événement sur Lambert ! Je vous préviens que si vous devez demeurer ici, il vous faudra laisser votre infernale jalousie au vestiaire. Sinon, la pension Mackenshett vous fermera ses portes à jamais !