La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
Lambert hocha la tête et décida d’informer Milady de l’événement. Il dut toquer longtemps à sa porte avant qu’elle lui ouvre. Ce jour-là, Lady M. n’était pas montrable. Les chairs de sa figure s’étaient gonflées et les dominantes du visage sombraient dans des boursouflures écœurantes. Les grosses lunettes noires qu’elle portait ne cachaient pas grand-chose de son infortune.
Contrairement à l’habitude, elle le reçut dans l’antichambre ; il en conclut qu’elle était occupée à se donner des soins ou bien à faire l’inventaire de ses trésors au moment où il avait frappé.
Elle lui sembla lointaine, détachée de tout.
Lambert lui apprit la fin tragique des King Charles, il redoutait qu’elle en éprouve du chagrin, mais elle haussa les épaules et déclara seulement :
— Il faut dire à Mouli de les enterrer profondément dans le fond du parc et qu’il mettre un sac de chaux sur leurs cadavres par mesure de sécurité.
Puis elle ajouta :
— Nous commanderons des bergers allemands pour les remplacer ; eux, au moins, sont de vrais chiens !
— Ça ne vous fait donc pas de peine ? soupira Lambert, incrédule.
— Bien sûr que si, mais que veux-tu que j’y fasse ? Il y a des choses beaucoup plus graves, ajouta-t-elle en portant le bout de ses doigts noueux à son visage.
Elle demanda en détournant ses yeux de hibou :
— Tu te régales, petit d’homme ?
Sa main inquiète continuait d’effleurer ses plaies avec une insistance d’aveugle. On aurait dit qu’elle espérait un miracle qui lui aurait rendu sa figure d’avant sa chute.
— Réponds, insista Lady M., tu t’en es bien payé avec ta petite sauteuse ?
Malgré tout, elle ne semblait pas s’intéresser tellement à l’appréciation du jeune homme.
— Il faut que j’aille la rejoindre, s’excusa-t-il, vous permettez ?
Il retourna dans sa chambre, mais Noémie n’y était plus. Il se mit à sa recherche, pensant la trouver dans le salon ou sur la terrasse. Le Philippin lui apprit qu’elle était partie un instant plus tôt. Sans doute avait-elle perdu patience après avoir été abandonnée à un moment crucial ? Lambert eut le réflexe de la rattraper en voiture, mais au moment où il prenait place dans la Volvo, un brusque découragement le saisit. Décidément, il manquait de conviction. Sa partenaire lui plaisait et elle participait avec fougue à leurs ébats ; il se sentait ardent et gonflé de désir, mais la proximité de Milady lui interdisait ce total abandon sans lequel l’acte d’amour perd toute sa magie. Il resta longtemps assis au volant avec sa portière ouverte, blessé dans sa chair et dans son âme. Les cadavres des deux King Charles le hantaient et lui paraissaient être un présage noir. Il sentait s’amonceler des nuages menaçants sur la Villa Carmen, comme si quelque mauvais sort indétournable venait de lui être jeté. Vaincu, il descendit de l’auto dont il claqua la portière d’un coup de genou.
Lorsqu’il gravit les degrés de l’escalier, son peignoir de bain s’ouvrit et il s’aperçut qu’il était encore en état d’érection.
— Vous n’avez pas d’ennui de santé, bon ami ? demanda Dom Alvarez à Pompilius.
Une fois par semaine, le Roumain venait bridger chez un ancien ambassadeur brésilien qu’il avait connu, jadis, en Indonésie, et retrouvé un soir à la Meridiana, le restaurant chic de Marbella. Son hôte le raccompagnait à sa voiture avec civilité.
C’était un vieillard de belle allure, dont les cheveux blancs, tirés en arrière, détonnaient sur cette tête d’homme brun.
— Non, pourquoi ? J’ai l’air malade ? s’inquiéta Pompilius.
— Je vous trouve la mine un peu défaite ; ne me dites pas qu’une jeunesse vous ruine la santé.
— Hélas non, fit Pompilius ; en fait, mes rapports avec Lady Mackinshett se détériorent sérieusement depuis qu’elle s’est entichée d’un godelureau qui sent l’embrocation solaire.
Il haussa les épaules et exhala un soupir.
— Elles restent folles jusqu’à la tombe, mon cher.
Il prit congé et se hissa dans sa Rolls. Un méchant rhumatisme lui tenaillait le genou gauche. « Il ne manquerait plus que je devienne comme elle ! » songea-t-il en démarrant.
Alvarez habitait une nouvelle urbanisation de luxe sur la route d’Algésiras ; en cette fin d’après-midi la circulation devenait extrêmement dense. L’ancien diplomate pilotait avec une circonspection de vieillard qui commence à douter de ses sens et remédie à leur éventuelle carence par un surcroît d’attention. Après San Pedro, il avisa une prostituée qui faisait discrètement du stop en bordure de la nationale. Il en découvrait sans cesse des nouvelles, jeunes et jolies généralement, dont le racolage s’opérait avec tact à cause des policiers qui sillonnaient la route. La première fois, Pompilius s’était arrêté en croyant fermement qu’il s’agissait d’une auto stoppeuse. C’est seulement quand, lui ayant demandé où il devait la déposer, elle avait répondu « où vous voudrez » qu’il avait réalisé la profession de sa passagère. Il lui arrivait parfois, en période de disette, de faire monter l’une d’elles dans sa chère Rolls. Il les payait bien et exigeait peu d’elles. Il les priait seulement de se dénuder du bas et de s’asseoir en tailleur ; il arrivait qu’il leur demandât de se masturber, voire qu’il les caressât lui-même, mais la perspective du SIDA l’effrayait. « Je suis trop vieux, songeait-il, pour périr de cette maladie ; ce serait indécent. » Au niveau de Puerto Banus il ralentit en découvrant une grosse fille aux seins exagérément plantureux, se disant qu’il devait être intéressant d’enfouir son visage d’aristo entre ces lourdes mamelles en se donnant l’illusion d’en périr d’étouffement, puis il accéléra, vaincu par son inappétence.
Ce renoncement facile l’inquiéta. Dom Alvarez avait raison : il commençait à battre de l’aile. L’immense désenchantement qui le poignait de plus en plus, jour après jour, sapait son tonus. Du train où allaient les choses, il risquait de devenir podagre et de s’abandonner à la sénescence. Or, plus il tournerait à l’épave, plus son déclin s’accélérerait à la Villa Carmen.
Lorsqu’il y parvint, le Philippin lui annonça la mort des deux chiens et Pompilius en fut abattu. Ces bêtes tranquilles appartenaient à son univers familier et leur disparition le laissait un peu plus seul. Il monta retrouver Lady M. et la découvrit devant son poste de télé. Il en fut d’autant plus surpris qu’elle ne regardait presque jamais la télévision, sinon pour prendre connaissance des informations en période de crise ou de tension internationale.
— Vous tombez bien ! s’exclama Milady. Je voulais justement vous montrer quelque chose.
— Vous savez que les chiens sont morts ? demanda Pompilius.
— Evidemment que je le sais : ils sont même déjà enterrés.
Comme Lambert, naguère, Pompilius fut déconcerté par l’indifférence de son amie.
— Enterrés ! s’écria le Roumain, mais il convenait de les montrer à un vétérinaire !
— Les vétérinaires soignent, ils ne ressuscitent pas !
— Si les King Charles ont été empoisonnés, il serait bon de connaître la nature du poison.
— Et ça changerait quoi, bonhomme ahuri ?