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L'angoisse du roi Salomon

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L'angoisse du roi Salomon
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Je suis resté un moment à écouter la tonalité, c’était mieux que rien. Je suis rentré et j’ai trouvé Aline éveillée. Ce n’était pas la peine de parler, elle savait. Elle nous a fait du café. On est resté un moment à ne pas se parler, c’était tout comme. Elle a souri, à la fin.

— Elle s’y attend, tu sais. Elle doit bien sentir que ça ne peut pas durer, que ce n’est pas…

Elle n’a pas dit le mot et a bu un peu de café. C’est moi qui ai fini :

— … que ce n’est pas naturel ? Dis-le.

— Eh bien, ce n’est pas naturel.

— Oui, et c’est même ce qu’il y a de si dégueulasse dans la nature.

— Peut-être, mais tu peux pas changer la nature.

— Pourquoi ? Pourquoi on ne peut pas la changer, cette pute ? Il y a assez longtemps quelle nous traite comme rien. Et si elle était facho, la nature ? On doit continuer à se laisser faire ?

— Eh bien, adresse-toi à ton ami monsieur Salomon, le roi du pantalon, et demande-lui de nous couper une nature sur mesure, et pas celle du prêt-à-porter. Ou adresse-toi à l’autre roi Salomon plus haut, celui qui n’est pas là et qu’on supplie déjà depuis quelques millénaires. Okay ?

— Je sais bien, moi, qu’il n’y a rien à faire. Il y a une chanson comme ça de monsieur Jehan Rictus.

— Va parler à mademoiselle Cora. Ça la connaît. Tu m’as dit toi-même que c’est son répertoire.

— Le crève-cœur comme répertoire, il y en a marre. Et si elle fait comme dans ses chansons réalistes, et qu’elle se foute dans la Seine ?

Aline s’est fâchée.

— Tais-toi. Bien sûr, je ne la connais pas, mais… Écoute, il faut que tu comprennes que ce n’est pas pour moi, Jeannot. Cela m’est égal que tu couches avec elle. Ce n’est pas ce qui compte. Mais justement, ce qui compte, tu ne peux pas le lui donner. Ce n’est pas juste, ni pour elle… ni en général.

— Pour les femmes en général ?

— Nous n’allons pas nous embarquer là-dedans, Jeannot. Il y a des situations où la bonté devient aumône. Je crois aussi que tu l’interprètes avec ta propre sensibilité et que c’est peut-être différent, chez elle.

Elle a dit, en souriant :

— Est-ce qu’il ne t’est pas venu à l’idée, par exemple, qu’elle t’a pris faute de mieux ?

Je l’ai regardée, mais je n’ai pas moufté. J’ai eu soudain la trouille qu’Aline aussi m’ait pris faute de mieux. Que tout était faute de mieux. Et que nous étions tous faute de mieux. Merde, j’ai bu le café en fermant ma gueule, ça valait mieux :

— Qu’elle t’a pris faute de mieux et qu’elle aurait surtout besoin de tranquillité, de compagnie, d’une fin de solitude ?

C’était peut-être vrai. J’étais peut-être un pis-aller pour mademoiselle Cora. Du coup, je me suis senti mieux. Ouf.

XXX

Mademoiselle Cora avait pris des billets pour voir Violettes impériales le lendemain et après on devait aller souper dans un bistro où elle n’avait que des amis. C’était une opérette, comme on disait autrefois. Elle l’avait vue avant la guerre avec Raquel Meller qu’elle adorait. Elle avait connu toutes les gloires nationales de cette époque, alors qu’elle était encore môme et les regardait passer à l’entrée des artistes, celles qu’on trouve maintenant sur les vieilles affiches chez les brocanteurs, Raquel Meller, Maud Loti et Mistinguett.

— La Miss dansait encore à soixante-dix ans. C’est vrai qu’il fallait trois boys pour la soulever.

À l’entracte, elle m’a entraîné dans les coulisses, elle connaissait quelqu’un, un gros agité qui s’appelait Fernando et autre chose, mais je n’ai pas retenu. Il a reçu mademoiselle Cora comme si c’était tout ce qui lui fallait. On s’est regardés et on a même eu de la sympathie tous les deux, tellement on se comprenait dans le genre ah merde !

Mademoiselle Cora lui a donné une bise.

— Bonsoir mon petit Fernando… Il y avait des années…

Fernando ne cachait même pas qu’il aurait pu s’en passer cinquante de plus.

— Bonsoir, Cora, bonsoir…

— La dernière fois, c’était… Voyons…

— Oui, c’est ça, je me souviens parfaitement…

Il serrait les mâchoires, il sifflait du nez, il se retenait pour être poli.

— Excuse-moi, Cora, mais je suis en plein boulot…

— Je voulais seulement…

J’ai pris mademoiselle Cora par la taille.

— Viens, Cora…

— Je voulais te présenter un jeune acteur dont je m’occupe…

J’ai tendu la main.

— Marcel Kermody. Enchanté.

Le Fernando m’a regardé comme si c’était le plus vieux métier du monde.

— Je le représente, dit mademoiselle Cora.

Le type m’a serré la main, en regardant ses pieds.

— Excuse-moi, Cora, mais ce n’est pas le moment. J’ai mes figurants… Enfin, si j’ai un trou…

Je pensais que ça devait se jouer comme ça depuis toujours. J’étais historique. J’ai même commencé à sentir le rôle.

— Je peux vous apporter des coupures de presse, lui dis-je.

— C’est ça, c’est ça.

— Je danse, je chante, je fais le cascadeur et je bouffe de la merde. Je peux vous faire le saut périlleux, si vous voulez…

J’ai commencé à enlever mon blouson.

— Pas ici, gueula-t-il. Mais enfin, qu’est-ce que c’est ?

J’ai murmuré.

— Vous auriez pas un franc ?

Il ne disait plus rien, le Fernando. Il sentait que la prochaine fois c’était le poing dans la gueule. Parce qu’il fallait voir mademoiselle Cora, si heureuse de se retrouver dans son milieu artistique, où elle était encore si connue et si aimée.

— Venez, mademoiselle Cora.

— Et le deuxième acte ?

— C’est trop en une fois. On reviendra.

— Tu sais que Jean Gabin a commencé comme danseur aux Folies-Bergère ? Tu es trop timide, Jeannot. Mais tu lui as fait impression. Je l’ai tout de suite vu.

Le bistro était rue Dolle, à la Bastille, que mademoiselle Cora prononçait la Bastoche. Elle est allée tout de suite embrasser le patron en pantalon gris à petits carreaux et pull cachemire tabac qui avait une tête à picoler, avec de la couperose, et il y avait des photos de boxeurs et de coureurs cyclistes partout et Marcel Cerdan au-dessus du bar qui s’était tué en avion alors qu’il était à l’apogée. Il y avait d’autres champions du monde sur les murs, Coppi, Antonin Magne, Charles Pélissier, André Leduc, qui avaient tous gagné le Tour de France. Il y en avait qui étaient grimpeurs, d’autres triomphaient sur les pavés du Nord, à la descente, sur le plat, au sprint. Les géants de la route. Il y avait aussi des champions du circuit automobile de Monaco, avec les noms à l’appui, Nuvolari, Chiron, Dreyfus, Wimille. J’ai eu de la sympathie pour le patron. Les gens se font terriblement oublier, surtout ceux qui ont été inconnus. La photo fait beaucoup pour eux et on ne pense jamais assez à ce que ça a été la vie des gens avant la photographie.

Mademoiselle Cora est allée aux toilettes et le patron m’a offert un verre en attendant.

— C’était quelqu’un, mademoiselle Cora, me dit-il pour m’encourager. Elle a du mérite. C’est dur de se faire oublier quand on a été quelqu’un.

Il avait lui-même fait du vélo, trois fois le Tour de France.

— Vous roulez encore ?

— Le dimanche, parfois. J’ai plus de jambes. C’est plutôt pour mémoire. Vous avez l’air d’un sportif, vous aussi.

— Moi, c’est la boxe. Marcel Kermody.

— Ah oui, bien sûr. Excusez-moi. Encore un petit verre ?

— Non, merci, c’est mauvais pour la forme.

— Elle vient ici tous les mercredis, mademoiselle Cora, quand on a le lapin chasseur. La boxe, hein ?

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